CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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OMAN: le Sultanat sentinelle

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Pinochet en uniforme blanc avec Videla, 1976

Pinochet et Videla

Famille de réfugiés afghans en Iran

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Minaret Kalian, Boukhara

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Acteur avec marionnette, Angkor

Cambodge

Livre Noir

 

couv 40

Patrouille de la marine omanaise dans le détroitDerrière leurs fortes jumelles et leurs radars, les gardiens de l’île des Chèvres, en bordure du détroit d’Ormouz, n’ont jamais été plus vigilants. Bien qu’ils se trouvent à 900 km du Koweit et du débouché irakien dans le fond du golfe Persique, ils voient passer du monde et ne dorment pas tranquilles.

La pointe de la péninsule de Ras Musandam que prolonge l’île des Chèvres est le principal poste d’observation de la marine du sultanat d’Oman, à 24 milles en vis-à-vis de la côte iranienne, mais les deux chenaux de navigation qu’emprunte, chaque heure, un navire dans les deux sens sont entièrement dans les eaux territoriales omanaises. Depuis quelque temps, les forces navales américaine, britannique et française passent par le détroit pour appliquer l’embargo qui frappe l’Irak, mais le trafic normal reste d’une cinquantaine de navires par jour, pour moitié des pétroliers.

Hélicoptères larguant des commandos au cours de manoeuvresLes deux tiers des réserves mondiales connues de pétrole se trouvent sur et près des rives du Golfe, en Iran, Irak, Arabie saoudite, au Koweit et dans les Emirats, et la moindre crise agite toujours l’éventualité du blocage d’Ormouz que contrôle Oman. Mais dans ce détroit, les chenaux de 3 km de large accusent plus de 100 m de fond, et à moins de missiles baladeurs, le blocage physique reste une hypothèse de stratège en chambre...

Un emplacement stratégique

Avec plus de 1.500 kilomètres de littoral sur l’Océan Indien et le golfe qui porte son nom, le sultanat d’Oman était prédestiné à devenir une puissance maritime. À la fin du XVIIe siècle, l’imam Saif, le souverain, possédait une flotte de 28 navires de guerre, dont le plus gros, le Falak, était armé de 80 canons. En 1715, quand meurt Louis XIV, la flotte de guerre omanaise comprenait un énorme boutre de 50 mètres de long transportant plus de 400 hommes et 74 canons, onze navires de 12 à 60 canons, et un grand nombre de “transkis”, sorte de galères.

Débarquement de forces amphibies au cours des manoeuvres Swift Sword I, 1986Pendant son très long règne (1804 à 1856), le sultan Said contrôlait un véritable empire comprenant, outre Oman, le sud de la Perse et le détroit d’Ormouz, une enclave dans ce qui est aujourd’hui le Pakistan, et surtout, sur la côte de l’Afrique, Zanzibar et Pemba et des possessions s’étendant de Kilwa (Tanzanie) jusqu’à Mombasa (Kenya). Occupant déjà une position stratégique sur la route des Indes, le sultan était courtisé à la fois par les Anglais et par Napoléon. Après quoi s’ouvrit, sous l’œil des Britanniques, une longue période de sanglantes querelles dynastiques. La décrépitude était, de toute façon, marquée depuis que les navigateurs européens s’étaient aperçus de la possibilité d’utiliser les moussons du sud-ouest et nord-est pour faire voile directement de la Mer Rouge aux Indes.

En 1970, quand le souverain actuel, le sultan Qabous, prend le pouvoir, le sultanat d’Oman est le plus pauvre et le plus arriéré de tous les pays de la péninsule arabique: 1,4 million d’habitants sur 320.0000 km2 enserrés entre l’Océan Indien et cet océan de sable qu’est le Roub al Khali d’Arabie, le “quartier vide”, le plus grand désert du monde (700.000 km2). Le relief apparaît néanmoins extrêmement varié, avec des plaines côtières, des montagnes, 50 pour cent de désert; la population reflète cette variété: il n’y a pratiquement rien de commun entre les bédouins du désert, les tribus des montagnes, et une population côtière très mélangée.

Par suite de savants découpages, les Anglais ont confié à Oman la surveillance du détroit bien qu’une enclave appartenant aux Emirats Arabes Unis sépare de plus de 100 km la péninsule de Ras Musandam du reste du pays. En retour, Oman prête, les yeux fermés, son île de Masira aux flottes anglaise et américaine.

Une population hétérogène

Étape obligée sur cette côte inhospitalière, le port de Mascate, a été visité au cours de son histoire par des voyageurs aussi célèbres que le géographe arabe Ibn Battuta (1.347) ou le conquérant portugais Albuquerque, qui, en 1507, y fit construire une cathédrale. À cette époque, la baie de Mascate était une forêt de mâts: des voiliers  venus de la mer Rouge, du sous-continent indien, des côtes africaines, et, une fois par an, la flotte du café, venue de Moca, faisant voile vers Bassora... De ce passé maritime glorieux, il reste, gravé en lettres parfois géantes sur les parois rocheuses de la baie, les noms de centaines de navires, comme le HMS Aréthuse, ou le HMS Surprise, constituant ce que l’ancien sultan Said bin Taimour appelait son “livre d’or maritime”...

Mascate, (100.000 habitants) est toute blanche, sertie dans un écrin de roches volcaniques noires et déchiquetées, et bordée par une petite plage de sable qui s’étend au pied du nouveau palais du sultan et de l’ambassade de Grande-Bretagne. Pendant des siècles, le pouvoir siégeait à l’intérieur du pays, à Rastaq ou Nizwa, et Mascate n’était que la capitale commerciale, l’entrepôt du pays, avec un pied en Arabie, l’autre aux Indes. Aujourd’hui encore sa population est très mélangée: à côté des Omanais arabes, reconnaissables à leur turban, leur grande robe, et au poignard recourbé, le “kandjar”, qu’ils portent à la ceinture, la moitié de la population environ est composée d’Indiens ou de Beloutches (Pakistanais) dont les femmes se distinguent aisément, drapées dans un voile très coloré, la tête découverte, avec un anneau d’or dans une narine.

Transformé aujourd’hui en centre administratif, Mascate a perdu beaucoup de son charme malgré -- ou à cause -- des restaurations hardies qui y ont été entreprises depuis 1970. C’est, du reste, à Mattra, la ville jumelle, reliée à Mascate par une route de 3 km qui était jusqu’en 1970 la seule voie goudronnée du pays, que l’on trouve le plus beau souk d’Oman, aux étroites ruelles bordées d’échoppes de cotonnades, bijoux et cuivres, épices, parfums et encens... Mattra a aussi conservé ses vieilles demeures patriciennes, véritables petits palais aux balcons et terrasses ouvragés, où les femmes peuvent se reposer et profiter de la brise à l’abri des regards indiscrets derrière des moucharabiés de bois sculpté; il y a vingt ans, ces maisons donnaient directement sur la plage, remplacée aujourd’hui par une route de corniche: le panorama est superbe, le charme s’est quelque peu évaporé.

Mattra est devenue la ville principale du sultanat: sa grande baie, relativement protégée, abrite aujourd’hui le véritable port du pays, et plus loin s’étend Rouwi, le centre commercial moderne, où se dressent les tours des grandes banques et des hôtels. Mais le sultan d’Oman a su éviter la démesure des émirs du golfe Persique. Mattra reste une ville où le voyageur retrouve les charmes de l’Arabie.

La plaine côtière de la Batina

Quelques kilomètres à l’ouest de la capitale, les roches déchiquetées qui hérissent le littoral entre le cap Ras Al Had et Mascate cèdent brusquement la place à une immense plage de sable, qui s’étend de Sib jusqu’au petit émirat de Foujeira, et, au-delà, jusqu’au détroit.

La plaine de la Batina est le jardin et le vivier du sultanat: sur 200 km, le long du golfe d’Oman, se succèdent des oasis de palmiers dattiers irriguées par des puits qui, à quelques mètres de la mer, fournissent une eau parfaitement douce. Pendant des siècles, le prix des dattes a déterminé le niveau de vie des paysans qui vivaient dans de petits villages de huttes en pisé regroupées autour d’un fort. Les dattes de la Batina -- on en dénombre une douzaine de variétés, de premier choix -- sont mûres avant celles de Bassora en Irak et sont les plus prisées dans tout le golfe.

Selon une légende, Sohar, principale agglomération, islamisée dès l’an 629, serait la ville natale de Sindbad le marin... C’était effectivement, au Xe siècle, la plus grande et la plus belle ville d’Oman, un centre commercial d’où partaient les marins vers la Chine, le golfe Persique, la mer Rouge. Sohar était encore une ville prospère quand Marco Polo la visita en 1293; on ignore pourquoi elle avait connu le déclin dès avant la conquête portugaise.

Mais la principale activité économique de la Batina est la pêche: la mer est tellement riche qu’un pauvre pêcheur de la côte a toujours beaucoup mieux vécu qu’un paysan s’occupant de ses palmiers. Il y a deux types d’embarcations traditionnelles: sur les côtes rocheuses, de Mascate à Sour, on pêchait thon et requin à bord des “houris”, canoës creusés dans des troncs d’arbre indiens importés de Malabar. Sur les côtes sablonneuses de la Batina, les pêcheurs construisaient des “sashas”, en cousant ensemble des nervures des feuilles de palmiers, relevées à la proue et à la poupe. En général, les pêcheurs en possédaient trois, deux séchant au soleil pendant qu’ils pêchaient avec la troisième, car au bout de quelques heures, le bateau s’imbibe et s’enfonce peu à peu... Telles quelles, ces pirogues, gréées d’une petite voile triangulaire, permettaient aux pêcheurs de faire des courses d’une centaine de kilomètres le long de la côte...

Aujourd’hui “houris” et “sashas” sont remplacés par des barques en plastique à fond plat, équipées d’un moteur hors-bord. Mais les pêcheurs de la Batina utilisent toujours de petits filets de 8 à 10 mètres de long qu’ils lancent par-dessus bord pour pêcher des sardines qu’ils font sécher au soleil, sur le sable: ces sardines, dont il a été pêché un nombre incalculable de tonnes depuis l’Antiquité, servent... à nourrir les chameaux ou sont utilisés comme engrais!

Mais les marchés au poisson de Mattra et Sohar n’en restent pas moins d’une richesse étonnante: on y trouve de tout, depuis le requin et le barracuda, jusqu’à la sardine, en passant par le thon, le maquereau et la tortue... Paradoxalement, le volume de la pêche omanaise n’a pas changé depuis trente ans, si l’on croit les statistiques: comme en 1960, les pêcheurs omanais débarquent aujourd’hui environ 60.000 tonnes de poissons, dont la moitié est destinée à l’exportation.

La plaine, qui s’étend sur quelques kilomètres de large entre les oasis de la côte et les premiers escarpements des monts Hadjar, est chichement recouverte de buissons épineux et d’acacias broutés jusqu’à environ 3 mètres du sol par les dromadaires errant en liberté dans la Batina, comme partout. Réputés dans tout le monde arabe, ces sobres quadrupèdes omanais comptent de nombreuses espèces, parmi lesquelles les “batiniya” de la côte sont les plus réputés, car plus grands et plus rapides, ils abattent jusqu’à 150 kilomètres par jour pendant une semaine. Aujourd’hui, ils sont très recherchés par les émirs du Golfe pour leurs écuries de courses.

Le Dhofar apaisé

Deux mondes se regardent, dans cette partie d’Oman: étroite et riche, la plaine de Batina a ravi, en effet, le pouvoir aux montagnards qui s’étaient barricadés au pied de la Montagne Verte. Au début du siècle, la rivalité était même si forte que le pays s’était scindé en deux Etats, Mascate et Oman, et ce n’était pas pour faire plaisir aux philatélistes. Les villes anciennes des monts Hadjar ont conservé depuis, leurs souks, des forts persans vieux de douze siècles et une vie rurale pittoresque capable de ramener le voyageur loin dans le passé, à l’ombre des mosquées.

Neuf cents kilomètres de désert et de steppes caillouteuses coupent Mascate du Dhofar, tout au sud, qui constitue un monde à part dans le sultanat. La barrière montagneuse de 200 km qui s’élève abruptement au-dessus de sa plaine arrête les moussons de l’Océan Indien qui soufflent du sud-ouest. L’été, l’atmosphère est tellement saturée d’humidité qu’une brume épaisse recouvre les flancs et le sommet des montagnes du Dhofar qui se couvrent alors d’une épaisse végétation, surtout dans les innombrables gorges et ravins, où l’on voit même des petits lacs encadrés de mimosa et de jasmin. La chute d’eau de 150 m sortant du lac Darbat est impressionnante dans ce monde désertique.

Les trois cents kilomètres de littoral du Dhofar constituent, sur 15 km de large, le seul endroit fertile entre Aden au Yemen et Mascate, grâce aux alluvions qui descendent des montagnes. Mais cela n’est pas un gage d’expansion économique pour une province qui fut, dans les siècles lointains, le centre de la cueillette de l’encens. Depuis la fin de la rébellion du Dhofar, il y a quinze ans, chacun s’est replié sur ses terres, les montagnards Qara avec leurs traditionnels troupeaux de vaches, les Bédouins Bait Kathir avec leur technique ancestrale de récolte de l’encens, et sur la côte, un mélange d’ethnies comportant de nombreux noirs ou métis descendant d’esclaves africains.

Il y a vingt ans, Oman était un des derniers pays “fermés” du monde: le monarque Said bin Taimour vérifiait personnellement les rares visas accordés à des étrangers, pour la plupart des militaires et des techniciens britanniques. Tout, pratiquement tout, était interdit: les habitants de la côte ne pouvaient se rendre dans l’intérieur du pays, et inversement. . Il était aussi interdit de réparer les maisons qui s’écroulaient, et interdit d’utiliser des équipements modernes: il était interdit d’acheter une voiture sans autorisation du sultan (de toute façon, il n’y avait qu’une seule route de trois kilomètres!), interdit de fumer dans la rue, interdit de battre du tambour: l’armée avait tenté d’avoir un orchestre: le sultan fit jeter les instruments à la mer. Il y avait en tout trois écoles primaires. Depuis des années, Said bin Taimour, l’héritier d’une dynastie au pouvoir depuis 1749, vivait enfermé dans son palais de Salala, au Dhofar, gouvernant le pays avec l’aide de conseillers britanniques. C’était une personnalité étrange, qui se lamentait de ne pas avoir beaucoup de pétrole, comme ses voisins de la péninsule, pour développer son pays. Mais il voulait en même temps arrêter l’horloge du temps. À partir de 1965, une guérilla, soutenue par Aden, Moscou et Pékin, se développa dans les montagnes du Dhofar; redoutant que ce régime ultra-conservateur ne mène à une révolution marxiste, les Britanniques mirent en 1970 sur le trône Qabous, le fils du sultan. Aussitôt, le dernier pays féodal de l’Arabie sortit de sa longue torpeur.

Vingt an plus tard, le pays, du moins son littoral, est méconnaissable: des banques et des immeubles de bureaux ultra-modernes sont sortis de terre. Le nouvel aéroport de Sib, à une quarantaine de kilomètres de Mascate, est relié à la capitale par une splendide autoroute, le long de laquelle se succèdent les nouveaux quartiers -- ou les nouvelles villes. Tout est très propre, très planifié, très européen, Oman fait penser à une petite Suisse tropicale...

Le sultanat vit désormais de sa production pétrolière -- environ un demi-million de barils par jour, ce qui est peu, comparé à ses voisins saoudiens (4 millions b/j) ou des Emirats (2 millions b/j) mais suffisant pour sa population.

Dans la période de crise qui vient de s’ouvrir au Moyen-Orient, les sentiments pro-occidentaux du sultan Qabous ont été un atout précieux pour les flottes du blocus. Le sultan Qabous récuse le qualificatif de “gardien du Golfe”, mais c’est bien ce qui lui vaut d’être toujours reçu avec mille égards à la Maison-Blanche, à Buckingham ou à l’Elysée.

(Thalassa, N° 44, Novembre 1990)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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