CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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TURQUIE: Leyla Zana, la seule femme député kurde...

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Leyla Zana avec son fils Ronahi à AnkaraJe suis née le 3 mai 1961; mon père était un petit employé du service des eaux. Nous étions 6 enfants: j’avais 4 soeurs et un frère; je suis allé un an et demi à l’école primaire, mais mon père, un homme conservateur, traditionnel, m’a forcée à arrêter mes études; moi je ne voulais pas arrêter, mais je ne pouvais pas m’opposer à sa volonté. Et à 14 ans, il m’a mariée, avec Mehdi, mon cousin. Je ne le connaissais pas; quand j’étais petite, il venait dans le village faire de la propagande pour son parti (le POT, le parti communiste de Turquie), mais je n’avais pas fait attention à lui. Il avait été arrêté en 1971, et avait passé 3 ans en prison, avant de bénéficier d’une amnistie en 1974. Sa mère venait souvent chez nous, et un jour, fin 1974, elle m’a demandée à mon père, pour son fils. Mon père a accepté.

Un mariage arrangé par mon père

Quand mon père me l’a dit, je l’ai frappé, en lui disant: “c’est comique!” Mais malgré tout il m’a donnée à Mehdi. Quand j’ai vu Mehdi la première fois, j’étais fiancée. Je ne pouvais pas penser à lui comme un mari: j’étais petite, il était vieux: il y avait plus de 20 ans de différence entre nous. Mehdi est né en 1940, il avait près de 35 ans, il était tailleur.

Mehdi Zana avec son fils Ronahi et sa fille Ruken à Paris devant une photo de Leyla ZanaCe n’était pas moi qui choisissais mon mari, et tout de suite j’ai senti que ma vie serait dure: nous avions tellement de différences. J’étais une enfant, je voulais vivre mon age, et lui il était un homme. Mais début 1975 nous étions mariés.

Q: que pensiez-vous des activités politiques de Mehdi? (un des chefs du mouvement nationaliste kurde en Turquie)

L.Z: A l’époque, il n’y avait pas de mouvement nationaliste. Les militants de cette génération étaient communistes. Et ma famille était très traditionnelle; donc j’étais anticommuniste. Mon père avait d’ailleurs dit à Mehdi: “Je te donne à ma fille, mais il faut que tu ailles à la mosquée!” Mehdi avait répondu:” D’accord, d’accord, on verra”.

Q: Alors, qui a changé?

L.Z: C’est moi. Je vivais dans un petit monde. Et tout d’un coup je me suis trouvée dans un monde beaucoup plus vaste; et j’ai compris que ce monde-là n’était pas ce que je voyais dans mon village. J’ai commencé à changer, progressivement. Quand j’ai commencé à vivre avec Mehdi, je vivais tellement de contradictions: je n’avais pas décidé ma vie, c’était quelqu’un qui m’imposait la vie que je menais. Pendant cinq ans, ce n’a pas été ma vie: j’étais quelqu’un pour Mehdi, pour faire plaisir à Mehdi.

En 1980, Mehdi a été arrêté, et il est allé en prison (il devait y passer 10 ans). J’avais 20 ans; j’avais un petit garçon, et j’étais enceinte!: pendant un an je n’ai pas arrêté de pleurer. Je me demandais: comment vais-je vivre? comment vais-je nourrir mes enfants? Ma famille n’était pas riche. Je n’étais pas indépendante financièrement. Au début, j’allais le voir à la prison simplement pour dire “nous sommes là”.

À la porte de la prison j’ai connu beaucoup de gens très différents. Peu à peu, j’ai commencé à changer. Je me posais des questions sur mon identité. Qui suis-je? Pour moi, avant, ce n’était pas intéressant d’être kurde. L’idéal, c’était d’être turc. On disait: les Kurdes, c’est de la M... Je n’avais pas été influencée par Mehdi sur le plan politique: il ne parlait pas de ces chose-là avec moi: jusqu’en 1980, les politiciens de la génération de Mehdi ne mélangeaient pas la vie de famille et la vie politique. Après, ce fut différent. Il faut comprendre l’idéologie officielle. Les Turcs disaient: ”Les Kurdes ont une queue” (comme les animaux) et nous on acceptait ça. Etre kurde, c’était un déshonneur. Je me souviens très bien, quand j’étais très petite ma mère avait été malade, et on l’avait conduite à l’hôpital de Diyarbakir (la grande ville voisine); elle portait ses habits de paysanne kurde, et à cause de cela on l’avait très mal traitée: c’est un de mes premiers souvenirs...

Mais peu à peu j’ai changé. La torture, je savais que cela existait depuis 1979. Mais en prison, ils ont torturé Mehdi et ses camarades; pendant six mois, pendant qu’il était torturé, battu, je n’ai pas pu le voir: toutes les semaines, j’allais à la prison, mais sans le voir: on me disait: pas de visites. A ce moment-là, j’ai commencé à lire des livres politiques. Le premier dont je me souviens s’appelle “la fille du Partisan”; à cette époque-là je ne savais pas bien le Turc, je ne comprenais pas tous les mots, c’était difficile pour moi. Après, j’ai lu “les cailloux rouges”.C’était un livre sur l’histoire du parti communiste chinois; il racontait la lutte des communistes contre le système, il y avait des fascistes, et des héros, qui étaient jetés en prison: j’ai fait le parallèle avec notre situation”. En 1984, j’ai commencé à participer à des activités politiques: j’ai fait la grève devant la prison; j’ai participé à des manifestations.

Quand j’ai découvert que j’étais différente, cela a été formidable. Mehdi n’était pas là, et j’avais une identité. C’était formidable. En 1984, je me suis dit: voilà, j’existe. C’était vrai qu’il y avait plein de contradictions entre Mehdi et moi: il voulait que je fasse quelque chose, mais pour lui; il n’était pas content que je fasse quelque chose pour moi.

Dans le monde entier, la femme est maltraitée par les hommes. Mais chez les Kurdes, c’est particulier: elle n’est même pas traitée comme une domestique, la femme est un objet, un animal. Dans ma famille, par exemple, mon père, il dormait du matin au soir. Le soir, il se réveillait, et alors il voyait ses amis, il parlait avec eux. Ma mère, c’était le contraire: elle s’occupait des animaux, elle était dehors toute la journée, elle travaillait. Et malgré cela, le soir, quand elle rentrait à la maison, mon père la battait. Il fallait qu’elle fasse tout ce qu’il voulait, comme une esclave.

Ma mère était restée 12 ans après son mariage sans avoir d’enfant: après, elle a eu quatre filles, coup sur coup. Personne ne lui parlait, surtout pas la famille de mon père. Quand une de mes petites sœurs pleurait la nuit, cela dérangeait mon père: il prenait ma mère et la fillette, et il les jetait dehors, quel que soit le temps.

Une fille, ce n'est rien pour un Kurde

Une fille, ce n’est rien pour un Kurde. Il y a pas longtemps, j’ai eu la visite de mon père, qui m’a dit: “je veux marier ton frère”. Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a dit: “Si un jour nous réussissons à faire un Kurdistan, je veux avoir un petit-fils”. Je lui ai dit: , “Mais tu en as un, mon fils”. Mon père a répondu: “Non, celui-là ne m’intéresse pas, il ne porte pas mon nom”.

J’aime beaucoup mon père, mais il a une des originalités des Kurdes: quand il rentre à la maison, il imite la violence qu’il voit à l’extérieur, la violence des gendarmes, des policiers.

Q: Avez vous parlé de toutes ces choses avec votre mère?

L.Z: non; on la voyait très peu. Elle travaillait toute la journée. Aujourd’hui, mon père est pas mal physiquement: ma mère, c’est une très vieille femme.

 Q: mais quand avez-vous vraiment changé?

L.Z: En 1988, quand j’ai été arrêtée, tout est devenu clair. J’ai été gardée 7 jours en garde-à-vue, avec interrogatoire, et après, j’ai passé 50 jours en prison. J’étais allée voir Mehdi; il y avait tellement de monde devant la prison. C’était en juillet, il faisait très chaud, il y avait beaucoup de femmes avec des bébés, des enfants; et des vieilles femmes. Il n’y avait pas d’eau. Tout d’un coup, ils nous ont enfermés dans un jardin, en nous disant: c’est interdit de voir les prisonniers. Ils ont appelé les hommes qui étaient avec nous, et nous avons entendu qu’ils les battaient de l’autre côté du mur; alors nous nous sommes révoltées, on a lancé des pierres. J’ai réussi à sortir, en bousculant un militaire. Il a dit que j’avais essayé de prendre son fusil. Finalement, j’ai été arrêtée, avec 83 autres personnes. J’ai été accusée d’avoir “incité le peuple à la révolte”.

Les 7 jours de garde-à-vue ont été terribles. Ils ont employé tous les modes de torture. J’étais conduite les yeux bandés dans la salle d’interrogatoire; et là, les policiers, c’était des hommes, me déshabillaient: j’étais toute nue, et ils me frappaient. Ils m’ont frappée sur le nez, je suis tombée, j’ai perdu connaissance: alors ils m’ont arrosée avec un tuyau d’arrosage, avec de l’eau froide. Ils m’ont donné mes habits, et m’ont conduite dans ma cellule. Ils m’ont aussi torturée avec l’électricité. Où cela? sur le sexe. (Leyla Zana, qui jusqu’à maintenant avait raconté ses démêlés avec la police en souriant, est soudain livide, sur le point d’éclater en sanglots. Elle ne le raconte pas, mais ses geôliers l’ont aussi amenée, entièrement nue, devant des hommes qui étaient en prison avec elle. Pour la petite paysanne de Silvan, c’en était trop: ce jour-là, un sentiment nouveau est apparu en elle: une haine sans borne pour ceux qui lui infligeaient un tel traitement). Leyla Zana essuie quelques larmes, et dit: Aujourd’hui encore, j’en fais des cauchemars.

En prison, je partageais la cellule des droits communs, j’étais avec des voleuses, des prostituées, des droguées. J’ai essayé de devenir leur amie. On faisait la cuisine ensemble, on mangeait ensemble, on dormait ensemble, la promiscuité était incroyable.

C’est de cette époque que date mon engagement. Quand j’ai appris qu’il avait des femmes kurdes qui prenaient le fusil, cela m’a beaucoup touchée. Je me suis dit: cela change tout, la femme aussi est un être humain.

Q: Pourquoi avez-vous décidé un jour d’être député?

L.Z: Ce n’est pas moi qui ai décidé: j’étais en Europe; toute ma vie, ce n’est pas moi qui ai décidé: c’est le peuple qui l’a voulu.

Q: Mais dans ce cas vous pouviez refuser.

L.Z: On me disait: “Est-ce que tu veux échapper à tes responsabilités? 

Je n’ai jamais accepté d’être esclave, d’être passive. Quand j’avais 9 ans, une fois un de mes parents a eu mal aux dents: il a demandé à sa femme une soupe; elle l’a préparée et la lui a apportée. Il ne l’a pas trouvée bonne, et il a dit: “enlève ça”; et il a commencé à la battre: je n’avais que 9 ans, il avait 45 ans, mais j’ai sauté sur lui et je l’ai giflé! Encore aujourd’hui, il s’en souvient, et il me dit: “j’en ai oublié mon mal de dent”. J’ai toujours été une combattante.

Q: Cela ne se voyait pas quand vous suiviez votre mari, soumise, à la fin des années 70.

L.Z: J’étais en pleine contradiction. Quand j’étais jeune mariée, je devais faire plaisir à Mehdi, je n’avais pas le courage de crier: la différence d’age était trop grande. Mais à l’intérieur, j’étais révoltée. Si je ne suis pas tombée, c‘est parce que j’ai toujours été révoltée.

Q: Combien de femmes députés y-a-t-il au parlement turc?

L.Z: Nous sommes huit. Je suis la seule kurde. Je suis la première femme parlementaire kurde. J’ai été élue le 20 octobre 1991, avec 45.000 voix. J’étais pourtant en 2° position sur la liste du parti. Le parti a eu 70.000 voix, dont 45.000 pour moi. Il y avait 3 députés pour la circonscription, nous avons eu les trois sièges.

Q: Qu’avez-vous pensé quand vous avez appris que vous étiez élue?

L.Z: Je n’ai jamais imaginé que j’allais perdre. Cette région est très engagée dans la lutte pour le Kurdistan.

Q: quelle solution proposez-vous pour le problème kurde?

L.Z: Avec 20 camarades du parti SHP (social-démocrate) nous avions préparé un rapport, une déclaration, que nous avons soumis à Erdal Inonu, le dirigeant du parti; en résumé, nous disions: il faut que l’Etat accepte notre identité kurde. Le gouvernement a donné beaucoup d’espoirs au peuple kurde, et en même temps il a commencé les massacres.

Le premier jour, en prêtant serment, j’ai dit une phrase en langue kurde: “Moi, j’accepte cette cérémonie constitutionnelle au nom de la fraternité des peuples Kurde et Turc”. Cela a été un vrai scandale. La cérémonie était diffusée en direct par la télévision. Tous les députés ont crié: “Une terroriste au Parlement”, “sale kurde”, “va-t-en”, “c’est pas ta place”, “dehors”. Depuis ce jour-là, je n’ai jamais pris la parole. Le lendemain, ils m’ont forcée à démissionner du parti SHP, et tous les députés ont pris position contre moi. Après, j’ai essayé de donner des interviews à la presse, dans lesquelles je disais: “Les Turcs parlent de fraternité, mais ce n’est pas vrai”. Ils me traitent en personne de 2° classe. Si on veut être frères, il faut être égaux. J’ai été menacée. On m’a dit: il faut travailler avec nous, sinon vous n’avez aucune chance de travailler dans ce parlement.

Q: Vous présenterez-vous aux prochaines élections?

L.Z: Je ne crois plus à ce Parlement. Si je parle, je parle aux murs. Mes camarades essaient encore d’aborder certaines questions. Mais les gens les traitent de menteurs. Le rôle de ce Parlement, c’est de couvrir l’action de l’Etat, de l’armée, de la police. Au-dessus du Parlement, il y a les membres du conseil de sécurité nationale, qui prennent les décisions. Les parlementaires sont comme des notaires, qui enregistrent leurs décisions. S’il y a de nouvelles élections, je ne me présenterai pas. Je me sens très heureuse dans le peuple, et avec lui.

(L'Evènement du Jeudi, 24 Mars 1994; The Middle East magazine, October 1993)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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