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SOUDAN: L'opposition soudanaise en Erythrée: un contre-pouvoir

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Combattants de la Sudan Alliance Force (SAF) devant l'entrée d'une garnison capturéeAsmara est devenue la deuxième capitale du Soudan: on ne compte plus les personnalités de l’opposition au régime d’Osman el Bechir et de Hassan Tourabi qui se sont installées dans la capitale de l’Erythrée et qui se réunissent dans l’ancienne ambassade du Soudan, solennellement remise à l’opposition par Isayas Afeworki. Ce n’est pas une vulgaire opposition qui s’est réfugiée en Erythrée, mais un véritable contre pouvoir: on y rencontre Saddik al Mahdi, le dernier Premier ministre légitime du Soudan, renversé par le coup d’état du 30 juin 1989; Mohammed Osman al Mirghani, chef de la puissante confrérie de la Khatmya, et chef du parti unioniste (D.U.P); une pléthore impressionnante de généraux: le général Fathi Ahmed Ali, ancien commandant en chef de l’armée soudanaise (mort subitement à Alexandrie le 28 avril); le général Abdel Aziz, ancien commandant de la défense aérienne à Omdurman (Khartoum); le général Issam al Mirghani, ancien N°2 de l’armée soudanaise, responsable des opérations et des renseignements; le général Mohammed El Mamoun el Tourabi; et des dirigeants de tous les partis soudanais, de l’APLS de John Garang au parti communiste et aux Beja ... Bref, tout le monde, sauf évidemment le Front National Islamique de Hassan Tourabi, vit ou passe à Asmara.

Chefs Beja, Omar Mohammed Taher et El Amin ChingrayCette coalition de l“Alliance Nationale Démocratique (AND)” est tellement impressionnante qu’on se demande pourquoi la junte au pouvoir à Khartoum n’est pas encore tombée!

La stratégie des opposants soudanais consiste manifestement à multiplier les attaques sur des fronts éloignés les uns des autres, obligeant le régime de Khartoum à disperser ses troupes: après des succès importants (prise de Kourmouk) sur le front oriental, à la frontière avec l’Ethiopie et l’Erythrée, à la mi-janvier, l’opposition a attaqué au sud, où l’APLS a pris la ville de Yei le 12 mars, et celle de Rumbek le 1er mai, et contrôle pratiquement tout l’état de l’Equatoria. Les forces de l’APLS ne seraient plus qu’à trente ou quarante kilomètres de Juba. Simultanément les forces de l’opposition ont multiplié les coups de main dans la région de Kassala et de la Mer Rouge.

Saddik al Mahi, ancien premier ministreMais on se demande pourquoi l’opposition n’a pas poursuivi, comme on s’y attendait, son offensive vers la route de Port-Soudan et le barrage de Damazin -- ce qui lui aurait permis de couper l’approvisionnement en électricité de la capitale... Est-ce parce que les stratèges d’Asmara s’attendaient à un soulèvement populaire à Khartoum -- qui n’a pas eu lieu! Ou parce qu’ils misaient sur un putsch de certains de leurs collègues restés au Soudan? Ou ont-ils délibérément évité de marcher sur Damazin, comme le croient certains diplomates d’Asmara, parce qu’ils ne voulaient surtout pas que les partisans de Hassan Tourabi sabotent le barrage, en attribuant ce sabotage à l’opposition... En fait, la réalité est probablement beaucoup plus prosaïque: si l’on doit en croire le général Issam al Mirghani, commandant en second des “FAS” (Forces de l’Alliance Soudanaise), c’est le manque de ressources qui expliquerait le piétinement de l’offensive de l’opposition:

“Pour faire une guerre, il faut beaucoup de moyens logistiques... et la plupart des groupes de l’opposition ne sont aidés par personne”.

Les militaires français qui suivent les évènements depuis Djibouti sont convaincus que l’offensive de la mi-janvier contre Kourmouk et Ghizan a été appuyée par des chars, des lance-roquettes et par de l’artillerie appartenant à des unités des forces armées éthiopiennes et érythréennes... Mais les diplomates américains basés à Asmara, tout en admettant volontiers que les Erythréens entraînent les opposants soudanais dans des camps situés le long de la frontière, et leur fournissent du matériel, affirment que les Erythréens n’ont pas franchi la frontière. “La preuve en est, dit un de ces diplomates, que les Soudanais ont été incapables, en dépit de toutes leurs accusations, de fournir la moindre preuve d’ingérence érythréenne”.

Le président Isayas Afeworki aurait admis récemment au cours d’un séminaire du FPJD, le “Front Populaire pour la Justice et la Démocratie” (parti au pouvoir à Asmara, héritier du “Front Populaire de Libération de l’Erythrée”) que les troupes de son pays étaient engagées aux côtés de celles de l’opposition soudanaise. Mais cette déclaration, rapportée par une dépêche de l’AFP (24 avril), a été immédiatement démentie... En fait, tout en étant décidés à abattre le régime de Khartoum, les dirigeants Erythréens, ne veulent pas s’aventurer sur un terrain dangereux sans assurer leurs arrières. Pas toujours facile à percevoir, la diplomatie de l’Erythrée dans la Corne de l’Afrique est un mélange d’aventurisme et de réalisme.

Tout en se qualifiant volontiers eux-mêmes de “têtes chaudes”, les dirigeants érythréens ne veulent pas se laisser entraîner dans une guerre sans un minimum de soutien international. Ils réalisent que la guerre civile fait rage au Soudan depuis plus de 30 ans -- et ils redoutent qu’elle ne s’éternise. Ils ne cachent pas leur perplexité devant l’indécision de la politique américaine à l’égard du Soudan: “La politique américaine n’est pas claire”, remarque un responsable érythréen qui souligne la complexité d’un processus de prise de décision dans lequel interviennent, outre la Maison-Blanche et le conseil de sécurité nationale, le Département d’Etat, le Pentagone, la CIA et divers lobbies... “Ils n’ont pas de vue d’ensemble; ils ne voient pas que le FNI (Front National Islamique) de Hassan Tourabi menace aussi l’Egypte et l’Algérie... On parle beaucoup des 20 millions de dollars attribués par Washington aux pays du “front” (Ouganda, Ethiopie, Erythrée), mais je n’ai pas vu cet argent... et de toute façon, divisée par trois, c’est une somme minime”, conclut cet officiel.

Les Erythréens ne cachent pas leurs réserves sur l’efficacité de l’opposition soudanaise: “Les combattants de l’APLS ont du matériel et des munitions, mais ils se battent comme une armée classique”, confie un dirigeant érythréen; “et ils ont de très gros problèmes d’organisation: ils sont divisés entre eux, et leurs rapports avec la population ne sont pas bons; ils ne font rien pour les civils, ni dans le domaine de la santé ni dans celui de l’éducation”.

“Quant aux gens du nord, ils n’ont pas une mentalité de rebelles”, ajoute ce dirigeant érythréen, qui sait ce que cela veut dire qu’être un “rebelle”... “Pendant longtemps ils ont été contre la lutte armée, en disant que le régime serait renversé par un soulèvement populaire... Maintenant, ils ont changé, mais ils ne savent pas prendre les armes”. S’interrogeant sur la solidité de l’alliance entre Sudistes et Nordistes, les Erythréens estiment que seul le temps permettra de forger une véritable alliance entre toutes les composantes de l’opposition soudanaise, et qu’il vaut mieux que le régime de Khartoum ne tombe pas tout de suite...        .

L“Alliance Nationale Démocratique” regroupe en effet des tendances très divergentes: Le parti de l“Oumma” de Saddik al Mahdi et le “commandement légitime” de feu le général Fathi Ahmed Ali se considèrent comme les représentants de la “légitimité” au pouvoir avant le coup d’état islamiste de juin 1989 -- alors que le général Abdel Aziz, commandant des SAF, proclame ouvertement qu’il n’est pas question de revenir en arrière: “Nous ne nous battons pas pour restaurer l’ancien gouvernement... nous voulons mettre en place un nouveau Soudan, procéder à une redistribution des forces politiques”, dit cet ancien “officier libre”, “en mettant en place un Etat laïque, dans lequel la politique sera séparée de la religion”.

De leur côté, les dirigeants de l’APLS n’oublient pas que Saddik al Mahdi et le général Fathi Ahmed Ali ont dirigé pendant plusieurs années la lutte contre l’APLS, et que ce sont eux qui ont armé et lancé les milices contre les populations du sud... Le “commandement légitime” prétend incarner la véritable armée soudanaise, une force qui n’est pas seulement égale aux autres forces politiques du pays mais un peu plus égale -- ne serait-ce qu’à cause du rôle déterminant qu’elle a joué dans la vie politique du Soudan depuis l’indépendance (1956).

Mais le “commandement légitime” a été affaibli par la trahison du général Hadi Bushra, le N° 3 du commandement, qui est reparti d’Asmara en août 1995 pour devenir ministre des communications à Khartoum! Il a été encore affaibli par le départ des généraux Abdel Aziz Khaled et Issam al Mirghani, les N°4 et N°5 de l’état-major du commandement, qui se sont séparés du “commandement légitime” pour former leur propre organisation, les “SAF” (Sudan Alliance Forces). Et il vient de recevoir un coup sévère avec la mort subite du général Fathi Ahmed Ali le 28 avril à Alexandrie.

Tous ces partis divergent aussi sur les méthodes de lutte: l’APLS se bat depuis 13 ans et dispose pratiquement d’une armée régulière contrôlant une partie importante du sud du pays. Les généraux arrivés à Asmara depuis un ou deux ans envisagent une reconquête à partir des frontières, tandis que le Parti Communiste met l’accent sur un soulèvement populaire à l’intérieur, encadré et protégé par des combattants armés: “Nous ne croyons pas dans une invasion lancée à partir des frontières”, déclare Dr Khidir Said el Shafie, membre du comité central du Parti Communiste soudanais, résidant à Asmara; “Mais nous voulons participer à certaines offensives de l’AND; auparavant, nous agissions sous l’ombrelle du “commandement légitime” du général Fathi; depuis le 1 février 1997, nos combattants se battent dans une organisation indépendante, le “Front Démocratique Soudanais”, dont tous les membres ne sont pas membres du PC. Notre rôle consiste essentiellement à donner une formation militaire à des militants et à les réinfiltrer à Khartoum; certaines organisations veulent reprendre les villes les unes après les autres: nous nous insistons sur le fait que la lutte armée doit être intégrée à un soulèvement populaire. Nous essayons de combiner ces deux stratégies avec d’autres organisations, en particulier avec l’APLS de John Garang”.

Un parti traditionnel comme le D.U.P, le parti unioniste de Mohammed Osman al Mirghani, chef de la puissante confrérie des Khatmya, découvre la lutte armée... et envoie quelque 70 cadres recevoir une formation militaire! “Pour la première fois dans l’histoire, nous nous lançons dans la lutte armée”, souligne Dr Jaffar Ahmed Abdalla, membre du comité exécutif du D.U.P et représentant de son parti à Asmara. 

Le “Congrès des Beja”, par contre, a déjà engagé plusieurs milliers de combattants dans la lutte dans la région s’étendant depuis Kassala jusqu’à Port Soudan sur la Mer Rouge: depuis juin 1996 ils ont multiplié les coups de main contre la route Kassala-Port Soudan, faisant sauter des ponts et harcelant les garnisons des postes frontaliers de la région de Togan. Plusieurs milliers de Beja vivent dans la région de Barka, en Erythrée, sans que l’on sache s’il s’agit vraiment de réfugiés, ou des familles des combattants vivant avec eux dans les camps mis à leur disposition par les autorités érythréennes: cette région est l’une des plus fermées de l’Erythrée, et même les représentants du HCR n’y ont pas accès...  En tout cas les Béja se révèlent être de redoutables guérilleros, et constituent la seconde force militaire de l’opposition, immédiatement après l’APLS.

Malgré ses divergences et les différences de stratégie et de poids politique ou militaire de ses diverses composantes, l’opposition soudanaise a pu se mettre d’accord sur les deux points fondamentaux de la “charte d’Asmara” (1995) -- la constitution d’un gouvernement de transition pendant quatre ans, et le principe de l’autodétermination. Mais pour satisfaire les ambitions et les susceptibilités de ses membres elle a dû mettre en place un appareil extrêmement compliqué -- plus lourd qu’un véritable gouvernement: c’est ainsi que l“Alliance Nationale Démocratique” (AND) comprend un “comité des chefs”, dans lequel se retrouvent les dirigeants de partis qui ont, en tout cas pour certains, peu d’influence sur le cours opérationnel des évènements;  un “comité exécutif”, dans lequel se retrouvent les poids lourds de cette alliance, avec cinq “directeurs”; un “comité militaire commun”, dont le commandant en chef est évidemment John Garang, dont personne ne conteste la supériorité sur le plan militaire, supervisant un “comité quadripartite” dont font partie les principales organisations se battant sur le terrain... L’AND comprend enfin un président (Mohammed Osman al Mirghani), un vice-président (général Fathi, jusqu’à son récent décès), et un secrétaire général (Moubarak al Mahdi). La fuite du Soudan en décembre dernier de Saddik al Mahdi a posé un problème, car il ne pouvait entrer dans le “comité des leaders”, où son parti “Oumma” est déjà représenté par Omar Nour el Daïm... Finalement, l’AND a créé un poste sur mesure -- l’ancien premier ministre a été nommé “président du comité supérieur de l’intérieur” de l’Alliance... le plaçant ainsi (presque) au même niveau que M.O. al Mirghani.

On peut certes sourire devant ce “saupoudrage” politique; mais on ne soulignera jamais assez que pour la première fois dans l’histoire du Soudan toutes les forces politiques du nord, et même de l’ouest, avec les Nouba de Philip Ghabbush, et l“Alliance Démocratique Fédérale du Soudan” d’Ahmed Ibrahim Diraige, du Darfour, se retrouvent unies dans la lutte armée contre le pouvoir en place.

Sans avoir un seul combattant sur le front, Saddik al Mahdi a joué un rôle considérable en apaisant les inquiétudes des pays arabes qui voyaient dans l’offensive de l’AND une “intervention extérieure” et un “complot sioniste”, amenant notamment le président Moubarak à déclarer qu’il s’agissait en fait d’une “affaire interne”. Certes, les Egyptiens ne soutiennent pas activement l’opposition soudanaise. Comme le général Fathi Ahmed Ali devait nous le révéler peu avant sa mort, l’Egypte n’autorise pas l’AND à ouvrir un bureau au Caire -- tout en laissant un certain nombre de responsables de l’opposition y vivre. Le président Moubarak n’a pas non plus laissé l’AND ouvrir un nouveau front à partir du territoire égyptien... Sans doute par souci de préserver un statu quo fragile. “Et aussi, nous confiait l’ancien commandant en chef de l’armée soudanaise, “parce que les Egyptiens ne veulent pas d’une démocratie pluraliste: tout ce qui se passe au Soudan affecte l’Egypte; une véritable démocratie au Soudan serait une menace pour l’Egypte; ils préfèrent avoir à Khartoum un régime similaire au leur, un système avec un parti unique, à la Nemeiry”.

L’Egypte n’est pas le seul pays à ménager Khartoum: la venue en France à la fin de l’année dernière d’une importante délégation de l“Alliance Nationale Démocratique” comprenant John Garang, Tijani Tayeb (PC), Mohammed Osman al Mirghani et Moubarak al Mahdi a été ajournée sine die.

Curieusement arrangée par... la DGSE, cette visite a été finalement jugée inopportune par le Quai d’Orsay. Ce n’est pas la première fois que Paris et le Caire font preuve du même aveuglément.

(L'Autre Afrique, 21 Mai 1997; The Middle East magazine, June 1997)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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