CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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IRAK: Révélations du général Nizar al Khazraji

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Réfugiés afghans, Iran

 

Ibrahim Rugova

Ibrahim Rugova

 

Dernière photo d'Ocalan libre, Rome, 3 janvier 1999

A.Ocalan

Vue aérienne de plate-forme pétrolière en cours de construction

Pétrole, Ecosse

 

couv 40

 

Mvt Kurde

Nizar al KhazrajiLe général Nizar al Khazraji a fait la plus grande partie de sa carrière au Kurdistan, mais il ne sait pas qui a fait quoi aux Kurdes: "Moi", nous a-t-il dit au cours d’une longue interview de trois heures dans son appartement dans une petite ville du sud du Danemark, "je suis un militaire professionnel, je faisais la guerre aux Iraniens".

Né en novembre 1938, fils et neveu d’officiers supérieurs de l’armée irakienne -- son père, Abdel Kerim al Khazraji, a été général, et son oncle Ibrahim al Ansari a aussi été général, et chef d’état-major en 1967 avant la prise du pouvoir par le Baas -- Nizar al Khazraji a fait une brillante carrière: sorti sous-lieutenant de l’école militaire en juin 1958, un mois avant la révolution de Kassem, il a été aide de camp de son oncle; il est allé à l’école des blindés en 1959 et il a complété sa formation avec un stage chez les parachutistes des forces spéciales -- avant d’aller à l’école d’Etat-Major en 1968, l’année où le Baas reprit le pouvoir pour ne plus le quitter.

Nommé attaché militaire adjoint à Moscou (1969-1971), puis attaché militaire aux Indes (1974-1977) il commande ensuite une division de troupes de montagne à Souleimania, au Kurdistan, en 1978-1981. Pendant la guerre avec l’Iran il est d’abord responsable du secteur central à l’est de Khanakin, puis il est nommé commandant du 1er corps d’armée à Kirkouk de 1984 à 1986, puis à nouveau en 1987..

Un "spécialiste" du Kurdistan

Nizar al KhazrajiC’est là qu’en juillet 1987 il est nommé chef d’Etat-Major de l’armée irakienne -- le poste le plus élevé dans l’armée irakienne, dépendant directement du ministre de la défense, Adnan Khairalla, et du président Saddam Hussain. Si on peut tirer une conclusion de cette carrière, c’est que le général al Khazraji est un spécialiste du Kurdistan.

Mais -- légèrement irrité par cette question -- il dit tout ignorer de la campagne de l’Anfal: des dizaines de milliers de Kurdes ont été pris dans des rafles au Kurdistan au cours de l’année 1988, les femmes et les enfants ont été séparés des hommes et conduits vers des camps de regroupement, tandis que 180.000 hommes disparaissaient à jamais. Pour transporter, garder puis exécuter 180.000 hommes il faut d’importants moyens matériels -- des centaines de camions, des effectifs importants -- mais le général Nizar al Khazraji affirme n’avoir en aucune façon collaboré à cette entreprise; il n’est même pas au courant de cette opération.

Nizar al KhazrajiSa défense: selon lui, les responsabilités étaient partagées: lui s’occupait de préparer la contre-offensive contre l’Iran. Il s’occupait de l’extérieur. L’homme qui s’occupait de l’intérieur, c’était Ali Hassan al Majid, c’était lui qui avait la haute main sur le maintien de l’ordre au Kurdistan -- autrement dit, c’est lui le coupable... "Et si Ali Hassan al Majid me demandait de mettre une brigade ou une division à sa disposition, je n’avais pas à demander pourquoi", affirme le général Nizar al Khazraji, "cela aurait été considéré comme une interférence inacceptable dans des affaires de sécurité qui ne me concernaient pas"...

Pas au courant de Halabja

Le général Nizar al Khazraji affirme également que tout chef d’Etat-Major qu’il était, il n’est absolument pour rien dans le bombardement de Halabja avec des bombes chargés de gaz chimiques le 16 mars 1988: "Vous voulez savoir comment je l’ai appris?J’ai reçu un coup de fil du général X qui m’a dit: "Halabja a été bombardée...Nous avons perdu le contact avec nos troupes". J’ai alors appelé le ministre de la défense, le général Adnan Khairalla, qui n’était au courant de rien. Il m’a rappelé quelques minutes plus tard, après s’être renseigné, pour me dire: "C’est nous qui avons bombardé la ville"!

Le général Nizar al Khazraji a mis au point sa défense: il affirme que pour éviter tout risque de coup d’état, Saddam Hussain n’avait laissé au chef d’Etat-Major que la supervision des forces de l’armée de terre: les autres forces, la garde républicaine, l’aviation, les hélicoptères, la force des missiles, la sécurité militaire, dépendaient directement du "commandement général" placé sous les ordres de Saddam Hussain. "Pour préparer une opération combinée des diverses forces, nous devions chacun de notre côté élaborer notre plan, sans contact entre nous, et le soumettre au commandement général. C’est pour cela que nous avons subi tant de revers pendant la guerre avec l’Iran", affirme le général Nizar al Khazraji.

L’un des généraux les plus hauts gradés de l’armée irakienne, Nizar al Khazraji était évidemment aussi un cadre supérieur du parti Baas: mais là aussi il a préparé sa défense: membre du parti depuis 1959, juste après la révolution de Kassem (1958), il minimise son rôle dans le parti Baas, disant qu’à la fin il était membre d’une "shoba" (section) mais que ce qui l’intéressait vraiment, c’était l’armée... Et il glisse sur ses activités dans le Baas.


Mes rencontres avec Saddam Hussain

Peu prolixe sur les crimes commis contre les Kurdes, le général Nizar al Khazraji est par contre beaucoup plus à l’aise quand il s’agit d’évoquer son rôle dans la guerre contre l’Iran: "Peu de temps après avoir été nommé chef d’Etat-Major (il était alors lieutenant-général), j’ai été convoqué à une réunion à Kazimiya (une agglomération à population à majorité chiite dans la banlieue de Bagdad). Je suis arrivé dans une maison qui était manifestement une maison de transit des services de sécurité, et au bout d’un moment, on m’a fait monter à l’avant d’une voiture qui venait d’arriver. La voiture a démarré, et soudain, quelqu’un a écarté le rideau tendu derrière le siège, et une voix m’a dit: "Comment vas-tu Nizar?" C’était Saddam Hussain! Pendant que la voiture roulait, il m’a demandé comment j’envisageais de redresser la situation sur le front iranien. Je lui ai exposé mon plan, et nous sommes revenus à la maison, où nous avons continué notre discussion. Moi, je l’appelais "Seyidi", Monsieur... Il m’a demandé de lui préparer un plan, et nous nous sommes séparés".

Quelque temps plus tard, Nizar al Khazraji a revu Saddam Hussain au "Commandement Général", et lui a exposé son plan: il proposait de retirer environ la moitié des troupes -- infanterie et blindés -- du front, et des les entraîner de façon intensive, sur des sites reconstitués, avant de les lancer dans des offensives contre les Iraniens. Son plan a été approuvé, et en cinq offensives, de mars à fin juillet 1988, les troupes irakiennes ont effectivement chassé les Iraniens du territoire irakien, de Fao au Kurdistan en passant par les Majnoun, et imposé à Khomeini le cessez-le-feu d’août 1988.

Quand on demande au général Nizar al Khazraji quel rôle ont joué les armes chimiques dans cette contre-offensive, il minimise très prudemment leur rôle, en disant "Nous ne les avons pas utilisées sur la ligne de front, au contact des deux forces, car c’était trop dangereux pour nous", ajoutant, "elles ont été utilisées sur les réserves, en arrière des lignes iraniennes" -- mais une fois de plus ce n’était pas sous ses ordres. Quand on lui demande si les Iraniens ont beaucoup utilisé les armes chimiques, le général Nizar al Khazraji se trahit quelque peu, en remarquant: "Oui, ils ont utilisées, mais avec des roquettes et de l’artillerie, et ce n’était pas aussi efficace que lorsqu’on le fait avec l’aviation (sous entendu: comme nous) cela manque de concentration"...

En juillet 1989, le général Nizar al Khazraji est promu général à quatre étoiles. Mais la fin de sa carrière approche. "Depuis le cessez le feu avec les Iraniens, Saddam Hussain se considérait comme le nouvel héros du Moyen-Orient, comme un Saladin arabe (Saladin était d’origine kurde)... C’était lui qui était l’artisan de nos victoires. Et nous..." C’est de cette époque-là que date le début de la rupture entre le général Nizar al Khazraji et Saddam Hussain.

J'apprends l'invasion du Koweit en écoutant la radio

Le général Nizar al Khazraji affirme que comme le général Adnan Khairalla, le ministre de la défense, il a tout ignoré des préparatifs d’invasion du Koweit, le 2 août 1990, qu’il a apprise en écoutant la radio! Abasourdi, il s’est demandé "comment Saddam Hussain avait pu envahir un pays arabe, un pays frère qui nous avait soutenus financièrement pendant la guerre contre l’Iran". Convoqué par Saddam Hussain, il lui dit -- et le confirme dans un rapport -- que "l’Irak allait tout perdre, le Koweit, et peut-être l’Irak, dans une "guerre mondiale"... Saddam Hussain le prend très mal, et le 18 septembre 1990, le général Nizar al Khazraji est limogé de son poste de chef d’Etat-Major...

Quelques mois plus tard, juste après la défaite des troupes irakiennes au Koweit, en mars 1991, Saddam Hussain l’envoie à Nasiriya, dans le sud de l’Irak, pour préparer la résistance à une éventuelle invasion des troupes américaines. Nizar al Khazraji part avec un groupe de 28 personnes, officiers et chauffeurs compris. Il devait trouver sur place cinq divisions de l’armée irakienne. Ce qui l’attend, en fait, c’est le soulèvement du sud chiite. Installé dans un immeuble de la direction de la voirie, Nizar al Khazraji apprend le soulèvement de plusieurs bourgades des environs de Nasiriya. Et quelques heures plus tard, le soulèvement gagne Nasiriya: le gouverneur et les dirigeants locaux du Baas sont assiégés et tués. Et la foule encercle l’immeuble de Nizar al Khazraji. "C’était des déserteurs de l’armée irakienne, des paysans, des ouvriers, il y avait même des femmes et des enfants qui encourageaient les hommes et transportaient des munitions -- bref, c’était le peuple irakien qui se soulevait contre nous", dit le général Nizar al Khazraji, qui n’en est manifestement pas encore revenu, et qui, contrairement à beaucoup, ne gonfle absolument pas le rôle des islamistes...

Tirant sur son immeuble avec des RPG (lance grenades) et des douchkas (mitrailleuses), la foule finit par y mettre le feu. Et Nizar al Khazraji, blessé de 5 balles dans l’estomac, sombra dans le coma. Transporté à l’hôpital de Nasiriya, il y fut opéré avec les moyens du bord -- l’hôpital avait été pillé -- avant d’être transporté par hélicoptère à Bagdad après l’effondrement du soulèvement, réprimé par la garde républicaine.

A Bagdad, le général reçut la visite d’un Saddam Hussain manifestement ébranlé par les évènements: "Saddam Hussain était très amaigri", raconte le général, "et il répétait: "Qu’ai-je fait! Qu’ai-je fait"... Après de longs mois de convalescence, le général Nizar al Khazraji reste en semi-disgrâce, plus ou moins confiné dans sa maison. Plusieurs généraux de ses amis meurent dans des "accidents de voiture" ou assassinés par des "inconnus". Nizar al Khazraji ne sort de chez lui qu’avec une escorte de deux voitures, et il préfère faire de la marche... sur le toit de sa maison.

En 1996 il fuit à l’étranger en gagnant le Kurdistan. Il affirme avoir essayé de partir plus tôt, en envoyant un de ses fils à l’étranger, mais ce fils sera bloqué à la frontière jordanienne par les services de sécurité irakiens. En 1996 il parvient donc à s’échapper, et il se réfugié d’abord en Jordanie; mais après avoir espéré y trouver un régime décidé à renverser Saddam Hussain, il constate que le régime jordanien veut tout, sauf cela... et il se brouille avec les opposants de l’Accord National Irakien (un groupe d’opposants proches du Baas) de Iyad Allaoui. Il gagne alors le Danemark, où il se pose en leader de l’opposition à Saddam Hussain. Mais ses rapports avec l’opposition irakienne sont mauvais. Il affirme que l’armée irakienne doit rester à l’écart des partis. A lui tout seul, il est une opposition...

Que pense-t-il de Saddam Hussain? Le dictateur se battra-t-il jusqu’à ses dernières cartouches? "Pendant la guerre avec l’Iran, quand les Iraniens menaçaient Kirkouk et Basra", répond Nizar al Khazraji, "Saddam Hussain m’a dit une fois: "Si les Iraniens arrivent aux portes de mon palais, je me battrai contre eux jusqu’au bout"... L’ancien chef d’Etat-Major estime que Saddam Hussain n’a plus ni armes nucléaires, ni armes chimiques -- mais il pourrait disposer encore de certains stocks d’armes biologiques. Mais Nizar al Khazraji pense qu’en fait Saddam Hussain fera probablement tout pour survivre: "Il va démocratiser le régime, autoriser des opposants de l’intérieur à former un nouveau gouvernement, organiser des élections"...

Mais très vite Nizar al Khazraji est rattrapé par son destin: celui qui se pose en tombeur de Saddam Hussain le dictateur est à son tour traité comme un criminel de guerre; des Kurdes réfugiés au Danemark l’accusent d’avoir joué un rôle majeur dans les massacres de l’Anfal et de Halabja. Et Birgitte Vestberg, procureure spéciale, enquêtant sur son éventuelle implication dans des crimes de guerre, l’empêche de quitter le Danemark, alors que le général affirme que "des divisions de l’armée irakienne n’attendent que lui pour se soulever". Nizar al Khazraji ne cache pas son ambition de succéder à Saddam Hussain. Et comme preuve à l’appui de son innocence, il montre volontiers des lettres de trois partis du Kurdistan irakien, le PDK, l’UPK, et le Mouvement Islamique, qui témoignent en sa faveur: pour des raisons tactiques, ces partis pensent qu’il est trop tôt pour régler les comptes, et qu’il faut d’abord encourager les autres chefs militaires irakiens à déserter, en évitant de leur faire craindre des poursuites...

Nizar al Khazraji est-il innocent? La procureure spéciale du Danemark apportera sans doute un début de réponse. Mais si le chef d’Etat-Major de l’armée irakienne est innocent des crimes commis au Kurdistan, alors, qui est coupable? Seulement Saddam Hussain et Ali Hassan al Majid?...

(Le Point, 21 Mars 2.003)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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