CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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TURQUIE: Hasankeyf, une ville condamnée à disparaître sous les flots...

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Vue de la vallée du Tigre et de la ville depuis la forteresseLa légende que relate Cheref-Ouddine, prince kurde de Bitlis, dans son livre, les “Fastes de la Nation Kurde”, ou “Cheref-Nameh”, écrit il y a exactement quatre cents ans (en 1497), est très belle: un prisonnier arabe du nom de Hasan, qui allait être mis à mort, demande une dernière faveur au seigneur qui avait construit cette forteresse dominant de façon vertigineuse les eaux du Tigre: pourrait-il monter  son cheval bien aimé pendant quelques instants dans la cour de la forteresse? Cette faveur lui fut accordée...  et le prisonnier fit avec son cheval un bond dans le Tigre -- un immense bond de 150 mètres. Le cheval mourut en s’écrasant dans les flots, mais le prisonnier put s’échapper, et tous les spectateurs s’exclamèrent: “Hasan Keif” -- “Hasan, comment”, et selon la légende, ce nom resta attaché à la forteresse qui le conserve depuis des siècles...

Un forteresse spectaculaire au sommet d'une falaise monumentale

Les piliers du vieux pont et la villeAujourd’hui, la citadelle construite par les Ayyoubides au XIIIe siècle et remaniée par de nombreux chefs kurdes au cours des siècles gît en ruine au sommet d’une falaise de calcaire monumentale qui se dresse verticalement au-dessus du Tigre; la ville ancienne de Hasankeyf, construite à côté de la vieille mosquée de la forteresse, est aussi en ruine: il y a trente ans, ses habitants ont été forcés par le gouvernement turc d’abandonner leurs maisons centenaires, souvent creusées dans la roche, et de venir s’installer plus bas, dans la vallée, près du vieux pont. Cela leur fut d’autant plus amer d’apprendre trente ans plus tard que la nouvelle ville de Hasankeyf était condamnée à disparaître sous les eaux, dans cinq ou six ans, après la construction, dans le cadre du GAP (Projet de l’Anatolie du Sud-est), du nouveau barrage d’Ilisu: si ses habitants étaient restés dans leurs anciens foyers de la vieille ville, ils auraient pu continuer de vivre sans problème à un endroit qui dominera de quelques dizaines de mètres le nouveau niveau des eaux. Mais toute la ville nouvelle, ainsi que le vieux pont, et de nombreux monuments historiques, disparaîtront sous les eaux de la retenue du barrage; et les habitants de Hasankeyf devront chercher un nouveau logement et un nouvel emploi, à Batman ou ailleurs, sans aucune aide du gouvernement...

De nombreux monuments historiques vont disparaître à jamais...

Tombeau de Zeynel beyChaque week-end pendant l’été la petite ville est envahie par des foules de touristes locaux venant de Batman, une grande ville ouvrière kurde distante de quelque 30 km: pendant deux jours Hasankeyf est pleine de gens qui recherchent un peu de fraîcheur dans des cabanons construits sur la rive du Tigre, où ils peuvent déguster un kebab et boire une boisson fraîche tout en trempant les pieds dans l’eau... D’autres préfèrent jouir de la fraîcheur dans d’immenses grottes creusées dans la falaise, où des hommes d’affaires locaux ont ouvert des cafés, avec des tapis, des coussins, et des châlits où les clients peuvent se reposer en écoutant de la musique traditionnelle turque, avant de grimper, en fin de journée, des escaliers étonnants creusés il y a plusieurs siècles à flanc de falaise, ou même à l’intérieur, pour visiter les ruines de l’ancienne forteresse.

Les ruines du petit palais construit sur l’éperon de la falaise dominent de façon spectaculaire la vallée du Tigre, comme la proue d’un immense navire de pierre. En observant le Tigre et la vallée qui s’étendent en contre-bas, à travers une des fenêtres qui ont résisté aux outrages du temps, on comprend pourquoi les chefs kurdes qui ont vécu ici jusqu’à la fin du XIXe siècle étaient aussi incommensurablement fiers: vivant là-haut, presque dans les nuages, ils ne se sentaient pas grand-chose de commun avec les pauvres êtres humains qui peinaient en-bas dans la vallée, et ils se croyaient à l’abri de tous les assauts... Il ne reste plus rien, hélas, du grand palais, à l’exception d’un pilier de son ancien portail. Mais la vieille mosquée Ulu, construite en 1325 par les Ayyoubides sur les ruines d’une église antique, se dresse toujours au milieu des ruines de la ville, et l’on peut lire une inscription très ancienne sur le socle de son minaret.

Dans la vallée, de nombreux monuments historiques vont disparaître à jamais, comme le vieux pont: construit par le seigneur artukien Fakreddine Karaaslan (1144-1167), c’est le pont ayant l’arche la plus large (40 mètres) construite au Moyen-Age. Selon certaines sources, la partie centrale  de l’arche médiane était en bois, et elle était retirée quand un ennemi s’approchait de la ville. La mosquée El Rizk, construite par le sultan ayyoubide Souleiman disparaîtra également sous les eaux qui s’élèveront jusqu’à mi-hauteur de son minaret.  Sur l’autre rive du Tigre, plusieurs monuments anciens seront aussi noyés sous les eaux: le tombeau de Zeynel bey, le fils de Uzun Hasan, appartenant à la dynastie Akkoyunlu qui règna brièvement sur Hasankeyf. On peut encore admirer quelques-uns des carreaux de céramique vernissés de couleur turquoise et bleu sombre qui décoraient le corps cylindrique de ce tombeau -- un des rares exemples de son genre en Anatolie. Mais ce “turbe”  est en très mauvais état, comme presque tous les monuments de Hasankeyf: depuis que la décision de construire un barrage a été prise, il y a quelque quarante ans, le site a été négligé et n’a cessé de se dégrader, faute d’entretien.

Il suffit de rester à Hasankeyf après le week-end pour constater à quel point la petite ville sombre dans une somnolence maladive après le départ des touristes: les hôtels sont fermés depuis plusieurs années, et à part quelques jeunes comme Ali, 15 ans, le fils du “mukhtar” (maire) qui adore sa ville et sait assez d’anglais pour guider les rares touristes étrangers, tous les jeunes gens ont déjà  quitté la ville et sont partis à la recherche d’un emploi à Batman ou à Izmir. Paradoxalement, la police ne contribue pas à développer le tourisme: elle harcèle les rares touristes étrangers qui s’obstinent à vouloir passer la nuit dans les grottes de la vieille forteresse.

Tous les habitants de la ville -- et tous les responsables des sections locales des partis politiques turcs -- sont contre la construction du barrage qui va détruire leur existence. Mais en vain, même si le “kaimmakam” (sous-préfet) a publié une splendide brochure sur le passé glorieux de Hasankeyf.  Ne se préoccupant manifestement pas des sentiments de la population, les ministères d’Ankara ont décidé de financer un projet pour “sauvegarder l’héritage culturel et historique de Hasankeyf” -- en réunissant une base de  données et des archives... tout en admettant que le site lui-même, avec ses vestiges d’une des plus anciennes civilisations de Turquie, sera “perdu à jamais”

(The Middle East magazine, November 1998)

 

 

 

 

 

 

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