CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

www.Chris-Kutschera.com


SOUDAN: Les Nouba, un peuple menacé

Sommaire

AFRIQUE

AMERIQUE

ASIE

EUROPE

FRANCE

KURDISTAN

MOYEN-ORIENT

ARCHIVES PHOTOS

 

 

Galerie Photos

 

Femme montrant une photo de son fils disparu

Disparus du Chili

Bas-relief maya, Bonampak

Mexique

Lavandières dans le lac Atitlan

Guatemala

Le Mouvement National kurde

Livre Noir

 

Saddik  al MahdiUn raccourci brutal -- qui symbolise le drame des Nouba: à quelques mètres de jeunes filles africaines en train de danser presque entièrement nues, des combattants du SPLA -- eux-mêmes des Nouba -- paradent, en uniforme, armés de kalachnikovs. La reprise de la guerre civile au Sud Soudan, en mai 1983, après une longue trève de 11 ans, a été un désastre pour toutes les populations noires du sud du plus vaste pays de l’Afrique. Mais cette seconde guerre civile est une tragédie pour les Nouba: plus sauvage que la première, plus généralisée, elle n’épargne pas ce petit peuple de quelque 500.000 âmes vivant dans la province du Sud Kordofan, qui, administrativement, ne fait pas partie du Sud Soudan, ce qui lui avait permis de rester à l’écart de la première guerre (1962-1972). Et c’est sa survie même en tant que peuple qui est en jeu.

On ignore jusqu’à l’origine du nom "Nouba" -- nom qui lui a été donné par ses voisins arabes, et qui a été connu par un grand public grâce aux photos extraordinaires de Leni Riefenstahl: S’appelant les "gens des collines", les Nouba habitent sur un territoire d’environ 80.000 km2, sur des collines et des petites montagnes granitiques s’élevant de 400 à 1.400 mètres au dessus de l’immense plaine du Sud Kordofan. Le caractère le plus frappant des Nouba, c’est... leur diversité: chaque chaîne de collines ou de montagnes abrite un groupe ethnique différent (il y en a au moins 50), parlant une langue différente (une dizaine de grands groupes, regroupés dans les familles bantou, nubienne et kordofanienne); pour s’y retrouver, on leur a donné le nom de la colline sur la quelle ils vivent... à moins que cela ne soit celui de leur principal village. Certains de ces groupes ethniques comportent un millier d’individus; la plupart oscillent entre 3.000 et 5.000; les plus grands (les Otoro) en ont 60.000. Les Kau sont séparés des Fungor par... 12 kilomètres de plaine; les Fungor des Nyaro par... 14 kilomètres de plaine: au total, il s’agit d’environ 3.500 individus; mais ces trois groupes ont leurs langues, leurs coutumes! Ce sont les Nouba de Kau qui pratiquent -- ou pratiquaient -- cet art extraordinaire de la décoration sur leur corps, peignant sur leur visage des masques splendides avec de la craie, de l’ocre jaune, rouge, faisant de tout leur corps une oeuvre d’art. Un monde -- des langues différentes, des rites différents -- les sépare des Kadaru, des Dilling et des Niyma du nord, des Heiban et des Tira de l’est, des Otoro et des Miri du centre, des Tullishi et des Tabaq de l’ouest.

Une mosaïque de groupes ethniques très divers

Hassan TourabiIls ont tous en commun d’avoir des structure claniques extrêmement compliquées -- mais elles sont patrilinéaires au nord, matrilinéaires au sud... et bilinéaires chez les Kau-Fungor, les Tullishi et les Koalib, qui vivent totalement séparés les uns des autres! Traditionnellement, l’islamisation des Nouba se fait du nord vers le sud, mais à l’extrême sud est, les Werni, sont islamisés, à quelques 50 kilomètres de leurs voisins de Kau, toujours païens. Il faut donc, quand on parle des Nouba, faire preuve d’une extrême prudence, car ils constituent une mosaïque de groupes ethniques aux traits extrêmement divers -- et l’on trouve souvent chez l’un le contraire de ce que l’on observe chez l’autre:

Le peu que l’on sait de leur histoire, très fragmentaire, montre que certains groupes vivent depuis très longtemps sur leurs collines, tandis que d’autres groupes se sont installés récemment (au siècle dernier), venant de districts situés plus à l’ouest, fuyant les razzias des marchands d’esclaves... Cette diversité s’observe jusque... dans le climat: très souvent, les pluies, torrentielles à un endroit, sont absentes à quelques kilomètres: l’existence de ces micro-climats explique l’existence de plusieurs "fermes" pour une même famille, qui répartit ainsi les risques...

Le ciel est leur calendrier

Malgré cette extrême diversité, les Nouba ont -- ou avaient -- une culture qui les distingue des nomades arabes de la plaine, et des populations noires vivant plus à l’est: les Shilluk et les Dinka, de part et d’autre du Nil blanc, et les Nuer au sud. Agriculteurs, excellents agriculteurs même, et aussi chasseurs, et accessoirement éleveurs, les Nouba ont mené pendant des générations une existence immuable rythmée par deux cycles sans cesse répétés: celui des saisons, et celui des âges de l’Homme. "Le ciel est leur calendrier", comme l’a dit un voyageur allemand du début du 19° siècle, et les Nouba savent que la saison des pluies approche quand Orion n’est plus visible au crépuscule; inversement, les pluies arrivent à leur fin quand la Grande Ourse apparait juste avant l’aube. D’autres signes -- le coucher du soleil derrière telle ou telle montagne, l’arrivée des aigrettes et des cigognes noires -- annoncent également l’arrivée des pluies. Les mois de Mai, juste avant les pluies, et Juin, début des pluies, sont des périodes de travail intense: après la cérémonie, marquée par des danses et force libations de marissa ("bière" de sorgho), marquant le début de la saison des pluies, il n’y a pratiquement plus de fêtes jusqu’aux récoltes: c’est en août-septembre que commencent les combats traditionnels de bâton, les jeunes garçons s’exerçant dans les camps où ils gardent le bétail, tandis que les adolescents et les jeunes hommes s’affrontent en tournois locaux; en octobre ont lieu les grands tournois réunissant toute une tribu; de novembre à décembre ont lieu les grands tournois inter-tribaux, et les grandes danses auxquelles participent hommes et femmes. Chez certains groupes ethniques comme les Otoro et les Tira, aux classes d’âge très marquées, cette série de fêtes et de tournois culmine en mars-avril, tous les trois ans, avec la cérémonie du "Najo", qui marque le passage de la classe d’âge des "novices", les "Dongoro (11-14 ans), aux "Kamju" (14-17 ans), les pubères.

Rites de passage

Traditionnellement -- jusqu’à la fin des années 1970 -- cette cérémonie était marquée par une grande course: au crépuscule, les jeunes Otoro, entièrement nus, parcouraient en courant les 15 kilomètres qui séparaient leur village du lieu où se trouvait un calcaire particulièrement blanc, dont ils ramenaient, toujours en courant, une grosse poignée, dont ils s’enduisaient entièrement le corps. Trois autres classe d’âge suivaient: les "Babo no Nyare" (pères des garçons, 17-20 ans), les Kamju Kokoron (vieux Kamju, 20-23 ans) et les Kurninyali (grand pères, 23-26 ans). Seules les dernières classes d’âges participaient aux combats et aux tournois. Mais si cette hiérarchisation des âges était très marquée chez certains groupes, elle était pratiquement absente chez d’autres, comme les Heiban, les Koalib, les Mesakin et les Tullishi...

Chez les filles aussi les rites de passage étaient très marqués dans certains groupes ethniques: chez les Tira et les Korongo, après avoir vécu avec leurs parents jusqu’à 10-11 ans, les filles, à la puberté, "entraient dans le grenier à grains", une hutte spéciale où elles vivaient avec les autres filles arrivées au même stade de croissance: elles y demeuraient confinées pendant plusieurs mois, toutes nues, le corps entièrement enduit de cendres, sans avoir le droit de recevoir des visites ni d’en sortir, sauf pour de brefs instants la nuit: le but recherché était clairement de les faire grossir, car chez les Nouba les hommes aiment les femmes potelées, bien en chair...

Tous ces rituels qui scandent la vie des Nouba visent un seul but: exalter la beauté des corps, glorifier la virilé et la prouesse des hommes, leur force, leur courage et leur endurance, et la beauté des femmes: c’est pour cela que les jeunes allaient à leurs affaires entièrement nus, et ne se couvraient de quelques vêtments qu’en atteignant un certains âge, quand ils devenaient "laids"! Et pour cela, les hommes étaient prêts à endurer la violence des combats -- la lutte au corps à corps, mais aussi les combats de bâton, les terribles combats avec des bracelets tranchant comme des couteaux, et les duels avec les lances; et hommes et femmes subissaient sans broncher les séances de tatouage: soulevant la peau avec une épine, les femmes spécialistes de cet art procédaient à des centaines de petites scarifications, sur les bras, les cuisses, le torse. Cette décoration était une "carte de visite" que l’on portait sur soi: en fonction de la couleur utilisée, du style de décoration, du type de coiffure, des tatouages, et d’autres détails, chacun savait immédiatement qui était qui, quel âge il avait, à quelle lignée, à quel clan il appartenait, et quelle était sa spécialité, s’il avait un pouvoir magique.

A la frontière de deux mondes

Peu de sociétés africaines étaient aussi complexes que les Nouba: chez les Tira, en particulier, chaque clan avait sa colline, son sanctuaire, sur lequel officiaient les anciens: un clan était responsable de la croissance des céréales, un autre de leur qualité; un autre officiait contre les morsures de serpent; les maladies de peau, les tempêtes, la folie, avaient chacune leur spécialiste -- mais le plus important, et le plus redouté était le spécialiste de la pluie... Les Dilling avaient leurs chamans, les "kujurs", dont le nom a été utilisé par la suite pour désigner tous ces spécialistes ou "prêtres"...

Considérés par les Arabes du nord comme des sauvages, les Nouba ont été victimes, jusqu’à la fin du 19° siècle, d’innombrables razzias alimentant le marché des esclaves... Vivant à la frontière de deux mondes, le monde arabe musulman et le monde africain animiste, ils ont aussi été les premiers à subir le choc des campagnes entreprises pour arabiser et islamiser les païens de l’Afrique Noire. Mais cette islamisation se faisait relativement en douceur, les Noubas vivant dans une des régions les plus isolées de l’Afrique. Avec les Britanniques (à partir de 1899) les Nouba sont confrontés à la civilisation européenne: ils en découvrent très vite les effets destructeurs, avec les campagnes de pacification britanniques -- les "patrouilles" punitives: de nombreux groupes de Nouba sont forcés de descendre de leurs collines et de s’installer dans la plaine -- ce qui bouleverse les relations traditionnelles entre les clans, la base même de leur mode de vie.

Mais en même temps les Britanniques appliquent au pays Nouba la politique d’administration indirecte, et des "closed districts" (jusqu’en 1937), y interdisant tout prosélytisme musulman (tout en favorisant l’établissement de missions chrétiennes) et promouvant l’enseignement de l’anglais, au détriment de l’arabe. Jusqu’au milieu des années 70, certains groupes de Nouba continuent de vivre (presque) comme au début du siècle: c’est ce moment magique qu’a fixé l’objectif de Leni Riefenstahl. Ces Nouba sont-ils des "pièces de musée dans un zoo humain"? Leur intégration à l’économie de marché du Soudan, pendant la longue présidence de Nimeiry, la migration d’un nombre croissant de Nouba vers Khartoum, l’arabisation galopante que l’on observe pendant la fin des années 70 et le début des années 80, rendent le débat sans objet: les Nouba sont en train de devenir des Soudanais comme les autres... Mais tout bascule avec la reprise de la guerre en 1983, et son extension aux Monts Nouba, où le SPLA dispose d’une section particulière, commandée par Youssouf Kuwah. Les Nouba, qui avaient été fascinés par une certaine idée de la modernité -- identifiée à une certaine conception arabo-islamique de la société -- sont en train de découvrir qu’il en existe une autre, qui exalte les valeurs de leur culture africaine: c’est celle que promeut, avec plus ou moins de bonheur, le SPLA de John Garang. Le SPLA interdit formellement les combats de bracelet, il tente d’adoucir la violence des combats de bâton, mais il encourage la lutte et les danses... et il glorifie la négritude. Le gouvernement ne contrôle que les villes, comme Kadugli, et leurs environs immédiats, dans un rayon de quelques kilomètres; le SPLA contrôle la brousse, et les montagnes: c’est dans cet espace que David Stewart-Smith s’est glissé -- l’un des rares témoins occidentaux à avoir pu pénétrer dans les Monts Nouba depuis le début de la guerre: il en ramène ces images exceptionnelles de cette dernière tentative des Nouba pour forger une identité conciliant culture traditionnelle et modernité.

(GEO, Octobre 1996)

 

postmaster@chris-kutschera.com

ENGLISH

 

 

AFRICA-ASIA

EUROPE

KURDISTAN

MIDDLE-EAST

 

 

 

Des milliers de chercheurs d'émeraudes, les pieds dans l'eau

Mine de Muzo

Delia Florida Simon, peintre, Comalapa

Guatemala

Le général Pinochet en uniforme blanc avec Videla

Chili

Indienne en costume traditionnel

Colombie

Le Défi Kurde

 

couv 40

 
Droits de Reproduction strictement réservés © Chris Kutschera 2012