CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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FRANCE: Un week-end chez Gilles Perrault

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Gilles Perrault sur le sofa du salon“Vous n’êtes pas frileux, non”?

Une grosse veste de laine sur le dos, Gilles Perrault file dans la cour chercher du bois pour ranimer le feu qui était en train de mourir dans la cheminée. Gentil? Inquiet? Prévenant? Plusieurs fois il demandera si vraiment, nous ne sommes pas frileux, si nous n’avons pas froid. C’est qu’il sait, Gilles Perrault, que pour les amis, le soleil, ou la pluie, et le froid, cela fait toute la différence. Il a passé six mois à la Martinique, en 1975. “Nous n’avons pour ainsi dire pas eu un moment à nous. Il y avait tout le temps des amis. Les premiers ont débarqué... avec nos cantines”! Thérèse renchérit: “On était tous les jours douze à table”! “C’est incroyable, poursuit Gilles, des gens que nous connaissions à peine sont venus deux fois! Une secrétaire de mon éditeur est venue avec sa belle-mère”...

En 1961, Gilles Perrault est arrivé dans la Manche...

Gilles Perrault au téléphone devant ses livresC’est en 1961 que Gilles Perrault est venu s’installer à Sainte-Marie-du-Mont, à six kilomètres de ces plages où les Américains débarquèrent un certain 6 juin 1944: “Les hasards de l’indicateur Bertrand. J’ai failli m’installer dans les montagnes noires dans le Tarn.

Et puis il y avait cette maison à vendre, pas cher, dans la Manche. A l’époque je voulais tout larguer, une femme avec laquelle cela ne marchait plus, un métier d’avocat qui m’ennuyait, et une ville, Paris, que je ne pouvais plus supporter”. Et il est arrivé dans la Manche, et s’est installé dans une petite maison. “Ce n’était pas le luxe, on allait se disperser... dans les champs”. Gilles a passé un an seul à Sainte-Marie, écrivant son premier roman, “Les parachutistes”, dix-huit mille exemplaires. Dix-neuf ans plus tard (1979), Gilles vit toujours à Sainte-Marie. Avec cinq enfants, trois de la première couvée, deux de Thérèse. Entre temps il a écrit huit livres et acheté la maison contigue.

Portrait de Gilles Perrault à côté de sa cheminéeAu rez-de-chaussée, une immense pièce s’étend sur près de quinze mètres. Avec trois pôles: la cheminée, côté salon. Au milieu, la table de ferme, autour de laquelle on se retrouve au moment des repas. Et à l’autre extrémité, la bibliothèque, avec le téléphone, un téléphone auquel il est suspendu pendant des heures.  Et l’escalier qui mène au bureau de Gilles. Son bureau, c’est la plus petite pièce de la maison. C’est un réduit, qui, pendant l’occupation, servait de cachot pour les soldats allemands indisciplinés. Sur la porte, une inscription en allemand, que Gilles a précieusement conservée: “Défense d’entrer sans motif de service”. C’est là qu’il écrit, au crayon bille, face au mur.

Gilles Perrault adore le mauvais temps qui sévit six mois sur douze dans ce petit village de la Manche: “Je regarde par la fenêtre, je vois qu’il pleut, ou qu’il va pleuvoir; il fait froid; alors je n’ai plus qu’une chose à faire: monter dans mon bureau et travailler”.

Un week-end consacré à la famille et aux amis

Mais aujourd’hui Gilles ne travaille pas: le vendredi soir commence un week-end consacré à la famille et aux amis qui veulent bien venir à Sainte-Marie. Assis sur un canapé, contre la cheminée, sous une litho de Braque, Gilles bourre sa pipe. La porte s’ouvre. Etienne, le jeune frère de Thérèse, arrive de Bourges avec sa femme et Mathias, trois ans. Ils nous rejoignent près de la cheminée. “Pourquoi est-ce que je me suis tellement intéressé à la dernière guerre? Vous savez, dit Gilles, j’ai quarante neuf ans; alors quand les Allemands ont occupé Paris j’étais quand même en âge de comprendre ce qui se passait. Mes parents faisaient de la résistance. La Gestapo est venue à la maison. Aujourd’hui encore, je ne peux pas entendre un crissement de pneus, ni voir une 11 CV Citroen noire sans éprouver un sentiment d’angoisse... Et puis je suis venu dans ce village, où rien ne s’était passé depuis la guerre de cent ans... jusqu’au Débarquement. Chaque villageois raconte l’histoire du parachutiste qui est tombé dans son jardin”. Thérèse va et vient entre le salon et la cuisine: “Problème d’organisation, dit Thérèse: ce soir nous allons à un meeting du parti, est-ce que vous voulez dîner avant ou après”? Gilles explique: “Nous sommes très minoritaires dans cette région; mi-sérieux, mi-rigolard, il ajoute: Je ne devrais peut-être pas dire ça devant un journal très proche du parti socialiste, mais nous ne sommes que... trois militants dans notre village. Et ce soir, nous allons soutenir le candidaat du PC pour les cantonales dans le bourg voisine de Carentan. Par solidarité, pour l’encourager”. On décide d’aller d’abord au meeting... Après un meeting plutôt ennuyeux, passons sur les détails, nous pouvons enfin nous asseoir autour de la grande table. Nous sommes un peu plus nombreux, car Ivan est arrivé avec son amie Mireille. Ivan, vingt-quatre ans, travaille à l’Agence Nationale pour l’Emploi de Caen. Mireille est infirmière au CHU. Bientôt arrivent également Sydney (ving sept ans) et Raphael (vingt deux ans).

Manifestement, première et deuxième couvée s’entendent remarquablement. Gilles trône au milieu de la longue table, avec au coin de l’oeil, vif, aux aguets, cette étoile de fines rides qui soulignent l’aspect malicieux, pétillant, de cet homme dont l’intelligence m’avait tant fasciné au moment de la publication de l”Orchestre Rouge”. Je ne peux pas m’empêcher de le lui demander: comment l’écrivain qui a écrit l”orchestre Rouge” a-t-il pu consacrer tant de temps au “Pull-Over Rouge”?

La campagne contre la peine de mort

“Je sais, dit Gilles, dans le “Pull-Over Rouge”, ce sont tous des minables. Si j’avais rencontré Ranucci avant l’affaire, je n’aurais sans doute pas eu dix mots à lui dire... Tandis que dans l’Orchestre Rouge”, ce sont des personnages extraordinaires, des gens qui ont choisi leur destin. Mais dans le “Pull-Over Rouge”, je n’avais pas besoin de héros: ce que j’ai voulu, c’était présenter un dossier sur la mécanique judiciaire, mettre en évidence ses imperfections, ses défaillances, ses tares. Peu importe, au fond, que Ranucci soit coupable ou innocent”.

Gilles est très content dans son rôle de patriarche. Mais il n’a visiblement pas envie de fatiguer “les jeunes” avec ses histoires: “Vous ne savez pas à quel point toute la maison a vécu à l’heure du “Pull-Over Rouge”, et à l’ombre de la peine de mort. Un jour, “Sieg”, notre chien, un épagneul breton, a été pris en flagrant délit de chasse dans une réserve. Un rapport est fait; je suis convoqué à la gendarmerie. Mon fils Guillaume (onze ans à l’époque) me demande avec inquiétude: “Est-ce qu’il va être condamné à mort”?

Depuis la parution du “Pull-Over Rouge”, en septembre,  Gilles reçoit un courrier considérable,  8 à 10 lettres par jour, et il répond à chacune de ces lettres. Et il a aussi participé à une centaine de débats sur la peine de mort dans toute la France, attirant parfois 400 personnes, d’autres fois une trentaine. Il lui arrive de faire un débat à midi, devant un comité d’entreprise, un autre à cinq heures, et un troisième, le soir. Courageux. Et épuisant. “Surtout le soir. Souvent je rencontre les organisateurs avant, on discute de la façon dont on va mener le débat: cela fait un premier débat. Après, on va diner avec quelques personnalités locales: deuxième débat! Puis la réunion publique, le grand débat. Et après, un pot interminable, et, quelque fois, des surprises”. “Une fois, raconte Gilles, j’ai été invité par un jeune couple. Dans leur salon, il y avait, accrochée au mur, une énorme photo de la maitresse de maison , toute nue et fort séduisante. Nous nous sommes assis, et j’avais en face de moi, la maitresse de maison, et derrière elle, cette photo. Je ne savais pas quoi faire? En parler? Je ne voulais pas passer pour le vieux cochon dégueulasse de 48 ans qui ne pense qu’à ça. Faire comme de si rien n’était? C’était cela: et nous avons longuement parlé du “Pull-Over Rouge” et de la peine de mort. C’était assez spécial”.

Le dîner fut sans histoire. Si, quand même, je ne sais plus comment c’est arrivé, entre le rôti et le fromage, Gilles dit: “Nous ferons la révolution avec le Parti Communiste Français”. Etienne s’étrangle dans son verre. Toute la table éclate de rire, sauf Thérèse. Manifestement, la contestation sévit dans ce foyer de militants communistes; Je demande à Gilles si l’un de ses enfants est inscrit au PC? “Non, ce sont des gauchistes”... Dix minutes plus tard, on parle de l’Iran, des procès, de Hoveida, l’ancien premier ministre. Alors, pourquoi? Gilles tient absolument à nous lire l’article de l’Humanité sur l’hypocrisie des hommes politiques français et autres qui cherchent à sauver la peau de l’ancien premier ministre du Chah. Debout au pied de la table, derrière Etienne, Gilles lit de bout en bout l’article de l’Huma. Courageux, non? Après tout, il y a un peu plus d’un an, Gilles était encore au Parti Socialiste. Comme Thérèse est une vieille militante communiste, je demaande à Gilles comment leur couple supportait cette division: “Très bien, répond Thérèse, c’était l’union de la gauche”!

Gilles et le marathon

Le samedi, Gilles inflige à ses amis un curieux rythme de vie: avec Sydney, Raphael, et deux ou trois de leurs amis, Gilles s’entraîne pour le marathon. Alors, le matin, vers neuf heures, tout le monde se retrouve pour un copieux petit déjeuner à l’anglaise. Et puis... on ne déjeune pas. Vers deux heures de l’après-midi -- cette heure à laquelle tout le monde aimerait bien se retrouver autour de la longue table de ferme -- Gilles et ses coéquipiers commencent leur entraînement. Il y a bien deux clans, les marathoniens et les autres. Mais tout le monde est obligé de vivre à l’heure marathonienne. Même Thérèse qui prépare de l’eau minérale, des poignées de sucre, du sel pour les coureurs... Pourquoi le marathon? “J’ai toujours fait de la course à pied”, dit Gilles, “déjà à Sciences Po, je faisais partie de l’équipe de cross. Il y a certainement quelque chose d’obsessionnel dans le marathon: on en rêve en dormant, et on se réveille en y pensant”. Gilles Perrault va bientôt avoir cinquante ans, et il veut “liquider” cette obsession. Alors, si vous vous promenez dans le Cotentin, avec un peu de chance, vous pourrez  voir déboucher d’un chemin creux -- une “chasse” comme on les appelle là-bas -- un Gilles Perrault accueilli par les enfants du village au cri de “allez Poupou, allez Poupou”.  Très vite Gilles a été lâché par ses coéquipiers -- “les salauds, dit-il en riant,ils ont tous moins de trente ans” -- et avec ce qui lui reste de souffle il demande à Thérèse et aux autres supporters qui lui tendent de l’eau ou une poignée de sel: “Est-ce qu’ils sont  loin devant”? Le marathon, comme chacun sait, c’est quarante deux kilomètres et cent-quatre-vingt-quinze mètres. “Et ces cent-quatre-vingt-quinze mètres sont les plus durs”, dit Gilles qui en est à vingt-trois kilomètres en à peu près deux heures. “Des savants américains ont montré qu’au bout d’une heure et demie de course il y a au niveau du cerveau une réaction chimique qui crée un état d’euphorie identique à celle de la drogue. Une euphorie tout à fait prenante. Malheureusement les derniers trois quarts d’heure, il n’y a plus du tout d’euphorie, tout se passe au dessous de la ceinture, dans les jambes. Quelle souffrance”. Le retour à la maison est peu glorieux. Perclus de douleurs, trempé -- ce samedi là le soleil n’était pas au rendez-vous -- Gilles doit affronter les quolibets de Thérèse et les sarcasmes de Guillaume (douze ans) et Géraldine (quatorze ans).

Le soir, Gilles a à peu près récupéré. Assis près de la cheminée, il bourre sa pipe, avant de nous servir un Calva. Combien de temps a-t-il travaillé pour écrire l“Orchestre Rouge”? “Trois ans, sillonnant l’Europe pour réunir ma documentation. Je suis allé trois fois à Varsovie, à Berlin, en Belgique... Et après il y a eu un an pendant lequel je n’ai rien fait. J’étais tout gonflé de cette histoire. Il fallait que je me libère de ces personnages”. J’essaie de parler argent. Gilles n’aime pas ça: “Jamais, dans les “Week-End” du “Matin de Paris”, on ne parle d’argent”. J’insiste un peu, on prend un papier, on fait des calculs, et on décide que les droits de l“Orchestre Rouge” pour la France ont rapporté à son auteur quelque chose comme “45 millions d’anciens francs” (450.000 francs). “Mais précisez bien aux lecteurs que j’ai consacré quatre ans à ce livre”! Voilà qui est fait.

Gilles bourre toujours sa pipe près de la cheminée. Sur quoi portera le prochain livre? “Sur le plan professionnel aussi je suis un homme lent, dit Gilles, en riant. Mes projets mettent 42 kilomètres 195 mètres avant de déboucher... En ce moment, je suis dans la période de recueillement qui prépare la plongée dans un nouveau livre”. Malgré son air très décontracté, Gilles travaille beaucoup. Il a écrit pour France-Culture une pièce sur la peine de mort -- dont le héros est coupable sans aucun doute. Et puis un scénario sur le livre de Marie Cardinal, “Les mots pour le dire”. Un fiasco: “Imaginez-vous que Marie Cardinal avait accepté mon scénario, ainsi que Michel Deville qui devait le porter à l’écran. Et puis il a été refusé par la productrice -- sous prétexte qu’il y était trop question de psychanalyse”. Gilles doit rebourrer sa pipe et nous verser un autre petit Calva pour garder son flegme: “C’est quand même incroyable, voilà un livre qui raconte l’histoire d’une psychanalyse qui a un succès fou -- il s’est vendu à 700.000 exemplaires -- et quand je présente le scénario, on nous dit... qu’il y était trop question de psychanalyse, et que la psychanalyse ennuie les gens. Je dois vous avouer que cela nous a beaucoup secoués”. Gilles ne le dit pas, mais cela l’a aussi déprimé. Il avait beaucoup travaillé sur ce scénario.

Alors, sur quoi portera le prochain livre?

Apparemment, il n’a pas encore tranché. La traite des noirs? “Ca cristallise (c’était pour écrire sur ce sujet qu’il était allé à la Martinique... en 1975) . Du moins c’est ce que je dis à mon éditeur”. Un livre sur le 18eme siècle, sur le grand siècle? Possible. Gilles en a assez de ces livres qui se prolongent. Après l”Orchestre Rouge”, il y a eu le comité Trepper pour faire sortir Trepper de Pologne. Après le “Pull-Over Rouge”, tous les débats. “Alors, j’ai envie d’écrire un livre qui ne provoque pas de mise au point du garde des sceaux, de communiqué de telle ou telle organisation. Le 18 eme siècle, c’est le siècle des Grands Hommes. Et puis Voltaire ne sortira pas de sa tombe pour me poursuivre”.

Pas sûr. Gilles pense de plus en plus à une grande fresque sur la traite des noirs. “Il y aura l’équipage d’un navire nantais, les planteurs, les esclaves, et les actionnaires. Vous savez, ces actionnaires qui faisaient des fortunes étaient des hommes de la meilleure société. Voltaire était actionnaire dans des navires négriers. Cet homme qui luttait pour la liberté, qui a mis tant de lui-même dans l’affaire Calas, trouvait normal d’investir et de gagner beaucoup d’argent dans la traite des nègres. Il était lui aussi prisonnier de son époque. C’est cela qui m’intéresse, ajoute Gilles, montrer qu’à l’époque ce fait était accepté sans problème, de même qu’aujourd’hui on trouve normale la condition faite aux ouvriers immigrés, qui subissent en fait un esclavage consenti. Dans mon histoire de traite des Noirs, ce qui m’intéresse, insiste Gilles, c’est de montrer comment fonctionne une société, comment elle peut oblitérer les problèmes moraux. Savez-vous quand est-ce qu’on s’est dressé contre la traite des Noirs? Quand la betterave a supplanté la canne à sucre, le nègre est devenu superflu à son tour -- et alors on a découveert avec bonne foi que leur condition n’était pas possible”.

Gilles n’a plus son sourire habituel. Apparait un visage un peu las. Il est vrai qu’il est encore deux heures du matin. Tout le monde va se coucher.

Dimanche matin, c’est l’anniversaire de Thérèse.

Guillaume et Géraldine apportent sur la table un gateau couvert de bougies.

Rideau.

(Reportage commandé par Le Matin, Mars 1979, et non publié)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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