CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN D'IRAN : Ghassemlou et le guet-apens de Vienne

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Ghassemlou à MahabadLe 13 juillet 1989, Abdoul Rahman Ghassemlou, Kurde Iranien, opposant au régime de la République islamique, était tué de deux balles dans la tête avec deux de ses camarades dans un appartement de Vienne. Ghassemlou dirigeait le “Parti démocratique du Kurdistan d’Iran” (PDKI). Depuis dix ans une guerre opposait l‘armée de Téhéran aux “pechmergas” (combattants kurdes).

Après une première série de contacts en décembre 1988 et janvier 1989, Ghassemlou venait de renouer avec des émissaires iraniens, dont l’un, Mohammed Jaffar Sahraroudi, chef adjoint des renseignements (extérieurs) des gardiens de la révolution au Kurdistan iranien, sera blessé lors de la fusillade. La police autrichienne le laissa quitter l’hôpital où il avait été soigné, puis se réfugier à l’ambassade d’Iran et quitter le territoire autrichien le 22 juillet. Un autre Iranien, un certain Bouzourgian, garde du corps, retenu un temps dans les locaux de la police, puis visé par un mandat d’arrêt finalement levé, a pu lui aussi regagner Téhéran. Le troisième homme, Haji Moustafavi Lajeverdi, chef des services secrets (intérieurs) au Kurdistan, put quitter librement l’Autriche.

Un document exceptionnel

Ghassemlou à chevalCes entretiens entre les envoyés de Téhéran et les chefs kurdes avaient été enregistrés par les participants: après avoir été conservées par la police autrichienne, les cassettes de Ghassemlou ont été remises au PDKI: c’est Abdoulla Hassan Zadé, secrétaire général du PDKI, qui nous a personnellement permis de les écouter. C’est un document exceptionnel: jamais sans doute Abdoul Rahman Ghassemlou n'avait exposé avec un tel souci pédagogique sa conception de l'autonomie pour le Kurdistan iranien. Les questions et les réponses de ses interlocuteurs iraniens, assurés, croyaient-ils, que leurs propos ne seraient jamais divulgués, éclairent de façon révélatrice la psychologie et les catégories mentales des responsables de la République islamique d'Iran, qui oscillent entre des références à des concepts politiques modernes et... au califat d'Ali.

Ghassemlou avec cheikh EzzedineLes assassins de Ghassemlou et de ses amis kurdes ont-ils résolu de le supprimer après avoir entendu ses déclarations? Ou étaient-ils déterminés à le tuer avant le début de ces discussions?. Seul leur procès apporterait une réponse à ces questions. La lecture de ce document exceptionnel permet d'avancer le scénario suivant: les autorités iraniennes, sachant que le mouvement de Ghassemlou avait été très affaibli par les coups de l'armée iranienne et par une nouvelle scission (1988), et connaissant son désir d'arriver à une solution négociée, ont peut-être espéré qu'il se contenterait d'une demie-mesure: la légalisation de son parti. Mais Ghassemlou s'obstinant à demander la proclamation solennelle de l'autonomie du Kurdistan par les nouveaux dirigeants iraniens (Khomeiny est mort le 4 juin 1989), les émissaires de Téhéran ont contacté leurs responsables, le soir du 12 juillet 1989, après la première rencontre: l'ordre est alors tombé: "abattez-le".

                     *****

"La Paix soit avec vous! Nous avions convenu entre nous que ces contacts devaient rester totalement secrets", déclare Sahraroudi, car y a “des ennemis qui ne veulent pas que ces problèmes soient résolus".... Et Sahraroudi précise: "Même a l'intérieur du gouvernement iranien, il y a des gens qui ne veulent pas de contacts; au sein de l'exécutif, il n'est pas possible de parler ouvertement de ce problème".

Abdoul Rahman Ghassemlou va droit au but:

"Au cours de notre dernière rencontre, on a parlé de deux points essentiels:

- l'acceptation du principe d'autonomie

- le principe de la libre activité de notre parti dans le pays.

Vous avez répondu qu'actuellement les autorités du régime ne sont pas d'accord sur l'acceptation du principe d'autonomie. Le deuxième point, nous l’avons longuement discuté au bureau politique: est-ce que les pechmergas garderont les armes ou pas? Le bureau politique pense qu'il est impossible de rendre les armes. Vous comprendrez qu'après dix ans de guerre, et toutes ces victimes, l'autonomie est devenue le symbole de nos revendications. Utiliser un autre mot? Si vous acceptez le contenu de l'autonomie, pourquoi est-ce que vous avez peur du mot?".

Tout en ne cessant pas de marteler qu'il est l'homme de l'autonomie -- "ma génération, c'est la génération de la démocratie et de l'autonomie" -- Ghassemlou invite ses interlocuteurs à négocier avec lui, en les mettant en garde:

"Bien sûr, si le problème kurde n'est pas résolu, cela pourrait conduire à des revendications centrifuges et au séparatisme"...

Sahraroudi prend alors la parole: “C'est la première fois qu'on discute entre nous de ce que l'Islam pense du problème des nationalités. Pour résoudre nos problèmes, nous n’écoutons personne, ni l'Est ni l'Ouest, nous sommes prêts à nous sacrifier pour nos idéaux".

Abdoul Rahman Ghassemlou revient à la charge: "Je voudrais vous dire que je ne suis pas convaincu par tous ces obstacles à la proclamation de l'autonomie que vous avez énumérés... C'est maintenant MM. Khamenei et Rafsandjani qui dirigent la prière du vendredi à Téhéran. Ils pourraient faire une déclaration sur l'autonomie du Kurdistan”.

Et Ghassemlou d'exposer en détail sa conception de l'autonomie:

"Pour nous il y a 4 points essentiels:

- l'autonomie, cela veut dire la décentralisation du pouvoir.

- le deuxième point essentiel pour nous, c'est la langue kurde. Le Kurde doit devenir la langue officielle de la région kurde.

- le troisième problème, c'est la délimitation de la région autonome. Pour ca il faut prendre en considération les facteurs géographiques, économiques, et surtout la volonté de la population des régions où vivent les Kurdes.

- le quatrième point est essentiel pour la population kurde: Il faut que la sécurité à l’intérieur de la région kurde soit assurée par les Kurdes.

Voilà les quatre points importants, et nous ne demandons pas davantage... En ce qui concerne leur application, nous sommes réalistes. Par exemple, pour la délimitation des frontières, il y aura des litiges. Mais les Kurdes ne sont pas prêts à faire la guerre pour les détails, si l'essentiel est accepté".

Ghassemlou conclut: "C'est impossible de changer le mot "autonomie". Ce mot a une charge émotionnelle, historique, pour la population kurde. C'est un symbole. J'ai l'impression que vous acceptez le contenu, mais que vous voulez qu'on renonce au mot. Quand on lit un texte sacré en Islam, on ne peut pas commencer sans dire "Bismilla Rahim" (Au nom de Dieu). C'est la même chose, vous acceptez le contenu de l'autonomie, mais pas le "Bismilla Rahim".

Les Iraniens disent alors qu'ils doivent contacter Téhéran avant de reprendre des discussions qui "ont créé beaucoup d'espoir". Et ils se séparent en disant qu'ils téléphoneront pour préciser l'heure du prochain rendez-vous, le lendemain. 

Lors de la rencontre suivante, le 13 juillet, Sahraroudi dit qu'il a contacté ses "frères" a Téhéran.

"Vous avez dit hier que les responsables iraniens pourraient parler de l'autonomie à la prière du vendredi...Il y a des problèmes sur lesquels les responsables, l'Imam, peuvent parler à la population. Mais il faut préciser qu'il y a des problèmes sur lesquels nous avons des points de vue différents.

Et Sahraroudi se lance dans une longue digression révélatrice de la façon dont le régime résout -- ou ne résout pas -- ses problèmes: "Bien sur nous avons d'autres problèmes: Depuis dix ans il y a une discussion très animée sur le rôle du Bazar: certains disent qu'il ne faut pas le laisser contrôler l’économie de l'Iran, et que les déshérites soient considérés comme des citoyens de deuxième classe. À cette époque, l'Imam était vivant, et il a dit que l'Islam n'est pas pour le capitalisme, l'Islam n'est pas pour le contrôle de l'Etat, L'Islam est au milieu, c'est une troisième voie qui a ses règles! Je vais vous citer l'exemple du commerce extérieur: trois fois des lois ont été soumises au majlis (parlement), sans solution... Donc à la fin, ils ont été obligés de les soumettre au conseil du discernement.

Venons en maintenant à l'autonomie... C'est comme pour l’économie: Il y a deux pensées là-dessus. Il y a une pensée qui rappelle qu'à l’époque de sa Sainteté Ali (gendre de Mahomet et quatrième calife) sa Sainteté Ali gouvernait depuis le siège central du califat; mais il y avait d'autres régions, qui s'appelaient "vilayets" (provinces), dont les "valis" (gouverneurs) avaient des compétences beaucoup plus vastes que celles de l'autonomie. Il y a une autre école qui dit que c'etait à l’époque d'Ali, et qu'aujourd'hui les conditions sont différentes: nous sommes entourés d'ennemis, de pays qui sont dans l'OTAN, de régimes réactionnaires, qui ne laisseront pas l'autonomie rester dans ses limites. Ils essaieront de l’élargir, pour que ça aboutisse à la séparation. Donc l'autonomie n'est pas un problème qu'on peut résoudre  avec une ou deux déclarations à la prière du vendredi.

Deuxième problème: le PDKI veut garder la même situation, et en même temps négocier avec la RII; mais ca, je suis sûr que ce ne sera pas accepte”.

Sahraroudi fait une nouvelle digression, pour expliquer comment fonctionne le système islamique: "Je vais vous donner un autre exemple: les relations extérieures. Cela a été discuté pendant des années avant qu'on prenne une décision. Si nous avons coupé les relations avec les USA ou rétabli les relations avec l'URSS, ce n'est pas à la suite d'une décision qui a été prise en une journée ou deux par une ou deux personnes. On a eu des discussions, et à la fin, au bout de plus de trois ans, dix ans, onze ans, et tout en prenant en considération la situation de l'URSS, on est arrivé à la conclusion d'avoir des accords avec eux. Pourquoi? Parce que nous avons les problèmes de l'Afghanistan, du Pakistan, du Golfe, et bien sûr parce que nous avons des problèmes avec l'Occident. Donc l'autonomie, il faut que ce soit discuté pendant des années. Je suis sûr que, dans les conditions actuelles, l'autonomie telle que vous la présentez ne sera pas acceptée”. Et il cède la parole à Haji Moustafavi.

Haji Moustafavi: "Bismilla Rahim... Les partis communistes se basent sur la théorie des nationalités de Staline. Les Arabes disent: voici notre point de vue. Les partis sociaux démocrates ont leur solution. En ce qui nous concerne, les forces islamistes, la RII, il n'y a pas eu jusqu'a maintenant d'analyse du problème des nationalités. Si on arrive à amener la République Islamique à se pencher sérieusement sur ce problème du point de vue théorique, ce sera une grande réussite. Dans l'Islam, il y a bien sûr une tradition, chez le Prophète et ses successeurs. J’espère que le régime va se pencher sur le problème, et qu'entre ce que dit la Tradition, et ce que vous revendiquez, on pourra trouver entre les deux...

Ghassemlou reprend la parole en disant qu'il ne peut pas accepter la position de ses interlocuteurs:

"Vous dites que le problème essentiel maintenant, ce n'est pas de résoudre le problème de l'autonomie, mais de régler les relations entre le parti (PDKI) et la République Islamique d'Iran (RII): Nous, nous sommes venus pour vous demander de résoudre le problème de l'autonomie". Et Ghassemlou explique longuement que le droit à l'autodétermination peut se réaliser sous plusieurs formes: l’indépendance, un statut fédéral, ou l'autonomie.

"Le problème pour nous, poursuit Ghassemlou, c'est de savoir si la RII veut vraiement résoudre le problème des nationalités en Iran. Si la RII dit oui, alors on veut savoir: Comment est-ce que la RII veut résoudre

le problème? est-ce que c'est l’indépendance, ou le fédéralisme, ou l'autonomie? Nous, les Kurdes, nous avons formulé la demande la plus minimale. Nous acceptons aussi le fédéralisme. Bien sûr, à mon avis, comme l'Islam de l’époque avait une certaine forme de fédéralisme, ce serait mieux de prendre le fédéralisme, et de créer par exemple une union des républiques fédérale de l'Iran. Alors si vous n'acceptez ni l’indépendance, ni le fédéralisme, ni l'autonomie, cela veut dire que vous n'acceptez pas de résoudre le problème des nationalités".  

Et de conclure: "Peut-être que demain il y aura une autre partie de l'Iran qui demandera l'autonomie; il faut avoir le courage de régler les problèmes internes iraniens avec des principes, des lois pour tout le monde, pour les Arabes, les Beloutches, les Turcomans, les Kurdes. Si dès aujourd'hui on ne peut pas régler ce problème, cela deviendra une calamité pour notre pays”.

Après une brève discussion, les divers interlocuteurs prennent rendez vous pour le lendemain. Fadil Rassoul, l’intermédiaire kurde irakien, intervient alors pour résumer les positions des deux parties, et dit: "Ou vous arrivez a des accords, vous voulez continuer le dialogue, sans qu'il y ait la guerre. Ou tout en continuant la guerre, vous poursuivez les négociations. Mais, conclut-il, c'est mieux d'arriver à un accord maintenant: l’époque est propice. Dans trois ans, ce sera peut-être différent, l’équilibre ou le déséquilibre des forces sera différent, les conditions seront différentes"...

Ce sont ses derniers mots... On entend des bruits de chaises, de table bougées... Puis comme quatre coups étouffés -- des coups de feu avec un silencieux?... Puis plus rien... Quand la police, alertée par des voisins appelés par Sahraroudi, lui-même blessé, entre dans l'appartement, elle découvre les cadavres des trois Kurdes...

(Le Monde, 1 Janvier 1998)

(Frankfurter Allgemeine, 19 Januar 1998)

(Der Standard, 30 Janner 1998)

 

 

 

 

 

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