CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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Le Golfe Persique: Un Lac Américain?

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ZayedL'importance stratégique du Golfe Persique n'est plus à démontrer. Cette région - que l'Etat-Major américain incluait dès 1948 dans la "zone de défense de l'hémisphère occidental"- contient les deux tiers des réserves prouvées de pétrole dans le monde. Elle assure 60% de l'approvisionnement en pétrole de l'Europe, 80% de celui de la France, et 90% de celui du Japon.

Si les Etats-Unis font venir actuellement moins de 5 % de leur pétrole du Golfe, ce pourcentage pourrait atteindre plus de 30% en 1980, d'après les projections du Bureau des carburants du Département d'Etat. Si l'on sait que les besoins énergétiques des USA, qui augmenteront de 50% d'ici à 1980, doubleront d'ici à 1985, on comprend pourquoi les compagnies américaines investissent actuellement des centaines et des centaines de millions de dollars en Iran, dont la production doublera d'ici à 1980, passant à 500 millions de tonnes par an, et en Arabie saoudite, dont la production devrait atteindre 600 millions de tonnes par an, et même, d'après certaines sources, franchir le cap incroyable du milliard de tonnes par an!

Véritables bastions des intérêts américains au Moyen-Orient, les régimes iranien et saoudien sont (apparemment) inébranlables. Mais le retrait des forces britanniques du Golfe Persique - décidé en 1968 pour des raisons d'économie par le gouvernement travailliste de Wilson, et entériné en 1971 par le gouvernement conservateur de Heath -a projeté au premier plan de l'actualité les petits émirats du Golfe Persique.

"Qui sera maître de l'Arabie le sera pratiquement de l'ancien continent", estimaient les experts du Pentagone, il y a 25 ans, quand ils décidèrent de prendre en main le destin de la région. Les petits émirats du Golfe, brusquement livrés à eux-mêmes par le retrait des Britanniques, pourraient être l'enjeu - ou le terrain - de la bataille décisive pour la possession du Golfe, que les Arabes ont rebaptisé le Golfe Arabe, golfe qui ne sera ni arabe ni persique, mais plutôt un lac américain.... ou russe.

Six mois après l'échéance de décembre 1971, le départ des Britanniques du GolfeTOS Persique semble être un fait acquis. Physiquement, il se traduit par le départ des quelque 4.000 hommes de la base de Charjah, par l'évacuation de la base navale de Bahrain, par l'abrogation d'un certain nombre de traités exclusifs avec la Grande-Bretagne, la transformation des anciennes 'agences politiques' et 'résidences' anglaises en ambassades, et l'ouverture d'ambassades étrangères.

Mais on peut s'interroger sur la réalité de ce retrait. L'ambassadeur britannique reste l'interlocuteur privilégié qu'il était auparavant sous un autre nom, et la Grande-Bretagne est encore le principal partenaire commercial des émirats du Golfe. De nombreux 'conseillers' britanniques entourent toujours les cheikhs, et leurs armées et polices sont toujours encadrées par des officiers détachés de l'armée britannique, ou de purs mercenaires.

En fait, le départ des Anglais est d'une nature toute particulière, et c'est peut-être dans le domaine psychologique que ses répercussions sont les plus patentes: il se traduit par un mélange de rancoeur - les Anglais sont partis alors que les cheikhs étaient prêts à payer pour qu'ils restent - et par un sentiment nouveau de toute puissance: les cheikhs réalisent soudain que tout est possible, que la puissance britannique, aussi formidable fut elle - est brisée. Le cercle magique qui les entourait est rompu.

Il n'y a pas que les cheikhs qui le réalisent. Le départ des Anglais a entraîné une effervescence considérable dans tout le Golfe, qui s'est manifestée par pas moins de trois coups d'Etat ou tentatives de coup d'Etat depuis le début de l'année:
- A Charjah, le 24 janvier (l'émir Khaled est assassiné par un commando probablement armé par les Irakiens).
- A Qatar, le 22 février (le prince héritier, l'émir Khalifah al Thani renverse, sans effusion de sang, l'émir Ahmed).
- A Bahrain, (où de violentes émeutes, le 13 mars, révèlent l'existence d'une organisation syndicale clandestine bien organisée.

Mais ces coups d'Etat miniatures et autres soubresauts ne sont en fait que des épiphénomènes qui reflètent à peine le lent pourrissement de la situation dans la région du Golfe Persique. Tout est encore très souterrain, obscur, feutré: on a l'impression d'assister au début d'une partie d'échecs - seuls les petits pions bougent, apparemment rien ne se passe, et puis tout d'un coup, les grosses pièces jouent, et tout est réglé en quelques coups. Et l'on peut se demander si le second Vietnam que certains s'obstinent à voir dans le conflit israélo-arabe n'est pas en train de se préparer dans le Golfe Persique, où les Etats-Unis, la Chine, la Russie, et le Japon, pour ne parler que d'eux, sont en train de se précipiter dans ce qui était resté si longtemps une chasse gardée britannique.

L'émergence d'Abou Dhabi est sans doute le fait majeur de ces cinq dernières années. Les pétroliers de L'Iraq Petroleum Company ne s'arrêtaient même pas à Abou Dhabi, qui était alors une minuscule bourgade ramassée autour d'un vieux fort de terre quand ils commencèrent à prospecter la région en 1948-1949. Ils allaient directement à Dubai où à Charjah où résidait l'agent politique' britannique et où l'on pouvait prendre une douche fraîche.

Le cheikh Chakbout, le prédécesseur de l'émir actuel d'Abou Dhabi, se déplaçait dans un vieux 'pick up' pour aller visiter les pétroliers sur les rigs, à une époque où il fallait pratiquement un an pour faire un forage, et revenait chaque fois déçu de ses tournées: on ne trouvait pas de pétrole à Abou Dhabi !

Il lui a fallu attendre jusqu'à 1958-1959, et si les premiers véritables changements ont été observés à Abou Dhabi dès 1959-1960, ce n'est qu'en 1964 que le premier immeuble 'en dur' - le 'Beach Hotel' - y fut construit. Mais ensuite tout devait progresser à une vitesse fulgurante, les redevances pétrolières versées en 1971 au successeur de cheikh Chakbout, le cheikhZayed, se sont élevées à 174 millions de livres sterling, la production de pétrole atteignant 44 millions de tonnes. De 50 millions de tonnes en 1972, la production devrait passer à 100 millions de tonnes début 1974 avec l'exploration du gisement d'Asab, et les revenus de ce mini-état pourraient atteindre le chiffre vertigineux de 500 millions de livres sterling en 1975.

Le cheikh Zayed en est-il conscient? On pourrait en douter, à en juger d'après cette réflexion d'un responsable de la compagnie 'Abou Dhabi Petroleum Co': "Nous aimons beaucoup le secret dans les compagnies pétrolières. Même les cheikhs ne sont pas au courant de nos plans de production, pour des raisons politiques, et ils nous obligeraient à dépenser davantage!" C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles les compagnies pétrolières envisagent avec autant d'anxiété la fameuse participation des 20 %. Et les mêmes pétroliers qui n'affectent que mépris en public, disant avec détachement: "Comment voulez-vous que les cheikhs passent au stade de la participation alors qu'ils commencent tout juste à jongler avec les prix?" constatent avec amertume, en privé, que "la participation changera beaucoup de choses. Avec 20 %, les cheikhs deviendront les principaux actionnaires... et ils seront en mesure d'influencer la politique de la compagnie"!

Le cheikh Zayed, un Bédouin politicien

Le cheikh Zayed, qui aurait appris à lire récemment, ne lit peut-être pas les revues spécialisées anglo-saxonnes, mais ce Bédouin qui est certainement un des personnages les plus discutés de la région, et que les Anglais n'apprécient guère, se montre un grand politicien avec l"Union des Emirats Arabes" Il a en effet réalisé avec ses conseillers qu'Abou Dhabi malgré toute sa richesse, ne pourrait jamais, à lui seul, se faire accepter par la communauté internationale.

"Après tout", fait remarquer un diplomate arabe sans doute très envieux, "qu'est-ce qu'Abou Dhabi... sinon 15.000 à 20.000 bédouins et quelques milliers d'Indiens, de Pakistanais et de Bélouchis... et du pétrole!" Mais avec les six autres émirats de la côte de la Trêve, l'Union des émirats a une population de 200.000 habitants et une superficie de 80.000 kilomètres carrés - approximativement deux fois celle de la Suisse.

Et cette Union-là, Abou Dhabi la domine sans problème, tellement bien que cheikh Zayed a pratiquement annexé les autres émirats sans coup férir. Certes, on peut dire comme le fait un diplomate britannique que la "petite fédération n'a pratiquement de la fédération que le nom. Il y a bien un gouvernement fédéral, mais l'administration fédérale n'existe que sur le papier. Zayed n'a jamais eu la réputation d'être un homme de gouvernement, et avec la fédération, les problèmes sont multipliés par dix." Peut-être...

Mais il faut avoir vu cheikh Zayed se faire acclamer à Dubai, dont il faisait les honneurs au président Nemeiry (Soudan), comme s'il était chez lui, tandis que la foule oubliait complètement l'émir de Dubai, le cheikh Rachid.

Un diplomate arabe accrédité auprès de l'Union des Emirats Arabes va même très loin: "Zayed est extrêmement ambitieux, dit-il, il veut être le leader! Son ambition déborde même le cadre de l'Union, celui du Golfe... Zayed veut jouer un rôle dans tout le monde arabe. Et après la mort de Nasser, toutes les places sont à prendre. Ce n'est pas Sadate (le président égyptien), n'est-ce pas, ni Assad (le président syrien), qui le gêneront..." Faisant allusion au puissant voisin de Zayed qu'est le roi Fayçal d'Arabie saoudite, ce diplomate poursuit: "Fayçal a peut-être plus de moyens, mais il a plusieurs millions d'habitants à nourrir alors que Zayed n'en a que quelques milliers. Et l'Arabie saoudite est un pays 'vieux' (!), divisé, en proie à de nombreux courants contradictoires. Fayçal n'est pas libre d'agir à sa guise. Tandis que Zayed a un pays neuf. Son pouvoir est absolu. Et dans cinq ans, il sera presque aussi riche."

Une population composite

Il est certain que cheikh Zayed est un des souverains les plus absolus de la terre. Mais c'est aussi l'un des plus fragiles. Sur quoi en effet repose son pouvoir?

La population bédouine, qui lui est entièrement dévouée, est, comme on l'a vu, très peu nombreuse. Les recensements restent secrets, mais on peut estimer que le tiers de la population est autochtone et que le reste est composé d'étrangers.

Et si les habitants des émirats bénéficient de tous les avantages - parfois exorbitants - du paternalisme des cheikhs, les travailleurs immigrés n'en jouissent absolument pas: les soins médicaux, l'enseignement, pour ne parler que d'eux, ne sont pas gratuits, et sont souvent même inexistants. Les conditions de logement sont déplorables: les manoeuvres bélouchis, qui gagnent des salaires de misère -7 francs par jour (un peu plus d'un Euro) -s'entassent à huit ou dix dans des taudis. Et les Indiens et Pakistanais qui occupent généralement des situations plus avantageuses n'ont pas pour autant toutes les raisons d'être satisfaits.

Tous ces éléments différents vivent les uns à côté des autres, se côtoyant sans se mélanger. Il n'y a pas de société, pas de milieu social proprement dit, mais un agglomérat d'éléments hétérogènes, et il est très difficile de savoir ce qui se passe dans ces différents groupes.

Les Bélouchis ne pensent apparemment qu'à faire venir un frère, puis un cousin, un ami de leur pays, l'Iran. La perspective d'avoir un travail, si mal payé soit-il, étant de loin préférable à celle de ne pas en avoir du tout - et pour cette raison, ils se tiennent parfaitement tranquilles, n'ayant, autant qu'on le sache, pas d'organisations syndicales ou politiques.

Chez les Indiens, il n'en va pas de même, comme l'a révélé un incident pendant la guerre du Bangladesh. Après avoir organisé une collecte dans leur communauté, les Indiens d'Abou Dhabi envoyèrent plusieurs tonnes de secours pour les réfugiés bengalis... qui furent bloquées à l'aéroport. Mais les Indiens du Golfe sont aussi secrets que grégaires et il est très difficile de les pénétrer.

La révolution partira-t-elle de l'administration?
Celle-ci est encore squelettique, à tel point qu'un secrétaire d'Etat peut dire: "Le ministre et moi, nous formons la moitié de la population (administrative) et les autres, ce sont des dactylos". Il y a certes quelques 'gauchistes' ayant fait leurs études au Caire ou à Moscou dans l'entourage des cheikhs, mais affirme un ministre de cheikh Zayed, "l'argent pourrit tout, surtout les intellectuels"...

On voit encore moins une révolution partir de l'armée: elle est entièrement entre les mains des Anglais - quoique le cheikh Zayed vienne de nommer le premier colonel pakistanais, ce qui n'a pas été sans provoquer de vifs remous dans la colonie britannique.

Le fait fondamental, c'est l'ouverture de dizaines d'écoles, qui sont en train de former des milliers de jeunes qui iront poursuivre leurs études à l'étranger. Et un observateur, peut-être impatient de voir cette révolution, dit: "Je vois exactement comment sera fait celui qui fera la révolution à Abou Dhabi: il n'appartiendra pas à la famille au pouvoir ni à une famille de gros commerçants, mais il aura fait ses études en Europe, il aura des connaissances politiques et sociales... et avec lui l'opinion publique arabe prendra le pouvoir."

Au Dhofar, une guerre oubliée

Celui qui fera la révolution dans le Golfe Persique pourrait aussi être passé par le Dhofar, province du sultan d'Oman, où se poursuit depuis huit ans une de ces 'guerres oubliées' qui risque d'embraser un jour toute la région.

Salalah airportS'étendant sur environ 300.000 kilomètres carrés au sud de la péninsule arabe, le sultanat d'Oman, qui a 1.800 kilomètres de côtes sur l'océan Indien, ne fait pas partie, à proprement parler, du Golfe Persique - si ce n'est qu'il en commande l'accès, au détroit de Hormuz, par la pointe de Ras Musandam, qu'il forme l'épine dorsale de la région, et qu'il est le grand réservoir d'hommes qui alimente le prolétariat du Golfe.

Ses montagnes, qui atteignent 3.000 mètres d'altitude, sont autant de repaires inaccessibles à des troupes régulières et ont permis à leurs habitants de développer une longue tradition de dissidence et de rébellion contre le pouvoir central. Dans ce bastion imprenable, les Omanis ont pu résister aux vagues wahabites du XIX° siècle, et plus récemment, les Imans d'Oman ont revendiqué leur indépendance contre les sultans de Muscate.

La guerre du Dhofar trouverait difficilement une place dans les manuels des école militaires: elle n'a fait qu'une dizaine de morts dans les forces du Sultan pendant les six premiers mois de 1972, et en avait fait 35 en tout en 1971 (dont trois officiers britanniques), contre 45 (en 1972) et 171 (en 1971) dans les rangs des rebelles.

La province du Dhofar ne comporterait que quelque 15.000 habitants, et pourtant la guerre y fixe deux bataillons qui n'arrivent pas à venir à bout d'une force rebelle de quelques centaines de combattants (moins d'un demi millier, d'après les Britanniques, et quelques centaines de 'miliciens') et cela pour deux raisons essentielles:
- la mousson paralyse pendant trois mois et demi presque entièrement les forces de l'ordre
- le Sud-Yemen, qui a une frontière commune avec le Dhofar, abrite des camps d'entraînement des rebelles et facilite le transit des hommes et du matériel entraînés ou livré par l'Union Soviétique ou la Chine.

On avait espéré lorsque le sultan Qabbous renversa son père, le sultan Said bin Taimour en août 1970, que la rébellion prendrait fin avec le rétablissement des libertés et l'avènement d'un régime libéral.

Deux ans plus tard, on constate qu'il n'en est rien, et que la guerre et l'armée absorbent plus de la moitié du budget d'un Etat dont les revenus sont limités (environ 50 millions de livres sterling). Les habitants de l'intérieur murmurent, constatant que le changement de sultan ne leur a pas apporté les écoles, hôpitaux et routes qu'ils réclament. Et, au Dhofar, le temps ne joue pas non plus en faveur du Sultan.

L'époque où les partisans de l'ancien Imam, l'Imam Ghaleb, ne disposaient que de vieux fusils, et de mines rudimentaires, est bien révolue. Chaque mousson empêchant l'aviation d'intervenir, permet aux rebelles d'apporter de nouvelles armes, et les autorités se demandent avec inquiétude ce que va leur apporter la mousson de 1972.

Les Russes, les Chinois et les rebelles

Déjà, les rebelles du PFLOAG (Front Populaire pour la Libération d'Oman et du Golfe Arabe) dont l'armement de base est le célèbre AK47, disposent de mitrailleuses légères russes (la 'Gorunyov'), et lourdes, d'une portée de 4.000 mètres. Ils sont également équipés de mines de fabrication soviétique, antichars et antipersonnel (particulièrement meurtrières). La mousson 1971 a apporté des canons sans recul de 75mm, d'une portée de 7.000 mètres, et des mortiers de 81 mm, de portée égale. Les rebelles du PFLOAG ne disposent certes que d'un nombre très limité de ces canons et mortiers - ils n'en ont qu'un ou deux par unité - et ils ne s'en servent que pour des attaques surprises, les démontant aussitôt après, pour les transporter ailleurs.

Mais leur apparition a alarmé les chefs militaires britanniques des forces du Sultan. "Ceux qui soutiennent les rebelles (lire les Russes et les Chinois) ont terriblement l'initiative et à peu de frais", dit un officier des services de renseignements. "Qu'ils leur livrent seulement quelques lance-roquettes 'Katyoushka', d'une portée de 10.000 à 12.000 mètres, et la situation deviendrait très sérieuse".

Salalah, la capitale du Dhofar, se trouve en effet à quelque 7.000 mètres des collines qui surplombent la plaine côtière, et échappe jusqu'à maintenant au feu des rebelles qui arrivent tout juste, de temps en temps, à envoyer un obus de mortier sur la base aérienne. Mais qu'ils disposent d'armes d'une portée de 10.000 mètres ou plus, et les rebelles tiendraient Salalah à leur merci, sans quitter l'abri de leurs montagnes.

Fait aussi préoccupant que ce lent pourrissement de la situation, les officiers britanniques qui commandent l'armée du Sultan s'installent dans la guerre. En effet, chaque fois que le Sultan commande un nouvel avion, un nouveau camion ou une caisse d'obus, les rebelles remportent une nouvelle victoire, en l'empêchant de consacrer ces fonds au développement du pays. Et il est inquiétant d'entendre le colonel Maxwell, l'adjoint du commandant en chef, déclarer: "Cette guerre va traîner indéfiniment... Elle va fixer deux de nos bataillons au Dhofar, avec l'aviation. Les Dhofaris sont des combattants très entêtés, et très efficaces... Il y aura toujours des poches de résistance. Cela fait partie du contexte dhofari"!

En attendant, l'Etat-Major voit grand. Devant "l'impossibilité de mettre un terme à la guerre tant que les rebelles pourront trouver refuge au Sud-Yemen et s'y approvisionner", les forces du Sultan sont en train de dresser, révèle le colonel Maxwell, une "véritable barrière physique" le long de la frontière. D'importantes opérations lancées depuis la mousson de l'année dernière, l'opération 'Jaguar' dans l'est du Dhofar, l'opération 'Léopard' dans la zone Ho Chi Minh, et l'opération 'Simbad' lancée à la mi-avril 1972, dans l'ouest du Dhofar, sur le djebel Sarhait, ont pour double objectif de couper les lignes de communications ennemies, et, pour la première fois, d'établir des bases permanentes sur les hauteurs tenues jusqu'à maintenant par les combattants du PFLOAG.

L'Etat-Major du Sultan envisage également de transplanter les populations des collines - qui "vivent sous la terreur des représailles" - sur la côte.

La pénétration américaine à Oman

Enfin, des escouades de 'Furquas' - d'anciens guérilleros ralliés aux forces de l'ordre - encadrés par des officiers réguliers participent aux opérations contre-terroristes.

Barrières, déplacements de populations, pacification, ralliés, ce sont là des mots qui ont une résonance familière... et ne sont pas de bon augure! les forces du Sultan comptaient moins de 3.000 hommes au moment du coup d'Etat d'août 1970, et elles étaient pratiquement dépourvues de matériel. Les effectifs des SAF (Forces Armées du Sultan) atteignent aujourd'hui les 10.000 hommes, sans compter une douzaine de 'strike-masters', et un nombre à peu près équivalent d'hélicoptères. Et l'escalade ne fait que commencer.

L'escalade est aussi politique, comme en témoigne cette déclaration d'un des officiers les plus mêlés aux opérations militaires: "Nous nous battons au Dhofar pour tout le Golfe, pour l'Arabie saoudite, pour la Jordanie." Ce n'est pas une déclaration en l'air. Début mai, le cheikh Zayed d'Abou Dhabi avait un long entretien secret de deux heures et demi avec le Sultan Qabbous, près de Muscate. Le communiqué publié après cet entretien évoque la nécessité de renforcer les liens entre les deux pays et fait allusion à leur coopération en matière de sécurité. Cette visite était suivie quatre jours plus tard par celle de quatre généraux saoudiens, au moment même où éclataient de sérieux incidents frontaliers entre le sultanat d'Oman et la République populaire du Sud-Yemen, autour du fort de Habarut. Depuis lors, les missions d'officiers saoudiens se sont succédé à Oman. Et l'ancien chef d'Etat-Major du roi Hussein de Jordanie pendant la guerre des Six Jours fait régulièrement le voyage de Muscate.

La pénétration américaine dans le sultanat d'Oman a suivi de près le départ de l'ancien Premier Ministre, Tarek bin Taimour, souvent qualifié d'homme des Anglais', et le voyage du sultan Qabbous en Arabie saoudite (mi-décembre 71, janvier 72). Fruit de la politique personnelle du sultan Qabbous, elle continue de susciter de vives réactions dans les milieux britanniques, comme dans certains quartiers omanis de la capitale du sultanat.

Elle a été marquée par la nomination de Robert Anderson, un ancien secrétaire à la Défense, puis au Trésor, sous Eisenhower, comme "conseiller du sultan d'Oman pour les questions relatives aux concessions minières", par celle de Cornelius Stribling Snodgrass comme "conseiller pour les affaires pétrolières", et par la conclusion d'un accord avec la firme américaine Mardella qui fait pratiquement de son président, Charles Black (mari de Shirley Temple), le ministre des pêcheries du sultanat. Connus sous le nom de "Groupe Anderson", ces hommes qui ont été associés, à tort ou à raison, à la CIA, ne sont pas en tout cas des libéraux, et ils soupçonnent facilement leurs interlocuteurs ou leurs adversaires d'être "roses" ou "mous avec les communistes".

Et cela, on ne peut le reprocher à Qabbous. Comme le dit un de ces conseillers 'made in USA', ce jeune garçon (le Sultan a tout juste la trentaine) est très courageux et il mérite notre aide"... Elle est encore très discrète, et le restera probablement un certain temps, les Américains n'ayant aucun désir de provoquer un nouvel incident rappelant la cession de l'ex-base navale britannique de Bahrain à l'US Navy.

Dans un premier temps, l'Arabie saoudite et la Jordanie seront des intermédiaires commodes, et le sultanat d'Oman pourrait bientôt bénéficier de l'aide spéciale dont jouit déjà le Nord-Yemen.

Les relations avec les Soviétiques

Les Russes ne sont pas aussi discrets. Et les Chinois guère davantage. Les navires de guerre soviétiques utilisent régulièrement les installations du port d'Aden, au Sud-Yemen, et les Russes disposent d'une importante base de télécommunications sur l'île de Perin (à côté de la base d'entraînement des fedayines du Front Populaire pour la libération de la Palestine de Habache). Toutes les armes russes saisies au Dhofar ne portent pas de marques chinoises - certaines viennent directement de Russie, par l'intermédiaire du Sud-Yemen ou de l'Irak. Les services de renseignements du Sultan ont la preuve qu'un certain nombre de combattants du PFLOAG ont été envoyés en Russie pour y suivre un entraînement intensif, notamment à l'école d'artillerie d'Odessa, mais ils savent aussi qu'une cinquantaine d'entre eux sont allés en Chine, et une dizaine en Corée du Nord...

Et au moment où il signait à Bagdad un retentissant traité d'amitié et de coopération, Kossyguine recevait le secrétaire général du Front National de Libération du Sud-Yemen, Abdel Fattah Ismail.

Présents aux deux extrémités de l'Arabie, les Russes n'ont pas encore réussi à s'implanter dans les émirats de la côte. L'Union des Emirats a bien annoncé son intention d'établir des relations diplomatiques avec l'URSS après la visite en janvier d'une délégation soviétique dirigée par Semiochkine, directeur adjoint du Département du Moyen-Orient au ministère des Affaires étrangères à Moscou.

Mais l'arrivée du premier ambassadeur soviétique à Abou Dhabi n'est pas pour demain. Devant la vive opposition de l'Arabie saoudite et du sultanat d'Oman (pour ne citer qu'eux), le cheikh Zayed a dû faire marche arrière. Comme l'explique le sultan Qabbous: "Il n'est pas possible d'avoir des relations avec les Soviétiques tant qu'ils aideront les rebelles du Dhofar. On ne peut pas tendre la main à quelqu'un qui essaie d'inciter votre propre peuple à se dresser contre vous. Les gouvernements européens sont bien établis, ils sont capables de faire face à la menace russe, de surveiller les activités de leurs agents ... Ce n'est pas le cas de l'Union des Emirats".

Seul de tous les Etats arabes de la région, le Koweit entretient des relations diplomatiques normales avec l'URSS et la Chine.

Ainsi se constitue lentement l'alliance des cheikhs, sultans et rois conservateurs, alliés à des intérêts pétroliers américains et européens qui ont tout intérêt au maintien du statu quo, tandis que l'URSS renforce sa présence au Sud-Yemen et surtout en Irak. Et au moment où la Chambre des Communes s'esclaffe lorsqu'un député conservateur demande que le gouvernement britannique envoie une canonnière devant Bassorah pour faire revenir l'Irak sur la nationalisation de l'Iraq Petroleum Co. les Américains 'réveillent' le pacte du Cento et, d'apès certaines rumeurs, mettent au point des plans d'intervention commune en cas de menace contre les émirats ou royaumes du Golfe.

Seulement, rien n'est plus exposé à une attaque de commando-suicide que des installations pétrolières.

(France Catholique, 3 novembre 1972)

 

 

 

 

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