CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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Le Kurdistan irakien à la veille de la levée des sanctions

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2 La grande peur des Kurdes

Elèves de l'école militaire spéciale de ZawitaDix ans après la création par les grandes puissances occidentales d’un “sanctuaire” pour les  Kurdes dans le nord de l’Irak, la “région kurde” connait un essor économique  sans précédent malgré ses zones d’ombre, mais cette reconstruction est menacée par la levée des sanctions internationales sur l’Irak et par les luttes internes. Mais la région kurde qui échappe àl'autorité de Saddam Hussaain offre un spectacle totalement différent de celui du reste de l'Irak: pas de population affamée, pas d'enfants mourant dans les hôpitaux...

Le cauchemar des Kurdes

Recevant ses hôtes dans le vaste salon de sa somptueuse villa sur les hauteurs de Souleimania, Jabar Fermand affiche une sérénitude totale. A la retraite depuis qu’il a été mis en congé en avril 2.000 de son poste de commandant en chef adjoint des forces armées de l’Union Patriotique du Kurdistan (UPK), mais encore membre du bureau politique de ce parti, il affirme se consacrer à ses deux passions -- les fleurs et les chiens. En fait, la politique le passionne toujours autant, même si, reconnaît-il, Jelal Talabani, secrétaire général de l'UPK, à Dokan“ceux qui se sont engagés comme moi dans la lutte révolutionnaire par romantisme n’ont guère leur place dans les jeux politiques d’aujourd’hui”. Evidemment, il suit de très près les travaux préparatoires du prochain congrès de l’UPK.

Et il fait des cauchemars: Que se passera-t-il si les sanctions sont levées? Que deviendront les Kurdes face à un Saddam Hussain tout revigoré? Sa première réaction, comme celle de tous les politiciens kurdes, est d’affirmer que “non, les Irakiens ne sont pas en mesure de contrôler toute la région; peut-être pourront-ils prendre les grandes villes, mais ils ne contrôleront même pas les banlieues, ce sera le chaos, nous aurons plein d’opportunités”. A l’autre extrémité géographique et politique du Kurdistan, Nechirvan Barzani, premier ministre du gouvernement d’Erbil, fait preuve du même détachement apparent: “Depuis 1961 le gouvernement de Bagdad a essayé sans succès de trouver des solutions militaires au problème kurde: pourquoi réusssirait-il maintenant”? 

Saddam Hussain n'a pas changé

Nechirvan Barzani, premier ministreEn fait, les dirigeants kurdes ne pensent qu’à ça -- le retour de Saddam Hussain -- mais ils n’en parlent qu’à contre-coeur. Peut-être espèrent-ils conjurer le destin, et réduire la menace en n’en parlant pas. Pourtant chaque jour apporte sa mauvaise nouvelle, un signe irréfutable de la montée des périls: les uns après les autres les pays voisins de l’Irak violent l’embargo sur les liaisons aériennes en envoyant un avion se poser sur l’aéroport de Bagdad avec un chargement “humanitaire”. Iraqi Airways a repris ses vols intérieurs vers Mossoul et Basra, des villes qui sont théoriquement dans les limites de la zone d’interdiction de vol, sans que Washington et Londres réagissent.  Les pays arabes qui ont fait partie de la grande coalition contre Saddam Hussain rétablissent les uns après les autres leurs relations diplomatiques ou commerciales avec Bagdad. La Russie, la Chine, mais aussi la France, affichent ouvertement leur volonté d’en finir avec les sanctions.

Et quand on les pousse dans leurs retranchements, tous les Kurdes sont convaincus, à Souleimania comme à Erbil, dans les zones contrôlées par l’UPK comme en territoire PDK, que Saddam Hussain n’a pas changé. “Chaque jour il expulse des Kurdes de Khanakin, Mahmour et Kirkouk: un Kurde n’a pas le droit d’acheter un terrain à Bagdad... Si les sanctions sont levées, Saddam Hussain agira comme par le passé s’il se sent libre d’exterminer les Kurdes. Sinon, il nous donnera quelques droits, à sa façon: Saddam Hussain n’a pas changé de mentalité”, affirme Kosrat Rassoul, ex-premier ministre du gouvernement kurde de Souleimania (il a démissionné le 14 janvier).

Le retour des forces irakiennes

L’option zéro, celle qui paralyse les Kurdes et pousse des milliers de jeunes à fuir le Kurdistan, c’est le retour par la force de l’armée irakienne et une nouvelle vague de répression comparable à la campagne de l’Anfal, en 1988, qui a fait environ deux cent mille victimes.  Le spectre de Halabja -- le bombardement de cette ville avec des bombes de gaz chimiques le 16 mars 1988, avec son bilan de 5.000 morts -- hante toutes les mémoires. Mais aussi la répression sans frein associée à la présence des services de sécurité irakiens, les arrestations, la torture. Et face à une telle éventualité les Kurdes n’envisagent qu’une issue -- la fuite: “Je sais que même sans avoir été membre d’un parti kurde, j’aurai des ennuis: on me forcera à faire mon service militaire, et je serai peut-être arrêté”, dit Khalil, 20 ans, étudiant en lettres rencontré à la cafeteria de l’université d’Erbil, avant d’ajouter: “alors, si Saddam Hussain revient au Kurdistan je fuirai dans les montagnes”.  “Les trois quarts des gens s’enfuiront dans les montagnes”, dit de son côté un commerçant d’Erbil: “mes fils partiront dans les montagnes et se battront. S’ils restaient, ils seraient tués par Saddam Hussain; nous avons vu ce qui s’est passé quand les Irakiens ont repris le contrôle des villes kurdes en 1991 après l’effondrement de notre soulèvement. Mais moi, je resterai chez moi, même si je dois être tué, car je ne veux pas vivre encore une fois comme réfugié en Iran”... En écho à ce commerçant Failak Eddine, ministre de la culture du gouvernement d’Erbil, affirme: “Il ne faut pas croire que tout le monde s’enfuiera: les gens ont changé. Ils ne sont ni prêts à accepter n’importe quoi du gouvernement de Bagdad, ni prêts à coopérer avec lui. Les gens ne veulent plus s’enfuir à nouveau en Iran ou en Turquie. Pour la première fois on pourrait assister à une guerre des Kurdes contre les Arabes (jusqu’à maintenant le conflit entre les Kurdes et le gouvernement (arabe) de Bagdad est demeuré politique, et n’a pas eu de caractère racial ou ethnique).”

Un large éventail d'options

Conseiller diplomatique de Massoud Barzani, Hoshyar Zibari vient d’accompagner le président du parti démocratique du Kurdistan (PDK) pendant un voyage exceptionnellement long (53 jours) en dehors du Kurdistan  qui l’a mené notamment en Angleterre, en France, mais aussi dans un certain nombre de pays arabes, et en particulier en Libye, en Arabie Saoudite et en Syrie où il n’a cessé d’alerter les dirigeants politiques sur les menaces qui mèsent sur les Kurdes. Habitué aux spéculations subtiles des diplomates de Washington et Londres, Hoshyar Zibari explique que le régime de Saddam Hussain dispose de nombreuses options pour rétablir sa souveraineté sur la région kurde: “Sa priorité, affirme Hoshyar Zibari, c’est de rompre le mur des sanctions; il ne s’attaquera qu’ensuite aux autres questions et au problème kurde... 

Et alors il aura devant lui un large éventail d’options: sans provoquer la communauté internationale, sans envoyer de troupes, il peut nous étrangler économiquement”.  La région kurde entretient en effet toujours d’importantes relations commerciales avec Bagdad, et elle dépend  totalement du gouvernement de Bagdad pour son approvisionnement en carburants: la province d’Erbil reçoit chaque jour 65.000 litres de diesel, 130.000 litres de kérosène et 150.000 litres d’essence (Souleimania en reçoit un peu plus, Dohok un peu moins). Il suffit que Bagdad ralentisse les livraisons pour déclencher un vent de panique et provoquer une hausse vertigineuse des prix. Bagdad peut également étrangler le régime de Massoud Barzani en arrêtant les exportations de diesel par le poste frontalier d’Ibrahim Khalil: ce commerce lucratif, (illégal, pour les Nations Unies, car il viole l’embargo, mais toléré par souci de ménager la Turquie) qui enrichit de nombreux intermédiaires, rapporte au moins deux cent mille dollars par jour de “droits de douane” au gouvernement d’Erbil.

Il est vrai qu’en privant Massoud Barzani de ces revenus Bagdad se priverait également d’une source appréciable de revenus. C’est pour cette raison que Bagdad est en train d’étudier une route alternative qui permettrait d’acheminer ce diesel en Turquie sans passer par le territoire contrôlé par les Kurdes: cette nouvelle route passerait plus à l’ouest, à travers la Syrie. Inutile de dire que les dirigeants du PDK envisagent cette menace avec la plus grande appréhension: “Nos options sont limitées, admet Nechirvan Barzani, mais nous allons discuter avec les Syriens et les Turcs, et reviser nos tarifs. Mais il est clair que nous ne sommes pas les seuls à tirer profit de cette route, sinon elle serait fermée depuis longtemps”.

A mi-chemin entre ces deux options,  Bagdad peut recourir à une option “moyenne” qui consiste, sans envoyer des troupes au Kurdistan, à y entretenir l’insécurité et créer des troubles en organisant des attentats contre la population kurde et contre les expatriés des ONG et des Nations Unies. L’attentat qui a fait six morts et dix sept blessés au bazar d’Erbil à la mi-novembre, suivi par deux autres explosions qui n’ont heureusement pas fait de victimes, est destiné à rappeler aux responsables kurdes que cette option n’a jamais été totalement écartée....

Pour la levée conditionnelle des sanctions

Résignés à l’inévitable -- la levée des sanctions contre l’Irak -- les dirigeants kurdes vont même aujourd’hui jusqu’à condamner ces sanctions: “Nous considérons que nous faisons partie de l’Irak, et nous partageons les souffrances du peuple irakien... Et nous sommes en faveur de la levée de l’embargo”, déclare Kosrat Rassoul. “Les sanctions font souffrir les Arabes, les Kurdes, tous les habitants de l’Irak”, affirme de son côté Nechirvan  Barzani. Mais ils se prononcent tous les deux pour la levée conditionnelle des sanctions: “Nous sommes pour la levée des sanctions à une condition”, martèle Kosrat Rassoul, c’est que la communauté internationale trouve une formule pour le Kurdistan d’Irak, pour éviter la répétition des évènements catastrophiques de 1991. Il faut trouver une solution politique pour notre région, une formule qui ne soit pas purement humanitaire. Et il faut préserver l’application de la 986”.  Utilisant presque les mêmes mots Nechirvan Barzani affirme qu’il faut trouver un moyen d’assurer “la protection des Kurdes, une protection internationale, jusqu’au moment où nous serons parvenus à un accord avec Bagdad... Et il faut garantir que les Kurdes continueront de bénéficier des treize pour cent des revenus pétroliers de l’Irak, que les sanctions soient levées ou pas”“

Les Kurdes ont tellement peur que le programme de la 986 prenne fin qu’ils nous poussent à inscrrire plein de projets sur nos listes. C’est une vraie course contre la montre”, révèle un responsable des Nations Unies à Erbil, “ Nous avons beau leur dire que nous ne pouvons pas ajouter des projets comme cela, qu’il faut faire des études de faisabilité, mais ils insistent: ils ont peur du futur”. Effectivement, ministre des affaires humanitaires du gouvernement d’Erbil, Shafik Qazzaz ne cache pas son anxiété: “J’ai des cauchemars quand je pense que ce programme pourrait s’achever”, avoue-t-il, ajoutant qu’ il faut dissocier deux aspects de l’application de la résolution 986: son application actuelle, et le futur. Actuellement, les responsables des Nations Unies et les dirigeants kurdes sont en train de préparer la phase IX (décembre 2.000-juin 2.001), tout en continuant d’exécuter la phase... V: pour des raisons administratives complexes (interventions de Bagdad, du comité des sanctions, etc)  l’application de la 986 est toujours en retard sur son calendrier.

Et sur les quatre milliards de dollars attribués à la région kurde, près de deux milliards de dollars “dorment” dans des comptes des Nations Unies à la BNP à Paris et New-York. Shafik Qazzaz et les autres responsables kurdes redoutent terriblement que si le programme de la 986 est interrompu  -- avec la levée des sanctions -- ces sommes qui ont déjà été attribuées aux Kurdes ne retournent à la trésorerie générale de Bagdad. “Nous devons absolument avoir la garantie que le programme de la 986 aura une fin naturelle”, affirme Shafik Qazzaz, “et que s’il n’y a pas de phase X, les Nations Unies mettront en place un mécanisme permettant d’appliquer ce programme jusqu’à la fin de la phase IX, ce qui prendra probablement deux ans”.   Mais les  revendications des Kurdes ne s’arrêtent pas là: il est encore plus important de “trouver une formule garantissant qu’à l’avenir les Kurdes continueront de percevoir treize pour cent des revenus pétroliers de l’Irak”: c’est, conclut Shafik Qazzaz, une “question fondamentale”.  Mais Shafik Qazzaz reconnaît qu’il est dans l’incapacité de dire quel sort les grandes puissances réserveront à cette demande: “Tous les membres du Conseil de Sécurité admettent que c’est une demande raisonnable, conclut-il,  mais personne ne peut dire ce qui va se passer quand les sanctions seront levées”...

Quel statut pour le Kurdistan?

Le statut politique futur de la région kurde est aussi incertain, et les responsables kurdes peinent à déchiffrer les intentions de Saddam Hussain et des Occidentaux. Mais leurs propres positions sont loin d’être claires. Théoriquement, l’UPK défend les positions les plus radicales, tandis que le PDK serait beaucoup moins intransigeant. Les dirigeants de l’UPK nient avoir des contacts politiques avec Bagdad: “Nous n’avons que des contacts économiques et commerciaux;  des techniciens irakiens font l’aller retour étant donné que nous avons deux grands barrages sur deux affluents du Tigre qui fournissent de l’eau au reste de l’Irak. Mais nous n’avons pas de contacts politiques avec Bagdad”, affirme Kosrat Rassoul, ex-premier ministre du gouvernement de Souleimania, qui se prononce enn faveur d’un “referendum dans un Irak démocratique sur la question kurde et le futur de l’Irak, pour décider si les Irakiens préfèrent une formule fédérale ou confédérale, et si les Kurdes font partie de l’Irak ou pas”. Et il accuse Massoud Barzani d’être en contact permanent avec les autorités de Bagdad et d’être disposé à brader les intérêts des Kurdes: “Il est prêt à accepter un système fédéral sans Kirkouk, sans Khanakin et sans Sinjar”, affirme Kosrat Rassoul,  “mais nous, nous ne pouvons pas  brader une partie du Kurdistan”. En fait, Malla Bakhtyar, membre du comité central de l’UPK et l’un des stratèges du parti, avoue que son “parti pourrait accepter la formule d’autonomie que Saddam Hussain a en réserve pour les Kurdes. Cela dépendra de la situation de l’UPK à ce moment là: si nous sommes en mauvaise posture, nous l’accepterons; s’il y a des menaces, nous accepterons un statut inférieur à un statut fédéral”...

Des contacts continus avec Bagdad

Apparemment la stratégie du PDK de Massoud Barzani est beaucoup plus claire: “Nous avons des contacts  continus avec les autorités de Bagdad, à un niveau élevé”, déclare sans ambiguité Nechirvan Barzani “car nous pensons que c’est dans l’intérêt du peuple kurde d’avoir ce genre de contact. Nous ne devons exclure personne”. Et Nechirvan Barzani d’affirmer que les Irakiens sont convaincus qu’il n’y a pas de solution militaire au problème kurde, et que seul un dialogue permettra d’aboutir. Tout en addmettant que les Kurdes ont une “expérience amère” du dialogue avec les dirigeants de Bagdad, Nechirvan Barzani affirme que “les Irakiens sont prêts à reprendre et à développer les négociations à partir du point où nous avons arrêté en 1991.  C’est en tout cas ce qu’ils disent”. Très restrictif,  le projet d’autonomie de 1991 avait finalement été rejeté par Jelal Talabani et Massoud Barzani car il ne comprenait pas les districts de Kirkouk, Khanakin et Sinjar, et il n’attribuait pas à la région kurde un budget proportionnel à sa population. Aujourd’hui, le PDK de Massoud Barzani demande beaucoup plus -- un statut fédéral pour la région kurde, dans le cadre irakien. Peut-on raisonnablement espérer que le régime de Saddam Hussain accèdera à une telle demande? Nechirvan Barzani esquive la question avec une pirouette: “Je ne peux pas être pessimiste quand je me bats pour quelque chose”... Sans doute se dit-il que le gouvernement irakien est en position de très grande faiblesse, et que confronté à des Kurdes soutenus par les Etats-Unis, il sera obligé de leur donner quelque chose...

En fait, Bagdad n’est pas plus disposé à donner leurs droits aux Kurdes aujourd’hui que hier, et un accord n’est envisageable que sur une formule vide de sens.  Tous les dirigeants kurdes, ou presque, le savent, et ils ont tous un double langage: “Les Américains et les Européens n’ont pas de politique kurde”, se lamente à la fin d’un somptueux déjeûner un membre du bureau politique du PDK qui occupe un poste clé dans le gouvernement d’Erbil,  “aussi nous n’avons pas le choix, nous devons traiter avec Saddam Hussain et accepter le statut d’autonomie de 1974  (une formule encore plus dénuée de droits que celle de 1991) ou ce qu’il voudra bien nous donner: au moins c’est mieux pour nous, nous resterons dans notre pays”. L’argument a du poids, quand on connaît la longue histoire de déportations et d’exils des Kurdes. 

Mais quand on demande  après un long silence à cette même personnalité s’il y aura une place pour elle dans un tel système et si sa sécurité sera assurée, la réponse est immédiate et cinglante: “Non”. Que fera-t-elle alors? “Je partirai dans les montagnes... je ferai comme Massoud (Barzani)”. Comme le dit Shafik Qazzaz, “nous pouvons être de bons citoyens irakiens, mais nous devons obtenir quelque chose: on ne peut pas faire marche arrière, le passé est le passé, l’époque est révolue où Bagdad pouvez nous convoquer d’un geste et dire: “venez et soyez de bons citoyens””...  Alors? Convaincu que Bagdad n’acceptera jamais de donner aux Kurdes un statut fédéral, un excellent observateur de la scène kurde estime que les deux parties continueront de négocier et de discuter -- “les uns et les autres pour gagner du temps”.

Saddam Hussain ne peut pas se permettre de demander la levée des sanctions et l’abrogation de la résolution 986, et attaquer les Kurdes au même moment, affirme  Roj Shawess, président du parlement kurde d’Erbil, il lui faut gagner du temps et regagner la confiance de la communauté internationale. “Mais après deux ou trois ans, quand il se sentira assez fort, il redeviendra le Saddam de toujours et attaquera les Kurdes. Nous devons donc mettre a profit ces deux ou trois ans pour mettre de l’ordre dans la maison kurde et obtenir des garanties internationales”.

Le plan britannique

Après l’échec des rencontres de Rambouillet (juillet 1994 ) Drogheda (août et septembre 1995) et Washington (septembre 1998) une solution du conflit entre le PDK et l’UPK semble relever de l’utopie, et la partition du Kurdistan en “cantons” soumis à l’autorité du PDK, de l’UPK et des islamistes semble désormais être un fait acquis. Comme le remarque Abou Hikmet, secrétaire général du petit parti (indépendantiste) kurde d’action communiste, “si les Américains ne parviennent pas à faire appliquer l’accord de Washington, Massoud Barzani et Jelal Talabani ne se réconcilieront jamais”. Les Britanniques ont fait une dernière tentative en octobre (en accord avec les Américains, trop occupés par les élections présidentielles pour intervenir directement), invitant les deux chefs kurdes à se retrouver à Londres; mais le refus de Jelal Talabani  de se rendre à Londres a fait avorter cette tentative. Le plan britannique consistait à proposer d’organiser une première réunion du parlement kurde à Erbil, sous la présidence d’une personnalité du PDK. Une seconde réunion devait avoir lieu à Souleimania, sous la présidence d’une personnalité de l’UPK. Une troisième réunion du parlement aurait permis d’élire un président du parlement -- en espérant que les deux premières sessions auraient permis de résoudre les antagonismes. Et des élections devaient être organisées dans les neuf mois par le parlement et le comité de paix, comme c’est prévu par les accords de Washington, à défaut de pouvoir former un gouvernement unique.

Le deuxième volet du plan britannique concernait le très épineux partage des revenus de la douane d’Ibrahim Khalil: selon ce plan, Massoud Barzani aurait remis à Jelal Talabani une somme relativement importante -- on parle de 90 millions de dinars, un peu moins de 5 millions de dollars -- qui aurait été suivie par des versements mensuels de douze millions de dinars (six cent mille dollars). Des ONG britanniques auraient vérifié que l’UPK utilisait bien cette somme pour l’administration de la province de Souleimania, et non pas pour acheter des armes...

Le problème fondamental -- qui sera le leader du peuple kurde?

Comme tous les plans de paix précédents, ce projet n’a même pas eu un début de réalisation. En fait tous les dirigeants kurdes, y compris au sein du PDK et de l’UPK, sont désormais convaincus qu’il ne s’agit pas d’un problème de partage des revenus des douanes d’Ibrahim Khalil, ni de la répartition des portefeuilles dans un éventuel gouvernement commun, ou des sièges dans le parlement, mais bel et bien de la suprématie dans la direction du mouvement kurde -- le vrai problème, c’est de savoir qui, de Massoud Barzani et de Jelal Talabani, sera le numéro Un?  “Depuis 1964, Jelal Talabani veut être le seul leader du peuple kurde”, affirme Nechirvan Barzani, “c’est le noeud du problème: il s’est d’ailleurs auto-proclamé président de la région kurde il y a peu”. On entend de plus en plus fréquemment des membres des bureaux politiques des deux partis dire qu’ils pourraient résoudre tous ces problèmes techniques en se réunissant pour quelques heures de travail avec leurs homologues du parti adverse. Mais ils ne peuvent résoudre le problème fondamental, le problème du leadership. Organiser des élections pour trancher le débat? Tout le monde reconnaît que c’est impossible dans les circonstances actuelles, avec un Kurdistan coupé en deux ou en trois. “Et Jelal Talabani acceptera-t-il le résultat des élections s’il les perd? Et si c’est Masssoud Barzani qui les perd, l’acceptera-t-il”, se demande un des très loyaux proches collaborateurs du dirigeant du PDK -- se faisant l’écho d’un doute très répandu jusque dans les plus hautes sphères des deux partis.

Un membre éminent du bureau politique du PDK estime que Jelal Talabani n’arrivera à composition que s’il est en position de faiblesse: “Il n’acceptera un accord avec le PDK que s’il a de très sérieux problèmes --  comme cela lui est déjà arrivé en 1970”. De graves problèmes à l’intérieur de l’UPK, ou l’aggravation du conflit avec le PKK, pourraient forcer Jelal Talabani à composer avec le fils du général Barzani, son adversaire historique.  De façon assez frappante, de plus en plus de politiciens kurdes, que ce soit un dirigeant du parti islamique proche des Frères Musulmans comme Hadi Ali, ou Roj Shawess, dirigeant du PDK et président du parlement kurde d’Erbil,  analysent le blocage total du conflit entre les deux chefs kurdes en faisant référence au long contentieux historique qui les oppose, en remontant à la crise de 1964 entre le général Barzani, père de Massoud Barzani, et Jelal Talabani, ou même en remontant plus loin jusqu’à la fondation du PDK en 1946... Très pessimiste, un observateur très attentif de la scène kurde fait cette remarque: “Même le prophète Mahomet ne peut pas les rapprocher... La seule solution, c’est que l’un d’eux disparaisse”... Un autre observateur non moins avisé, qui vit dans un pays voisin du Kurdistan, conclut: “Massoud Barzani et Jelal Talabani se battent pour quelque chose qui n’existe pas: la présidence du “Kurdistan”. C’est à qui gagnera la course pour avoir de bonnes relations avec Bagdad, croyant que celui qui aura les meilleures relations avec Saddam Hussain aura le meilleur marché: c’est une grave erreur. Saddam Hussain ne leur donnera rien. Il les pendra, car il sait qu’ils ne sont pas avec lui pour toujours”...

(inédit)

 

 

 

 

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