CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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JERUSALEM: Mea Shearim, la mauvaise conscience d'Israel

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Appel à une manifestation à Mea ShearimAvec leur lévite, leur caftan et leurs papillotes, les juifs de Mea Shearim semblent sortir tout droit d’une gravure du 19e siècle -- comme le quartier dans lequel ils vivent. Avec ses maisons basses et lépreuses, ses cours pavées, tendues de cordes sur lesquelles du linge sèche en permanence, Mea Shearim évoque irrésistiblement un ghetto d’Europe Centrale.

Objet de la curiosité des touristes, qui les photographient comme on photographierait des êtres rares, les habitants de Mea Shearim sont aussi connus comme des “fanatiques” qui le jour du Sabbat dressent des barrières autour de leur quartier pour empêcher les véhicules de circuler...

En fait, ce sont les derniers gardiens du Sacré à Jerusalem -- du Sacré juif. “Jerusalem est une ville sainte pour nous, mais c’est une ville en ruine. Le temple est en ruine. C’est une ville un peu dangereuse. On ne peut pas se permettre de vivre en Palestine comme on vit à Paris”, dit l’un d’eux. Avec une rare franchise, sans se laisser choquer par des questions parfois saugrenues, un de ces hommes pour qui “l’action  la Leçon de lecture dans une yeshivaplus profonde est d’assimiler tout le Talmud”, a accepté de raconter pourquoi ils vivent ainsi. Avec parfois une certaine violence de langage. “Mais le Sacré est violent par définition. La différence entre les chrétiens et les juifs, c’est que les chrétiens sont violents avec un langage châtié; tandis que les juifs ont un langage violent, mais ne sont pas violents”...

Pourquoi Mea Shearim?

“La vie dans la vieille ville était très difficile. N’oubliez pas qu’après avoir vécu dispersés dans la ville arabe, les juifs s’étaient concentrés, il y a environ trois cents ans, dans ce qu’on appelle aujourd’hui le “quartier juif”. L’entassement y était effroyable; on y vivait pratiquement dans des caves. Il n’y avait pas d’eau -- elle venait du Jourdain. Imaginez ce que cela pouvait représenter pour des gens qui ne mangent pas la viande et le poisson dans la même vaisselle, se lavent les mains à chaque instant, ne cessent de faire des ablutions.

Alors on a construit hors les murs.

Femme traversant une cour de mea Shearimde La construction de la partie la plus ancienne de Mea Shearim -- sur des terrains rachetés par de riches particuliers -- date d’un peu plus de cent ans, les premières maisons ayant été construites entre 1850 et 1870. C’était de petites maisons, de deux pièces, pour une dizaine de personnes, serrées les unes contre les autres, formant un rempart naturel. À la tombée de la nuit, les portes étaient fermées, le terrain vague qui séparait Mea Shearim de la vieille ville était hanté par des gens peu sûrs...

Donc, dès l’origine, Mea Shearim était le prolongement du vieux “yeshov” de Jerusalem. Mais c’était essentiellement un lieu d’habitation, les yeshiva se trouvaient dans la vieille ville. En 1948, après la première guerre israélo-arabe, une ligne de démarcation sépare la vieille ville des nouveaux quartiers juifs. Il a fallu se repousser, et construire dans le nord de la ville.  Aujourd’hui, vous avez donc notre petit Mea Shearim, cet ensemble de cours, ce que nous appelons le quartier des touristes, avec de l’autre côté de la rue, Betin Garin, les maisons hongroises. Mais à partir de là s’étend toute une communauté, dont Mea Shearim représente le centre.

Moshe, Meqor Barukh, ce ne sont que des ashkénazes, des gens vraiement très proches de nous, qui sont venus un peu plus tard. Bet Yisrael, c’est un quartier où il y a pas mal de communautés ashkénazes, et aussi des Sépharades. Mais Bet Broadway, de l’autre côté de Mahane Yehuda, c’est tout à fait comparable à Mea Shearim, en plus petit. Sanhedryia aussi, c’est très homogène. Douchinski, c’est la même chose. Kyriat Geula, Syriat Sharim, c’est la même chose, mais avec des bâtiments neufs. Il y a moins de folklore, si on veut, mais c’est tout à fait semblable.

Comme vous le voyez, Jerusalem pousse vers le nord.

Notre Jerusalem, qui a commencé en fait ici, pousse vers le nord progressivement, et d’ici quelques années pourrait arriver à former une entité très indépendante de la ville de Jerusalem, ce qui gêne beaucoup la municipalité. Cet ensemble-là n’a pas de nom. On appelle ça le nord de Jerusalem. Ce sont des gens qui font du bruit, qui sont embêtants.

Quelles sont les institutions importantes de Mea Shearim?

La première chose, ce sont les Talmud Torah, ou “Heder”, écoles d’éducation traditionnelle, au sens le plus strict du mot, ce qui veut dire que ces écoles ne prennent pas l’argent de l’état, qu’on n’y parle pas l’hébreu, que l’enseignement y est strictement traditionnel.  Elles accueillent les enfants de 4 ans à 12 ans, 13 ans, parfois 14 ans. Il y en a trente, pour environ dix mille familles vivant dans la grande enceinte partant de Givat Sahaul, en excluant les Sépharades.

Après, vers 13-14 ans, les enfants entrent dans les yeshivas. Qu’est-ce qui distingue une yeshiva d’une autre? Le style de l’enseignement. Il y a par exemple des gens qui tiennent beaucoup aux vêtements, et à un certain style de vie: ce sont, par exemple, les Hassidiques. Et puis il y a d’autres gens qui sont plus portés sur l’étude, avec beaucoup de choses, disons, plus chaudes, plus mystiques, plus intellectuelles. D’autres... Tout cela tient à des nuances qui sont difficiles à expliquer à quelqu’un. Nous, on connaît bien ces nuances, on vit dedans.  Cela correspond en général à des courants historiques, ou à de grands personnages qui ont fondé ces yeshivas, qui ont conservé un certain héritage, une certaine manière d’étudier qui leur est propre, une certaine manière d’aborder les choses -- une “chita”, mais c’est très difficile d’expliquer les choses à ce niveau-là. il y en a à Douchinski; il y en a aussi une très importante à Sanhedryia; celle de Satmö est aussi un des piliers très importants de la vie de Mea Shearim, même si elle est assez loin du soukh. Il y a aussi la grande yeshiva de Toledo Saaren: ils conservent l’héritage de l’ancien yeshov, pour le style de vie et la pensée, et sont très vigilants en ce qui concerne l’habit. On ne peut pas venir chez eux sans porter le caftan.

Justement, que représente le caftan?

Pour tout le monde, le caftan c’est quelque chose de très important: c’est l’habit d’Eretz Israel, c’est l’habit des juifs d’ici. On peut être un très bon juif avec quelque chose de noir, avec un vêtement noir quelconque, mais ici, en Eretz Israel, on a une manière de vivre plus profonde, plus juive, une manière de s’habiller différente d’en dehors. Portait-on le caftan dans la vieille ville avant 1948? Bien sûr. Avant, il n’y avait pas un juif dans la vieille ville qui ne portait pas le caftan. Et même avant... du temps de Philippe le Bel. Un détail qui vous intéressera peut-être: les seuls échanges économiques qui n’ont jamais cessé entre la Syrie et la partie occidentale de la Palestine, c’est-à-dire ici, même au moment où il y avait la ligne de démarcation, c’est l’échange de tissus: en particulier pour le caftan du Sabbat, qui est doré, avec des filets bleus, et qui est fabriqué à Damas. Alors les gens envoyaient des ballots par-dessus les fils de fer barbelé: on a toujours reçu des Arabes du tissu, et en échange on leur envoyait ceci ou cela, ce qui leur manquait.

Mais que représente exactement le caftan?

La continuité d’une présence juive en Palestine, et d’une certaine manière de vivre, différente de celle que l’on vit dans d’autres pays, plus intense.

Et le fait de ne pas se raser, qu’est-ce que cela signifie?

Cela représente une adhérence aussi grande que possible aux prescriptions juives. C’est marqué dans la Torah, il ne faut pas se raser, ne pas être “maschri”, ne pas détruire les côtés de la barbe. A priori, on peut le faire d’une manière qui est permise, c’est-à-dire ne pas le faire avec un rasoir... On peut le faire avec un rasoir électrique, à condition que la lame ne passe pas immédiatement sur la chair, mais qu’il y ait un peigne entre les deux. Mais se raser d’une manière qui est permise, ce n’est peut-être pas transgresser les prescriptions, mais ce n’est pas assumer la tradition...

Mais quelle est la signification de la barbe?

Même chez nous, tout le monde ne l’étudie pas;  beaucoup d’adultes passent leur vie sans en connaître la signification. Au niveau social, la barbe, la barbe pleine, qui n’est pas taillée du tout, montre une adhérence, un désir d’assumer la vie juive, de la même manière que le caftan et le “streimel” (le chapeau): un non-juif qui voit quelqu’un avec une barbe et un chapeau, il pense: “C’est un juif”. Mais la barbe, c’est plus que ça...

Comme pour tous les versets de la Torah, il y a des degrés très divers en interprétation. À un degré, on dit le sens simple (tchach), puis un sens métaphorique (le drach), puis le jardin (le rech), qui a déjà un sens plus élaboré, et enfin, le secret (le sod). Il y a donc quatre niveaux d’interprétation, et ces quatre niveaux s’emboîtent, si l’on peut dire, les uns dans les autres, et cela monte très haut. Alors, au niveau du “Sod”, c’est-à-dire au niveau le plus haut... on ne peut pas parler de ça sans avoir une connaissance de tout le système. De toute façon, même si vous étiez en mesure de l’accepter, je ne vous le dirais pas, parce que vous êtes non-juif... C’est défendu pour nous d’apprendre -- même la Torah -- à un non-juif.

Pourquoi?

Parce que le juif, il a d’abord reçu la Torah, il l’a entendue, puis il l’a faite. Il y a une espèce d’élan, où l’entendement est secondaire par rapport au fait. L’engagement précède la compréhension. De la part d’un non-juif qui viendrait pour étudier quelque chose de semblable, il y a besoin qu’il y ait la même attitude, que l’engagement précède la compréhension...

Bon. Le chapeau?

Le chapeau... dépend beaucoup du lieu d’où viennent les gens. Le grand chapeau que je porte, le “Bierberhüt”, est un chapeau fabriqué en Tchécoslovaquie, et dont un juif malin de New York a le monopole mondial. Je pense qu’il y a des curés qui ont porté ça en France. En Europe de l’est, c’était le chapeau des gens sérieux, des notaires. J’ai voulu contourner le système, et importer moi-même des chapeaux, comme ma femme importe des mixers. J’ai tout essayé, à Prague, au syndicat, à Paris, chez l’attaché commercial tchécoslovaque, mais c’est absolument impossible. Partout, on me répondait: il y a un M. Un Tel qui le vend à New York. C’est fabriqué en Tchécoslovaquie, importé à New York, et tous les juifs d’Australie, d’ici ou de Londres qui veulent porter ce chapeau-là sont forcés de demander à un ami d’en rapporter un de New York... Le “streimel” (chapeau rond)... pour celui-là il n’y a pas de monopole.

Mais revenons aux institutions. Quelles sont les autres institutions importantes de Mea Shearim?

Il y a encore les Beit Midrach, ou maisons d’étude. La différence entre la yeshiva et la beit midrach? En général, la maison d’étude est ouverte au tout venant, et dedans, à côté ou au dessus, il y a la yeshiva. Et la beit midrach s’adresse à des adultes. La beit midrach, c’est ce que vous appelleriez la synagogue: c’est un endroit où l’on étudie, où l’on prie, où l’on se réunit, où l’on fait des repas. Levi Strauss appellerait ça la “maison des hommes”. Tandis que la yeshiva, c’est un endroit où l’on ne laisse personne entrer, comme ça, pour voir, pour s’asseoir, pour étudier une heure ou deux. Il y a des règles relativement strictes qui seules permettent aux jeunes de pouvoir entrer. C’est vrai que dans une salle d’étude de yeshiva il y a un grand bruit, on parle, on crie, tout le monde parle en même temps, mais il y a quand même une certaine cohérence. Tandis que le beit midrach, c’est vraiement la grande foire. Quand il y a des fêtes, on apporte des orchestres, et l’on danse... Les femmes sont à côté, dans la pièce des femmes, qui donne, avec des grilles, sur la partie des hommes. Elles peuvent voir... peut-être assez mal, mais en tout cas, elles entendent...

Comme institutions, il y a encore les congrégations, comme celle de Toledo Saaren, ou celle de Satmö. Autour d’un beit midrach, ou d’un rabbi hassidique, se regroupe un ensemble de gens plus ou moins important. Le rabbi de Satmö est le chef d’une communauté précise, mais en fait, il a une audience dans tout le judaïsme mondial. Il vit aujourd’hui en Amérique: il est parti dès que les sionistes ont tiré les premiers coups de feu contre les Anglais.

Il y a encore deux groupes de Karlin; il y a aussi le groupe de Bratislav, qui a la caractéristique de ne pas avoir de rabbi: c’est un groupe hassidique sans rabbi, l’union se fait autour des textes qu’a écrits le dernier rabbi de Bratislav, en 1840, je crois. C’est un groupe relativement important. Il y a encore Belz, Gour: Belz, c’était une ville en Galicie; Gour, c’est une ville qui se trouvait en Pologne, près de Lodz. Tout ça, ce sont des héritages géographiques, ce sont des groupes qui sont nommés d’après des villes situées en Europe de l’Est. Mais il y a aussi beaucoup de gens qui ne se rattachent à rien, comme moi.

Il y a enfin une dernière institution dont il faut parler -- ce sont les “dayanin”, des gens que l’on paie, et qui ont le pouvoir décisionnaire: bien que chacun ait accès aux textes, la décision pratique est quand même assez difficile, assez complexe; même des gens qui arrivent parfois à un assez haut niveau, se concentrent sur la Gemara, sur l’interprétation de la Gemara, sans arriver à la pratique elle-même de la décision: la décision est entre les mains de professionnels, qui sont chargés de décider, par exemple, si une femme est pure ou n’est pas pure, ou s’il vaut mieux se marier avec telle ou telle personne. Pour les conflits, pour les litiges, on s’adresse au tribunal rabbinique; mais en ce qui concerne les décisions de la vie privée, on s’adresse aux “dayanin” du beit Din.

Pouvez-vous raconter une de vos journées?

Moi, je vais au bain, juste avant l’atfila. C’est-à-dire, quand le mufti chante, je sais que c’est l’heure de me préparer, ça me donne juste le temps pour être au bain avant le lever du soleil. Mais je me lève un peu plus tôt, parce que j’étudie, avant. J’essaie de me lever vers 2 heures, 2 heures et demie. Mais il y a des gens qui se lèvent plus tôt, qui se lèvent à onze heures trente, dès la moitié de la nuit, pour dire les prières de la moitié de la nuit. Elles ne sont pas obligatoires, mais il y a pas mal de gens qui le font. Donc, je me lève, j’étudie un peu. On peut étudier ce qu’on veut, bien sûr. Il y a les gens qui étudient la Gemara, d’autres étudient le Zohar, d’autres encore étudient un commentaire de la Cabale, ils l’étudient pendant cette partie-là de la nuit, entre onze heures et deux heures du matin, et la prière. Pour les autres, il y a la Mishna, le Talmud. Moi, je vais étudier avec un compagnon dans une petite yeshiva qui est à côté.

À l’heure où vous allez au bain, vous rencontrez des gens?

Bien sûr, toute la nuit, il y a des gens au bain; il y a des gens qui y vont juste avant minuit; on peut en trouver dès onze heures du soir, et l’on peut en trouver toute la journée, avec une interruption entre midi et quinze heures; et encore, c’est rare que le bain soit entièrement vide.

Est-ce qu’on parle au bain?

Les gens “bien” ne parlent pas, mais la plupart des gens ne sont pas aussi bien qu’ils aimeraient l’être; les gens du matin ne parlent pas, les gens qui y vont la nuit ne parlent pas; mais les gens de la matinée, les gens qui y vont vers 5-6 heures, alors ça commence à bien parler.

Vous restez longtemps au bain?

Le minimum de temps possible, cinq, dix minutes. Le temps de me rhabiller, peut-être un quart d’heure.

Et après?

On vient à la maison, on étudie encore un petit peu, et puis on met le châle de prière, le talith, les tephilim, et l’on part à la beit midrach, à l’endroit où l’on prie. Je reste à la beit midrach le temps de la prière, quarante minutes, cinquante minutes, et après, on étudie. Les gens comme moi, ils étudient un petit peu de Talmud, pour pouvoir faire tous les types de “limout” possibles. Et puis on va manger. Ça fait partie de la journée, ça a un nom, c’est le pain du matin (pasha hiss?), c’est important, c’est comme d’aller prier. Je reviens de la prière vers 5 h 45. À 6 h 15 j’ai fini mon petit-déjeuner. A ce moment-là, je me repose une demie heure, et puis je vais étudier à la yeshiva. Moi, je ne rentre pas à midi. Beaucoup de gens rentrent, mais pas moi: je suis donc à la yeshiva de 8 h45 du matin jusqu’à... Il y a la prière qu’on fait au coucher du soleil, et puis la prière qu’on fait après le coucher du soleil... Avec tout ça, je suis de retour à la maison à 8 heures du soir. Je mange... et je dors bien.

L’étude tient une grande place dans la vie des gens de Mea Shearim. Dans quelle atmosphère se déroule-t-elle?

Il y a une Gemara qui dit qu’un père et un fils, un rab et son fils, donc théoriquement les gens les plus proches qui puissent étudier ensemble, sont comme des ennemis. C’est vraiement comme ça. Les gens crient très fort, sont à deux doigts de se battre... Bien sûr, quand on sort, ça va mieux, parce qu’on est arrivé à un certain résultat. C’est pas du tout une étude universitaire, calme; ça aussi, ça aide, parce que l’étude universitaire, c’est purement mental, tandis qu’ici, c’est... On peut s’extérioriser, on peut bouger, on peut aller d’un coin à un autre, on peut crier, tout est permis, enfin... L’expression est permise. Les gens ne sont pas complètement momifiés. Autrement, ce ne serait pas possible.

Vous passez, vous les gens de Mea Shearim plus de 8 ou 10 heures par jour à étudier. Ce n’est pas trop dur?

C’est beaucoup plus dur que du travail universitaire...J’ai un peu d’expérience, j’ai étudié la psychologie et l’histoire. Cela demande beaucoup plus de concentration. Une page du Talmud, même pour quelqu’un qui est un spécialiste, quand on l’ouvre, c’est un peu comme si les lettres vous sautaient aux yeux. C’est pas quelque chose qui se laisse aborder facilement... La manière dont est rapportée la discussion talmudique est une manière qui casse la Mishna en mille morceaux, qui apporte d’autres mishnaiotes moins officielles, qui confronte ces textes les uns aux autres. On prend une première hypothèse, on la démolit, une deuxième hypothèse, on la démolit, une troisième, une quatrième, une cinquième... une dizaine. On réunit à peu près tous les points dont la chose peut être considérée. Sur une mishna, il peut y avoir vingt ou trente pages de Talmud, ce qui veut dire un nombre d’hypothèses... Bien sûr, il faut garder chaque hypothèse dans la tête, et pour quelle raison l’on ne la prend pas, pourquoi elle est renvoyée, et une réponse vient au texte qui est repoussé, et une contre-réponse... Ça c’est le travail du Talmud... C’est un travail de titan. En général, les gens n’étudient que le talmud, ils ne font que ça. Mais quand ils arrivent à un très haut niveau, un jour, ils n’ont plus le choix, ils sont pris à la gorge par des problèmes, ils ont quinze enfants et une femme qui crie très fort, parce qu’il n’y a rien à manger à la maison; alors, ce jour-là, on accepte un poste de rabbin quelque part...

Mais quel est l’aboutissement de cette étude?

Il y a deux choses: la première, c’est de savoir comment pratiquer les commandements, et de pouvoir le faire le mieux possible, en sachant qu’on doit le faire de telle manière, mais qu’il aurait été possible de le faire comme çi, ou comme ça, ou comme çi, pour telle et telle raison, très précise.

Et puis, en s’imbibant de ce raisonnement, de cette mentalité, on vit avec... pour nous, la Mishna, nous savons ce que c’est, ce n’est pas un texte mort, nous avons une relation avec rabbi Meyer, avec rabbi Minzer. Tous les personnages de la Mishna sont pour nous des contemporains. Ceux de la Gemara sont pratiquement des gens avec qui nous avons des histoires personnelles. Nous vivons en contact avec eux, et ça nous forme.

Si vous dîtes à un juif français qu’une femme doit se couvrir la tête, il ne sait pas de quoi il s’agit. S’il a une mentalité religieuse, au sens péjoratif du terme, il va le faire... mais pourquoi? Il faut comprendre ce qui se passe, quel est le phénomène, de quelles choses il s’agit. Quand on fait ça, on intègre la mentalité d’une époque, plus ou moins certes, mais on arrive à s’imbiber, à pénétrer, à restituer la période où le monde juif était quand même plus dense qu’il ne l’est aujourd’hui. Notre carte, aujourd’hui, la seule carte pour le peuple juif, c’est une carte d’étude, c’est-à-dire que même si autrefois il y avait de grandes franges du peuple juif qui n’ont pas étudié le Talmud à plein temps, ni même à mi-temps, aujourd’hui, on est obligé d’y consacrer toutes ses forces, parce qu’on n’a pas d’autre société que ça: pour former une société juive, pour la reformer, pour qu’elle ne se déforme pas, il faut entrer dans le monde du Talmud.

Mais qu’est-ce que ça veut dire aujourd’hui en Israel qu’être juif?

Être juif, ça veut dire être le peuple de Dieu aujourd’hui, ça veut dire accepter plusieurs choses. Ça veut d’abord dire accepter d’avoir une vie différente des autres peuples,au niveau de la manière de vivre -- par exemple, supporter de ne pas avoir d’Etat.

À Paris, devenir juif, pas potentiellement, mais de fait, ça veut dire se relier à une communauté, commencer un travail d’étude. Ici, ça veut dire essentiellement contester le régime, accepter le refus de l’Etat. Ce qui marque les juifs, c’est que dans une première période, Dieu leur a donné la Terre; dans une deuxième période, Dieu les retire de la Terre... Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des juifs sur la Terre. Il y a toujours eu des juifs présents. Mais cela veut dire que leur présence sur la Terre ne soit pas comme celle des autres peuples sur leur terre, que le rapport à la terre est différent, ce qui suppose, encore une fois, de ne pas avoir d’Etat, de ne pas dominer. La grande tentation sioniste,c’est de faire comme si on n’avait jamais quitté la Terre. Bien sûr, pour eux, il n’y a pas de problème arabe.

Un juif qui vit à Jerusalem et qui n’est pas religieux, qu’est-ce que c’est?

Nous avons vis-à-vis de lui un certain nombre d’obligations dans la mesure où ses parents et ses grands parents étaient juifs.

Ce sont des considérations biologiques?

Non... A Jerusalem, il y a très peu de gens qui soient détachés complètement de quoi que ce soit. Potentiellement, ils sont quelque chose. L’héritage juif n’est pas un héritage biologique, on ne l’a jamais envisagé en tant que tel. C’est un héritage spirituel, qui suit un certain nombre de lois de l’hérédité. Sur cet héritage spirituel, il se peut, potentiellement, que cette personne soit retrouvée. Maintenant il y a des gens qui ont un comportement tel qu’on ne les considère pas du tout comme juifs, ce qui voudrait dire sans doute qu’on n’a aucune obligation envers eux. C’est quand même des gens très rares. Il y a des gens qui ne savent pas, parce qu’ils ont été éduqués dans des kibboutz.

Ça, ce sont des ignorants. Mais il y a une fraction importante de la population en Israel qui est fondamentalement athée?

On va prendre quelque chose de concret. De quelqu’un, comme Begin, par exemple, on dit qu’on ne le considère pas comme juif du tout. On appelle ça, ici, “Erevra”. Quand les juifs sont sortis d’Egypte, ce fut un phénomène de libération spirituelle des juifs. Mais ce phénomène a aussi eu un aspect social -- auquel se sont adjoints  un certain nombre d’Egyptiens, d’esclaves, de descendants de peuples conquis -- non pas parce qu’ils étaient intéressés par l’aventure spirituelle du peuple juif, non, mais simplement parce que c’était un moyen de sortir d’Egypte. Et Moïse a voulu les prendre avec lui, et le peuple juif a accepté de les prendre en charge. Mais ça a provoqué déjà un “erevra”, un grand mélange. C’est marqué dans les versets: “un grand mélange est monté avec eux”. Quand il y a eu l’histoire du veau d’or, ce sont ces gens-là qui ont pris l’initiative de faire le veau d’or. Pour nous, nous pensons qu’en Europe, en France, nous sommes dans l’exil des nations, et ici, nous sommes dans l’exil du “erevra”, dans l’exil du grand mélange.

Un grand mélange avec qui?

Avec des gens qui ne sont pas spirituellement juifs. Ils peuvent très bien être nés de parents juifs, mais ils ne sont pas spirituellement juifs.

Jusqu’où va votre refus de l’Etat israélien?

Tout d’abord, malgré ce qu’il représente pour nous, je ne vais pas au Mur. Certains jours, il faut que je me retienne de toutes mes forces... Ensuite... nous ne payons pas d’impôt. Nous refusons. La municipalité ne peut pas nous recenser: nous avons conservé nos passeports, et beaucoup de nous vivent sous un faux nom, Meyer un jour, Ehrlich un autre. Et il y a beaucoup de faux passeports ici. Enfin, n’insistons pas... En général, nous refusons de recevoir de l’argent de l’Etat, même les allocations familiales, mais il y en a pour qui c’est difficile, il y a trop d’enfants à nourrir: ils arrivent à toucher les allocations familiales sans avoir de carte d’identité. Vous voulez savoir à quel point nous refusons de participer à l’Etat? Au moment de la création de l’Etat sioniste, nous avons même envisagé de créer une monnaie parallèle. Et certains, comme le Rav Amran Blau, n’ont jamais touché de l’argent sioniste au cours de leur vie. Beaucoup, comme moi, refusent d’avoir de l’électricité, pour n’avoir aucun lien avec l’Etat. Nous serions beaucoup plus nombreux à le faire si souvent nos femmes ne nous poussaient pas à l’accepter, pour leurs appareils ménagers.

Mais est-ce que les gens de Mea Shearim vont à l’armée?

Non, quelquefois on se fait mettre en prison.

Mais pour les filles, il suffit de dire qu’elles sont religieuses pour être exemptées?

Elles ne le disent pas chez nous. Elles ne disent rien. Elles ne vont pas devant les commissions. Les hommes non plus. On envoie la police. La police vient, il y a des manifestations, on sort, on se bat avec la police, et, en général, ils partent. Les hommes, ils nous emmènent en prison, très souvent. À cause de cela, il y en a qui s’inscrivent dans les yeshivas qui donnent le droit d’être exempté.

Pourquoi?

Parce que s’ils n’avaient pas donné ce droit, toutes les yeshivas seraient parties, y compris les yeshivas de Mnebrak. Officiellement, les gens de Mnebrak sont très anti-sionistes, leur langage est plus anti-sioniste que le nôtre, mais eux, ils participent aux élections. Pas nous. C’est un des grands sujets de discussions entre nous. Ça chauffe très fort. Personne de chez eux ne va à l’armée. Si on touchait à l’un de leurs cheveux, alors, purement et simplement, ils prendraient leurs bagages, et s’en iraient, en France ou ailleurs. Mais les sionistes ont besoin de garder une image juive. Le juif américain mangeur de cochon et profanateur du Sabbat a besoin, quand il vient ici, de voir des gens qui ressemblent à des juifs. S’il n’y en avait pas, il ne viendrait pas. Alors, c’est une des raisons pour lesquelles l’Etat nous a ménagés jusqu’à maintenant.

Peut-on imaginer un conflit tel que vous preniez vos bagages et...

Ici, non ; les gens de Mea Shearim, non, à aucun prix nous ne ferons nos bagages... Mais les gens de Mnebrak... Mais même chez nous, après la guerre de 1967, il avait été question qu’un certain nombre de familles partent, et s’installent dans un pays arabe... Mais je préfère ne pas en parler.

Il y a deux catégories de population juive qui sont stables en Palestine. Les Sépharades, les orientaux. Leur place est là, la plupart d’entre eux envisagent très mal de vivre ailleurs. Et les gens de Mea Shearim. Les ashkénazes ordinaires, non religieux, ou ceux qui sont religieux superficiellement, n’ont aucune racine ici, aucune. Ils vivent ici comme ils vivraient à Cannes, feraient de l’argent à Buenos Aires, et finiraient leurs jours à tel ou tel endroit. Ce qui fait que les Palestiniens pourraient se permettre le luxe de ne pas mentionner qu’ils garderont ceux-là et pas ceux-là. En fait, c’est une manière un peu petite de voir les choses, à mon sens.

Quels sont vos rapports avec les Palestiniens?

Ce qu’on tient à faire savoir, c’est qu’on n’est pas contre l’Etat palestinien.

En conclusion, que représente Mea Shearim?

Mea Shearim, c’est la mauvaise conscience d’Israel. Chaque fois qu’on est confronté à un problème, on s’aperçoit qu’on n’est pas dans la légitimité juive. Cela ôte toute légitimité à l’Etat.

(Le Spectacle du Monde, N° 246, Septembre 1982, extraits)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Ibrahim Rugova

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