CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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IRAN: Mohsen Mohseni, infirme au nom d'Allah et de la Révolution

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Mohsen avecsa mère te une photo de lui avant son accidentMohsen Mohseni est un jeune iranien de 19 ans .Mohsen Mohseni revient de la guerre: il a été volontaire à 16 ans pour aller se battre contre les Irakiens. Il est revenu du front à 17 ans, vivant... mais il avait perdu les deux yeux et les deux mains! Il vit aujourd’hui (en 1986) avec sa mère dans la banlieue est de Téhéran, dans une petite maison de la cité des martyrs, cité où vivent de grands mutilés de guerre et les familles de combattants tués au front.

Nous sonnons chez Mohsen: la porte s’ouvre: une femme recouverte d’un voile noir nous accueille: c’est sa mère. Nous traversons le jardinet et pénétrons dans une maison composée de trois pièces et d’une cuisine. Dans la première pièce, assis à même la moquette, jambes croisées, Mohsen nous attend. La pièce est nue; dans un coin, un poste de radio avec des cassettes; sur le mur, un cadre avec une calligraphie du mot “Allah”. Nous nous asseyons vis-à-vis de Mohsen, des coussins sont apportés par sa mère, et Mohsen commence à raconter:

Démineur à 17 ans

Portrait de Mohsen mettant en évidence son infirmitéL’accident est arrivé au Kurdistan, à 80 kilomètres de Sanandaj, dans les montagnes. Lui et ses camarades avaient reçu l’ordre de neutraliser (désamorcer) les mines. Les mines étaient cachées sous la boue, il fallait les chercher avec la pointe d’une baïonnette: Mohsen en trouve une, la prend -- elle explose au moment où il la désamorçait. “C’était mon métier, j’avais déjà fait ça plusieurs fois: j’avançais tout seul, les autres ne devaient pas me suivre, si jamais la mine explosait”.

Avant de répondre à nos questions sur les circonstances de l’accident, Mohsen nous avait accueillis avec ces mots: “Je ne crois pas que vous compreniez l’amour de Dieu”. Désirant savoir ce qu’il voulait dire par là, nous avons interrogé Mohsen, qui a répondu: “Si vous pensiez à ça, vous n’auriez pas autant de corruption chez vous... Chez vous les religieux n’ont pas le droit de se marier... N’importe qui vous dira ça, toute cette prostitution qui sévit chez vous”! Nous sentons que Mohsen est très tendu, agressif. Pourtant, cette rencontre avait été arrangée avec son accord. “Vous savez que nous sommes venus vous voir en amis”? Mohsen réplique: “Nous en avons l’expérience... Tous les invités sont des amis de Dieu, donc ici vous êtes mon ami. Mais ce n’est pas sûr que vous le restiez une fois que vous êtes sorti de ma maison”!

Pourquoi ce sentiment pour les Français?

- “Le meilleur ami de notre ennemi, c’est la France. Et nous ne pouvons pas oublier les Super-Etendards et les radars”. Comme nous faisons remarquer à Mohsen que l’URSS est le principal fournisseur d’armes de l’Irak, bien loin devant la France, il ajoute: “Je n’ai pas dit que les Soviétiques sont mes amis”.

L’entretien se poursuit, plus détendu. Le père de Mohsen était un officier de l’armée du Chah. Aimait-il le Chah? “Même si mon père était d’accord avec le Chah, je ne crois pas que ce fut de sa faute, parce que l’ambiance était ainsi en ce temps là”. Essayant de mieux cerner notre interlocuteur, nous apprenons que Mohsen a été à l’école jusqu’en 3eme, il s’est alors porté volontaire, à 16 ans.

Votre mère était-elle contre votre engagement?

- “Elle n’était pas contre, mais comme c’est une mère, à cause de sa sensibilité, elle n’était pas d’accord”. Mohsen refuse de dire ce que font ses frères et soeurs; il vit seul avec sa mère dans la cité des martyrs.

Il s’était porté volontaire, il y a 3 ans, à l’automne, “pour défendre notre religion et le pays”.

Pourquoi êtes-vous si religieux? est-ce l’influence de votre père? de votre mère? de l’école?

- “C’est moi, moi seul qui ai trouvé ce chemin. Je suis indépendant de mes parents. J’avais 13 ans à la Révolution... Pendant un an et demi j’ai distribué des tracts, des messages de l’imam Khomeini. Je n’ai pas connu la corruption qui sévissait du temps du Chah. La corruption? C’est à dire boire de l’alcool, aller avec les filles... J’étais trop jeune. Alors pour trouver le bon chemin, c’était plus facile. Grâce à mes professeurs, à mes amis, tous m’ont aidé”.

Au bout de combien de temps Mohsen s’est-il porté volontaire pour faire du déminage?

- “J’étais “bassij” (volontaire de la mobilisation) depuis trois mois”.

Mais pourquoi faire quelque chose d’aussi dangereux?

- Mohsen répond en riant, pour la première fois depuis le début de l’entretien: “C’est vrai, les mines, c’est très dangereux. Il y avait beaucoup d’accidents, beaucoup de mes amis sont devenus infirmes en le faisant... C’est pour cette raison. Je ne voulais pas que mes amis qui pouvaient travailler au front perdent leur vie pour neutraliser les mines... Ils pouvaient être chefs, commandants.

Vous-même, vous auriez pu être chef?

- “C’est moi qui ai senti qu’il fallait sacrifier ma vie pour ça... J’aurais pu être commandant. J’ai eu deux autres métiers au front: comme responsable de radar, et comme téléphoniste. Pour le déminage, j’ai eu deux mois de stage”. Sa mère, qui assiste à l’entretien, apporte une grande photo encadrée sur laquelle on voit Mohsen au front, avec un téléphone de campagne: il est encore indemne.

Et l’avenir? Que veut-il faire?

- “Je veux terminer le lycée et entrer à l’université pour étudier. Il y a trois choses qui m’intéressent: la politique, l’anglais et l’arabe. La politique, parce que je veux savoir ce qui se passe dans chaque partie du monde. L’anglais, parce que c’est une langue de communication. Et l’arabe parce que c’est la langue de ma religion”.

L’arabe c’est aussi la langue de ses ennemis, des Irakiens?

- “Les gouvernants de l’Irak sont mes ennemis, pas le peuple, réplique Mohsen.

À notre demande, Mohsen raconte comment se déroulent ses journées:

“Je me lève à 3 heures, et de 3 h à 4 h du matin, je dis ma prière. De 4 h à 6 h j’écoute les programmes de la radio; la lecture du Coran: je l’apprends par cœur. Après, un peu de sport, de la gymnastique suédoise, puis je prends le petit-déjeuner. Ensuite jusqu’à midi j’étudie avec des cassettes: je les mets tout seul dans l’appareil”.

Mohsen n’ayant plus de mains, des chirurgiens allemands ont séparé les os de l’avant-bras pour en faire une sorte de pince, et il peut, à l’aide de sa bouche et des bras, saisir la cassette et la mettre en place. Il nous fait une démonstration.

Qu’est-ce qui le gêne le plus? La perte de la vue? ou la perte des mains?

- “J’essaie de ne pas y penser... L’après-midi j’écoute la radio, les analyses politiques, puis je fais une sieste”.

Mohsen partage son temps entre la cité des martyrs et le centre de réhabilitation pour aveugles, deux semaines à la maison, deux semaines au centre.

- “Au centre, je travaille le Braille avec les doigts de pied et les lèvres... ayant pratiquement perdu toute sensibilité aux bras”.

Savez-vous,lui dit-on, que l’inventeur du Braille est un Français? Quelquefois les Français font des choses bien...

- “Par hasard”, rétorque Mohsen, avant d’ajouter: “Je ne suis pas contre les Français, je suis contre la ligne du gouvernement français”.

Que veut-il faire après ses études?

- “Nous avons un problème culturel en Iran. Je veux être utile dans ce domaine. À cause de 50 ans de monarchie Pahlavi nous connaissons une pauvreté économique et culturelle... Nous ne connaissons pas bien notre religion”...

Plus détendu, Mohsen nous donne, avant notre départ, quelques précisions sur lui-même, sur sa famille, sur ses moyens de subsistance: Né le mois de Chahrivar 1346, il a donc 19 ans. Il avait 16 ans quand il est devenu infirme. Il est allé ensuite 6 mois en Allemagne, à Munich et à Hambourg, pour divers traitements chirurgicaux. La cité des martyrs a 254 maisonnettes. Construite par la “Fondation des martyrs” pour les grands infirmes de guerre ou les veuves de guerre avec leurs enfants, le logement y est gratuit, le chauffage aussi; l’eau et l’électricité sont à la charge des résidents. La cité est dotée d’une école et de magasins spéciaux pour les familles des martyrs.

Comme grand infirme, Mohsen reçoit une pension mensuelle de 30.000 rials par mois, plus 10.000 rials pour sa mère, ce qui correspond à peu près au salaire mensuel d’un ouvrier ou d’un fonctionnaire. Mohsen avait un an quand son père est mort, laissant une femme et dix enfants, dont cinq garçons! Un frère travaille dans un magasin de RADIO TV, un autre est coursier à la télévision, un troisième est fonctionnaire militaire dans l’industrie d’armement, et le quatrième est mécanicien chez Renault (usine de montage).

Au cours d’un entretien en tête à tête auparavant, sa mère nous avait confié qu’elle était contre le départ de son fils comme “bassij” (volontaire). Mohsen lui reprochait de ne pas être musulmane. Un autre de ses enfants a été deux ans au front, pendant son service militaire; il est revenu. “Maintenant”, dit la mère de Mohsen, “je veux aller au front pour venger mon enfant, pour faire la cuisine pour les combattants”.

Avant notre départ Mohsen nous confie un “message”:

- “Arrêter la guerre? Comment vous Français, un gouvernement agresseur, pouvez-vous le demander? Mon opinion sur la guerre, c’est l’opinion de mon Guide, de mon peuple: ce n’est pas la première fois que l’Irak attaque, il a déjà attaqué le Koweit. Si nous arrêtons, nous n’avons aucune garantie qu’il ne va pas recommencer”.

- “Et si vous écrivez vraiment sur moi, demandez à votre gouvernement pourquoi il ne rembourse pas l’argent qu’on lui a prêté (Eurodif)? Pourquoi il vend des armes très modernes à l’Irak qui est notre ennemi? Est-ce qu’il ne pense pas que demain quand l’Irak aura perdu la guerre, la France devra rendre compte aux peuples irakien et iranien”?

Nous retrouvons Mohsen quelques jours plus tard au centre pour les aveugles du martyr Mohebbi. Il Y poursuit ses études secondaires aux côtés d’aveugles qui pour la plupart en sont au stade universitaire. Créé il y a 25 ans, le centre accueille 200 aveugles, dont seulement 8 aveugles de guerre. Dans la salle d’examen où il a rejoint ses camarades, Mohsen montre qu’il peut utiliser la machine à écrire en Braille. Il tape: “Dieu aidez-nous à faire la guerre contre les agresseurs... Dieu, Dieu, jusqu’à la Révolution du Mahdi (l’imam caché) garde Khomeini pour nous”... Il lit le texte avec les lèvres; l’apprentissage est long, très long, trop lent pour lui, c’est pourquoi il préfère travailler avec des cassettes et dicter. “Après, peut-être, quand j’aurai fini le lycée, je travaillerai en Braille”.

Nous avons une dernière vision de Mohsen remontant une allée bordée de lauriers; c’est la silhouette pathétique d’un adolescent marchant à pas prudents, les bras nus, pendant, sans mains...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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