CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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YEMEN: Le Mariage du siècle.....

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Il s’appelle Zadik, il a 17 ans; c’est un garçon frêle dont la fragilité tranche sur ces hommes sombres au visage sombre mangé de barbe, venus par centaines fêter son mariage. “Le plus grand mariage de l’année”, assure un riche commerçant de Saana. Zadik est le fils du cheikh Abdalla al Ahmar, le plus grand chef de tribu du nord du Yemen, ancien président de l’assemblée consultative. Zadik épouse sa cousine germaine, fille de son oncle paternel, cheikh Hamid, décapité en 1959 sur l’ordre de l’imam Ahmed...

Le mariage se déroule à Hamer, fief du cheikh Abdalla, à moins de 100 km au nord de Saana, et il va durer huit jours. Les invités viendront de tout le pays: les tribus, les dirigeants, les politiciens, les ambassadeurs. Au milieu de cette foule, on oublie la politique, les intrigues, les conspirations, pris par le spectacle de cette fête, étourdi par les chants, les battements des tambours, les rafales assourdissantes des mitraillettes et autres armes à répétition.

La fête a commencé jeudi: c’est le grand moment du mariage, chargé de “baraka”. Dans la cour du “palais” de cheikh Abdalla, des centaines de moutons amenés par des tribus attendent d’être égorgés. Quelques heures plus tard, ils seront servis sur de gigantesques plateaux aux milliers de convives venus se rassasier.

L’arrivée des moutons est suivie d’une foule de montagnards, portant la “jambia” (poignard yéménite à fourreau à filigrane d’or et d’argent), qui déchargent leurs armes. Pendant dix bonnes minutes, c’est un crépitement ininterrompu: les douilles volent en l’air, la cour s’emplit de fumée. Des serviteurs sont précipitamment allés chercher un fauteuil, de style baroque, couvert d’or et de velours rouge, où le marié vient prendre place pour recevoir l’hommage des hommes de sa tribu. Au milieu de ces visages brunis, barbus, féroces, vociférants, le contraste est saisissant: pâle, avec une moustache d’adolescent, vêtu de blanc, le marié semble sorti d’un rêve... Et pendant toute la durée du mariage, il gardera ce visage impassible, se laissant rarement aller à un timide sourire: la tradition veut qu’il ne laisse transparaître aucune émotion.

Les coups de fusil sont suivis par le concert des tambours et des flûtes. Quelques hommes sortent leurs “jambias” et commencent à danser en brandissant les lames au-dessus de leur tête. C’est le moment que choisit le cheikh Abdalla al Ahmar pour se montrer aux hommes de sa tribu: du haut des marches de son palais, il domine la foule bruyante. Le marié n’est plus qu’une ombre devant ce père qui représente vraiement la puissance.

Femmes fumant le narguileGrand, sûr de lui, il donne l’impression d’avoir choisi le prétexte de ce mariage pour montrer à tout le pays sa puissance: il est dans son fief, au milieu de ses guerriers, et les gens de Saana, les colonels, le Premier ministre, les membres du gouvernement, les ambassadeurs, tous viendront le saluer! Souriant, détendu, il est superbe, un grand manteau noir brodé d’or sur sa robe, et à la ceinture une “jambia” de grand prix dans un fourreau en or finement ciselé.

À l’arrivée du cheikh Abdalla, des montagnards s’agenouillent, et entament une discussion animée, parfois violente. Le marié, la fête, les danses, tout est oublié: le chef de tribu est là, on en profite pour lui soumettre un certain nombre de litiges qu’il devra trancher: son jugement est souverain.

L’après-midi s’écoule... Peu à peu, la cour se vide. C’est l’heure du “kat”. Les hommes se dirigent vers un grand salon d’une trentaine de mètres de long, dans un bâtiment spécial, réservé pour les consommateurs de “kat”, avec des fenêtres donnant sur un grand jardin. Pour tout ameublement, des coussins multicolores le long des murs. Se déchaussant à l’entrée, les hommes vont peu à peu s’asseoir tout autour de ce salon, accrochant leurs fusils et leurs mitraillettes au mur. Dans l’espace resté libre au centre, des serviteurs arrangent des “narguilés” sur de grands plateaux de cuivre, et apportent le “kat”.

Léger euphorisant, le “kat” est une véritable institution au Yemen. Véritable “pivot de la vie sociale”, il est consommé par 75 pour cent de la population yéménite, et n’est pas réservé qu’aux hommes: les femmes, et même les enfants, en sont amateurs! Une grande partie de l’après-midi est consacrée au kat, et si des salles sont spécialement destinées à cet usage, rien n’empêche l’amateur de le mâcher sur le lieu même de son travail. Une dose de kat coûte environ 5 Francs, et le cheikh Abdalla a dû dépenser 30.000 F pour satisfaire cette manie de ses invités.

En fin d’après-midi, il était presque impossible d’entrer dans le salon, tant il y avait de monde; le sol était plus qu’une véritable litière, jonché de branches d’arbustes. La chaleur était étouffante, et une épaisse fumée empêchait de voir le fond de la pièce...

Mais soudain le marié lève la séance, la foule reflue vers la porte, lentement, chacun ayant le plus grand mal à retrouver ses chaussures ou ses sandales. À la tombée de la nuit, le marié part chez le “cadi” (juge) pour signer le contrat de mariage (la mariée étant représentée par... un homme!), puis il se dirige vers la mosquée pour la prière du soir. Vers 21 heures, une rumeur court dans la foule: la mariée arrive! Nous n’en verrons qu’une silhouette... Elle s’engouffre dans le palais et se dirige vers l’étage réservé aux femmes.

Dehors, le marié revient de la mosquée avec une lenteur calculée: il lui faudra plus d’une heure pour parcourir quelque 500 mètres. Autour du jeune marié, de jeunes gens portent de grands pots remplis de jasmin, de bougies, et des oeufs.

Au premier étage du palais, la mariée attend son époux dans la chambre nuptiale. Elle est revêtue d’une grande robe blanche, porte bracelets et colliers en or, et ses avant-bras sont décorés de dessins noirs faits avec du “khidab”, colorant utilisé pour les fêtes. La paume des mains, les ongles et les pieds sont rougis au henné. La mariée dîne avec quelques amies intimes, et c’est avec beaucoup de gentillesse qu’elle accueille la photographe. Elle pose volontiers, c’est un privilège qu’il ne faut pas laisser passer...

Des coups de feu éclatent dans la cour: le marié a finalement atteint le palais, et parcourt en courant les derniers mètres qui le séparent de l’escalier d’entrée: il disparaît à l’intérieur, s’empressant de rejoindre la jeune mariée: ils vont passer ensemble leur première nuit. Deux grands fauteuils attendent au milieu de la chambre nuptiale: dans l’un d’eux, la mariée est assise, très pâle, les lèvres et les yeux très fardés. Elle paraît beaucoup plus que ses quinze ans. Quand le marié entre dans la pièce, il voit sa femme pour la première fois sans voile! (En fait, il y a fort longtemps, il avait joué avec elle quand elle était une gamine parmi ses nombreuses cousines). Il s’approche respectueusement d’elle, lui saisit la main et lui récite un compliment. Blafarde, elle ne le regarde pas, et reste figée. Comme une statue. Et quand tous deux poseront pour la photo, ce seront deux modèles de cire, sans émotion apparente, qui fixeront l’objectif.

Pendant trois jours, la mariée gardera cette attitude guindée vis-à-vis de son mari, refusant les cadeaux, se faisant désirer... Mais le lendemain de la nuit de noces, dès qu’elle se retrouvera au milieu de ses parents et amies, elle redeviendra une jeune fille de quinze ans, la reine de la fête, et c’est avec beaucoup de complaisance et de fierté qu’elle se laissera admirer par ses invités.

Chaque jour, elle mettra une nouvelle robe, brodée, couverte de fils d’or ou d’argent, et elle exhibera les bijoux que son mari vient de lui offrir.

La fête va durer huit jours.

Avec danses, séances de kat, dîners gigantesques, des centaines d’hommes se gavant de riz, de mouton, de gâteaux de raisin, tout en tenant leur fusil à la main. Il y aura la journée des chefs de tribus, celle des officiels, et une journée consacrée aux femmes, aucun homme n’ayant le droit d’entrer dans la cour du palais...

Et pendant tout ce temps, les deux époux, lui chez les hommes, elle chez les femmes, joueront le rôle que la coutume leur réserve: être l’objet de tous les regards.

(Touring, N°909, Janvier 1979)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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