CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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FRANCE IRAK : Une idylle sans faille

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Massoud Barzani

Massoud Barzani

 

Le Mouvement National Kurde

 

Kurdistan, Guide Littéraire

 

Kurdistan

 

 

1 L’Engagement

Saddam HusseinC’est d’abord l’histoire d’une percée française sur une chasse gardée des Britanniques: depuis que ceux-ci en reçurent le mandat en 1922, l’Irak n’avait pratiquement pas d’échanges avec la France quand Bagdad rompit les relations diplomatiques avec Paris à la suite de l’expédition de Suez (1956).

Après la révolution du 14 Juillet 1958, Kassem fait des ouvertures à la France, qui hésite. Déçu, Kassem se tourne vers l’URSS, se retirant en Mars 1959 du Pacte de Bagdad.

La fin de la Guerre d’Algérie et l’indépendance de ce pays lèvent un très gros contentieux dans les relations bilatérales: en Janvier 1963 Kassem rétablit les relations diplomatiques entre Paris et Bagdad, déclarant: "Entre nous et le peuple français il existe des liens que rien n’aurait dû altérer". Un accord de coopération culturelle et technique est alors signé.

Très vite les relations se développent: la France, qui était le 23° fournisseur de l’Irak en 1963, devient son 13° fournisseur en 1966, quand Adnan Pachachi, ministre des affaires étrangères, est reçu à l’Elysée, et passe au 5° rang en 1968.

1967 marque le premier grand tournant dans les relations franco-irakiennes -- comme, d’ailleurs, avec le reste du monde arabe. Quelques jours avant le conflit israelo-arabe, De Gaulle avait en effet mis en garde les Israeliens contre une reprise des hostilités. Et, aussitôt après, il proclame l’embargo sur les livraisons d’armes aux pays du champ de bataille -- et en premier lieu Israel. Cette attitude vaut à la France un traitement privilégié: dès le 26 Juin, le gouvernment irakien autorise la Compagnie Française des Pétroles (CFP) à réutiliser les pipelines irakiens, tandis qu’il maintient l’embargo sur les fournitures de pétrole à la Grande Bretagne, aux USA et à la République Fédérale Allemande.

En Juillet 1967, l’Irak demande à la France de prendre la relève des intérêts britanniques et américains en Irak. Et le 19 Septembre 1967 un accord commercial est signé.

Le général Aref veut confier à la CFP le soin de développer l’exploitation des gisements de pétrole de Roumeila, dans le sud de l’Irak. Mais la CFP hésite et cède devant les pressions américaines. Finalement, l’Irak confiera à l’URSS le soin d’exploiter les gisements de Roumeila -- sauf sur un secteur délimité qui sera confié à ELF-ERAP.

Le 3 Février 1968, ERAP signe avec l’INOC (Iraqi National Oil Company) un contrat qui fait de la compagnie française un "contracteur général". ERAP est autorisé à procéder à l’exploration sur quatre blocs d’une superficie totale de 10.800 Km2, dans des conditions assez draconiennes: 55% de cette superficie doivent être rendus au bout de 3 ans, et au bout de 6 ans ERAP ne conservera plus que la zone d’exploitation.

En cas de découverte un nouveau contrat de 20 ans sera signé. ERAP avance l’argent pour la mise en exploitation du gisement: ERAP sera remboursé sur le cash flow. En aucun cas l’Irak ne devait débourser d’agent. Pour lui, il n’ avait qu’un manque à gagner éventuel sur ses revenus. Pour ERAP, un droit d’achat de 30% de ce qui sera exploité.

Et du 7 au 10 Février 1968, le chef de l’Etat irakien, le général Abdel Rahman Aref, fait un voyage officiel en France, où il tente, sans succès, d'acquérir des Mirage.. Mais ce personnage falot devait être renversé quelques mois plus tard, en Juillet 1968 et c’est avec le Baas que se développeront véritablement les relations franco-irakiennes.

En 1969, la France participe pour la première fois à la Foire Internationale de Bagdad. En 1971, une mission économique française dirigée par Mr Gorse vient à Bagdad. Le climat des relations franco-irakiennes est alors alourdi par le contentieux avec ERAP: Très vite, étant donné l’évolution du contexte pétrolier international, le contrat avec ERAP avait perdu son aspect "révolutionnaire". Après avoir investi plus de 30 millions de dollars en 1972 ERAP trouve que ce pétrole lui revient trop cher pour permettre une commercialisation profitable. Et après plusieurs années de négociations, l’accord se conclut par une "séparation à l’amiable" en Juillet 1977.

La nationalisation de l’Iraq Petroleum Company (I.P.C) le 1 Juin 1972 marque le second tournant dans les relations franco-irakiennes.

Pendant les mois de crise qui ont précédé la nationalisation la France a joué un rôle modérateur: le gouvernement français a vu dans la décision de l’I.P.C de diminuer de 40 pour cent ses enlèvements pétroliers une évidente mesure de représailles des Britanniques et des Américains après l’accord irako-soviétique de la mi-avril sur la commercialisation du pétrole de Roumeila. Après l’ultimatum irakien du 17 mai, la France s’efforce d’inciter les intéressés à trouver un terrain d’entente.

Aussi, aussitôt après la nationalisation, Bagdad suggère au gouvernement françaisSaddam et Kossyguine d’ouvrir des négociations pour "préserver les intérêts français". Le gouvernement français est très embarrassé, car un refus serait interprété par les Irakiens comme une preuve de sa "collusion" avec les "impérialistes". Et la CFP tire le tiers de son approvisionnement de l’Irak, alors que pour les Anglais ou les autres membres du consortium, l’Irak ne représente que le 1/10 ou le 1/20 de leurs ressources.

La France peut-elle faire pour autant cavalier seul? Cela lui est difficile, car la CFP travaille avec les autres membres du consortium (Royal Dutch, BP, Standard Oil of New Jersey, et Mobil) dans de nombreux pays où elle a des gisements, notamment dans les Emirats du Golfe Persique.

Le président de la CFP, René Granier de Lilliac, ne cache pas qu’il est devant un dilemme, et se montre partagé entre "son souci permanent d’une solution générale" (et donc pour ses associés) et la "défense des intérêts français en cause" (et ceux de la CFP en particulier...).

La position de la France est manifestement très délicate: après la nationalisation de l’IPC, une délégation de dirigeants de banques franco-arabes va à Bagdad étudier les moyens d’aider financièrement le gouvernement de Bagdad. Parmi ces banques, il y a l’UBAF dont le capital est détenu à 40% pat le Crédit Lyonnais) et la FRAB-BANK (dont la Société Générale détient le 1/4 du capital). Cette mission est interprétée comme un aquiescement officieux de Paris aux propositions de Bagdad. Les réactions de la presse britannique sont aussitôt très violentes: "La France change de camp" titrent les journaux de Londres.

De son côté, le régime irakien attribue une certaine cote d’amour au régime du président Pompidou, continuateur de De Gaulle. Après l’échec des négociations avec l’IPC, en Février 1972, Saddam Hussein avait fait un voyage secret à Moscou, qui avait débouché sur la signature d’un traité d’amitié et de coopération, à Bagdad, le 9 avril 1972. Mais celui qui n’est encore qu’un "jeune loup" et que le N°2 du régime irakien veut en même temps briser le front pétrolier occidental et éviter d’être astreint à un tête à tête trop exclusif avec le camp socialiste.

Les vicissitudes de la politique intérieure irakienne devaient avoir des répercussions durables sur l’avenir des relations entre Paris et Bagdad. En effet, le vice-président Ammache ne voyait dans la France qu’un "tremplin" vers la Grande Bretagne et la République Fédérale Allemande. Mais il devait être limogé, et envoyé comme ambassadeur en URSS.

Saddam, qui venait de montrer son habileté à se débarrasser de ses rivaux éventuels, voyait, lui, dans la France, le "pôle" autour duquel devaient se regrouper les autres pays de la Communauté Européenne pour élaborer des relations spéciales -- et plus équitables -- avec le monde arabe.

L'ambassadeur de France à Bagdad, Pierre Cerles, spécialiste du monde soviétique, joue un rôle important dans le développement des relations franco-irakiennes. C'est lui qui remet à Saddam Hussain en décembre 1971 une invitation officielle à venir en France. Le premier voyage de Saddam Hussein, à la mi-Juin 1972, devait permettre aux deux partenaires de préciser leurs positions. D’entrée de jeu, Saddam Hussein déclare à son arrivée à Paris, le 14 Juin 1972, "nous ne sommes pas ici pour demander des armes, mais pour asseoir les relations franco-arabes sur des bases solides".

Chaban-Delmas, le premier ministre français, répond en mettant l’accent sur... les échanges linguistiques et culturels!

Piqué au vif, Saddam réplique:Saddam et Hassan al Bakr

"Pour notre part, l’amitié est indivisible. Elle devrait se traduire non seulement sur le plan culturel, mais dans tous les domaines: économiques et politiques en particulier..." Après s’en être pris à l’Amérique, à l’Angleterre et à l’Allemagne qui ont voulu imposer à l’Irak des accords "léonins", Saddam Hussein ajoute: "Nous ouvrons notre porte à la France, et nous l’invitons à tirer avantage de l’occasion que nous lui offrons. Ce serait tout autant votre intérêt que le notre".

Saddam propose-t-il à la France un accord comparable à celui qu’il vient de signer avec l’URSS? On sent, à Matignon, beaucoup de réticences... Beaucoup de choses dépendront des décisions que la France prendra à l’égard du cartel des compagnies pétrolières.

Saddam Hussein a un entretien décisif à l’Elysée avec le président Pompidou le 15 Juin. Et son séjour à Paris se termine le 18 Juin avec la signature d’un accord qui privilégie la France par rapport à ses partenaires de l’IPC: elle pourra en effet enlever pendant 10 ans la part de brut (12 millions de tonnes) à laquelle elle avait droit avant la nationalisation, et ce à un prix relativement avantageux. Par ailleurs, l’Irak bénéficiera de l’assistance de la France "pour la réalisation de projets industriels et la mise en valeur des ressources naturelles". Mais Saddam Hussein repart sans avoir signé de traité.

L’année suivante, en 1973, l’Irak parviendra à un accord avec les membres de l’IPC sur le montant des indemnités devant compenser la nationalisation de la Compagnie.

Le rapprochement franco-irakien était donc déjà très net quand, en avril 1973, Michel Jobert devient le ministre des affaires étrangères du président Pompidou. On oublie un peu aujourd’hui que pendant ces années 1969-1973, le ministre des affaires étrangères du gouvernement français était Mauriche Schumann, et que la politique arabe de la France était l’oeuvre de l’Elysée, de Pompidou.

Avec Jobert, elle prend véritablement son essor. Le 9 Février 1974, le nouveau ministre des affaires étrangères du gouvernement Messmer est à Bagdad, après avoir fait la tournée des principaux pays du Proche-Orient. Michel Jobert écrira plus tard:

"Mon rôle était de développer une politique à long terme, ouvrant les pays du Proche-Orient... traditionnellement tournés vers la culture et le commerce anglo-saxons, à nos industriels, nos commerçants et nos professeurs. Il fallait établir un dialogue, à peine ébauché, être présents, inspirer confiance et donner à la politique suivie par la France depuis 1967 la perspective industrielle et culturelle qui lui manquaient totalement. Elle n’avait eu jusque là qu’une interprétation purement politique".

En l’accueillant à Bagdad, Saddam Hussein déclare à Jobert: La France est un partenaire idéal, "Vous ne nous menacez en aucune manière, et vous ne menacez en rien ceux qui nous environnent".

Et pour la première fois, on parle armements, même si, officiellement, il n’en a été question que de façon générale.

Dans le domaine civil, les exportateurs français ont des plans ambitieux dans les branches suivantes: industrie lourde, pétrochimie, cimenterie, usines de textiles, papier, oléoducs.

Mais Jobert a aussi des projets politiques: à Bagdad, il propose d’organiser une conférence mondiale sur l’énergie, réunissant consommateurs et producteurs, et surtout, il lance le projet de "dialogue euro-arabe".

La réaction isréalienne, après le voyage de Jobert, est violente: "La France vient de liquider complètement l’indépendance de sa politique en échange du pétrole arabe", écrit le journal israelien Davar.

Quelques jours après la visite de Michel Jobert, une délégation économique de 45 personnalités des affaires françaises, conduite par Habib-Deloncle, président de la chambre de commerce franco-arabe, arrive à Bagdad pour une visite de 5 jours. Et le 14 Mars 1974, un accord de coopération économique et technique est conclu entre la France et l’Irak. Il prévoit notamment la réunion annuelle d’une commission mixte.

Mais la mort du président Pompidou le 2 avril 1974 devait entraîner le départ de Michel Jobert de son bureau du Quai d’Orsay -- le 28 mai suivant.

En Décembre 1973, l’Irak avait signé avec le Creusot Loire un contrat de 600 Millions de francs lourds pour la construction d’une aciérie à Khor Zubair, dans le sud, près de Basrah. En Octobre 1974, Le Creusot Loire signe un nouveau contrat comportant:

-la construction d’un réseau d’adduction d’eau de 40 Kms.

- la construction de deux unités de production d’éponge de fer

- des équipements portuaires.

La première installation de concentration de minerai de fer devait avoir une capacité annuelle de 400.000 tonnes/an, et approvisionner le complexe sidérurgique de Khor Zubair. La deuxième unité, avec une capacité de 750.000 tonnes/an, était detinée à l’exportation.

Avec ce contrat -- qui,pour la première fois atteint le chiffre d’un milliard de Francs lourds -- s’ouvre l’ère de Jacques Chirac et des contrats "fabuleux". Indéniablement, le premier ministre du nouveau président, Valéry Giscard d’Estaing, et Saddam Hussein, qui n’est encore que le N°2 irakien, avaient beaucoup de choses en commun.

Ce que Chirac aimait dans Saddam Hussein, c‘était le nationaliste ombrageux qui voulait construire son pays, forger une nation. Son souci d’indépendance à l’égard des blocs, américain ou soviétique, ne pouvait que séduire le gaulliste intransigeant qui était devenu le premier ministre de Giscard d’Estaing.

"A la hussarde, Chirac fera sortir Saddam du ghetto", disent aujourd’hui des diplomates français qui ont un peu tendance à oublier l’oeuvre de ses prédécesseurs.

C’était d’autant plus exagéré que les évènements -- la guerre d’Octobre 1973 et le quadruplement du prix du pétrole -- vont eux aussi contribuer à développer les relations franco-irakiennes: alors que les exportations françaises ne couvrent que 10% des importations de pétrole, la presse française découvre que l’Irak consacrera en 1975 trois milliards de dollars au développement de son industrie: "Cette somme représente à peu près le déficit de la balance de la France en 1974". Désormais, l’Irak est un pion majeur sur l’échiquier diplomatique français...

Précédé par un bref voyage de Christian Bonnet, son ministre de l’Agriculture, qui signe un accord de coopération agricole à Bagdad, le 4 Novembre 1974, Jacques Chirac fait son premier voyage à Bagdad pendant les premiers jours de Décembre 1974. C’est aussi le premier voyage d’un premier ministre français en Irak.

L’ironie du sort veut qu’en se rendant à Bagdad, Chirac réponde à une invitation qui avait été adressée deux ans plus tôt par Saddam Hussein à son grand rival -- Jacques Chaban-Delmas.

D’emblée, l’entourage du premier ministre français souligne qu’il s’agit d’un voyage à "dominante économique". Et à son retour à Paris le 3 décembre 1974, les bureaux du premier ministre font état de contrats fabuleux d’un montant total de 15 milliards de Francs, comprenant notamment la construction par Pechiney d’une usine d’aluminium (400 millions de francs), la construction d’un hôpital militaire de 1.600 lits (800 millions de francs), celle d’un complexe pétro-chimique dans la région de Basrah (3,5 milliards de francs), mais aussi un réseau de télécommunication par câbles, la construction de deux usines d’assemblage par Peugeot et Saviem, et divers projets de coopération. Enfin l’Irak achèterait des Airbus .Ces contrats seront "probablement" signés lors de la visite que devait faire en Février suivant Norbert Segard, secrétaire d’état au commerce extérieur.

Selon l’entourage de Jacques Chirac, l’Irak, qui était sur le point d’adopter le système de télévision allemand PAL va adopter le système français SECAM, présentant cette décision comme un "cadeau" du vice-président irakien à son invité.

Il pouvait se le permettre, car si les media français sont plus discrets sur ce contrat, la France lui vend aussi des armes, et notamment 40 hélicoptères Alouette qui sont utilisés contre les Kurdes. (Voir CK, le chapitre Un Etat contre les Kurdes)

Visiblement conquis par Saddam Hussein -- malade, le président irakien Hassan al Bakr ne pourra le recevoir -- Jacques Chirac va jusqu’à faire un éloge surprenant du régime irakien, déclarant que "le nationalisme au meilleur sens du terme, et le socialisme comme moyen de mobiliser les énergies et d’organiser la société de demain sont deux sentiments très proches du coeur des Français".

Dans une tribune libre, l’écrivain Claude Roy ne pourra s’empêcher d’ironiser de façon cinglante sur ce soudain attrait de Jacques Chirac pour un "socialisme" qui fait "bouillir la marmite".

Le plus étonnant, c’est que de son côté Saddam Hussein éprouve une véritable amitié pour Jacques Chirac, allant jusqu’à lui téléphoner à l’improviste, dérangeant un interprète au milieu de la soirée, pour consulter Jacques Chirac sur les sujets les plus divers.

Quelques semaines plus tard, l’Irak signe avec la France un accord de coopération nucléaire.

Au mois de Mars 1975, Saddam Hussein en route pour la réunion de l’OPEP à Alger, au cours de laquelle il se réconciliera de façon spectaculaire avec le Chah d’Iran, fait une brève escale à Paris, où il est reçu à déjeuner par Jacques Chirac.

Les relations entre les deux pays sont excellentes, les deux hommes d’état ayant noué des liens personnels assez exceptionnels.

Mais lorsque le vice-président Saddam Hussein vient pour la deuxième fois en France en visite officielle, le 5 Septembre 1975, en passant tout d’abord le week-end avec Chirac, en Provence, on se demande à Paris si le chiffre de 15 milliards de francs de contrats avancé par Jacques Chirac à son retour de Bagdad n’est pas le fruit d’un "amalgame quelque peu exagéré entre le sûr, le probable et l’éventuel", et si la perspective de contrats "fabuleux" ne risque pas de déboucher sur de cruelles désillusions: finalement, le montant total des contrats signés en 1975 s’élèvera peut-être à 2 milliards de francs.

Ce dur retour à des réalités beaucoup plus modestes s’explique, d’une part, par le fait que le pactole pétrolier irakien a des limites. D’autre part, l’insuffisance des infrastructures irakiennes freine considérablement le développement du pays. Mais surtout, la France doit désormais faire face à une concurrence étrangère qui se fait de plus en plus âpre. Les Allemands, qui viennent de rétablir leurs relations diplomatiques avec l’Irak, font une rentrée en force, devenant le premier fournisseur, avec 1,5 milliard de francs d’exportations à destination de l’Irak.

Cela n’empêche pas Jacques Chirac d’accueillir Saddam Hussein le 5 Septembre 1975 à Orly comme un "ami personnel" pour lequel il a non seulement de la "considération" mais "de l'affection". Le Premier ministre français ajoutera, au cours du séjour de Saddam Hussein à Paris, que "la France a une politique qui n’est pas seulement dictée par l’intérêt, mais par les élans du coeur".

Mais le 9 Septembre 1975, au cours de sa visite au centre nucléaire de Cadarache, le vice-président irakien signe un accord de coopération nucléaire, qui porte sur la construction d’un centre de recherches nucléaires d’un milliard et demi de francs, doté d’un réacteur expérimental de type Osiris, fonctionnant à l’uranium enrichi. Cet accord, d’un montant de 1,45 milliard de francs, devait permettre à Bagdad de construire le centre de recherches nucléaires de Tamouz, où devaient être formés plusieurs centaines de techniciens. Mais ces réacteurs nucléaires seront bombardés par l’aviation israelienne en pleine guerre Iran-Irak, le 7 Juin 1981, juste avant leur chargement en combustible radioactif. (Voir Israel's Attack against Osiris, Iraq's Nuclear Reactor, par Erik Pierre, dans L'Irak de la Crise au Chaos, sous la direction de Kenneth Brown, Ibis Press, Paris 2004)

L’ampleur de la coopération nucléaire franco-irakienne -- qui se fait malgré les réserves du ministre des Affaires Etrangères de l'époque, Jean Sauvagnargues -- demeure un secret d’état, mais tout indique qu’elle est allée beaucoup plus loin qu’on ne veuille l’admettre. Le général Gallois, expert en la matière, rappelle les déclarations de Saddam Hussein, affirmant à sa sortie de l’Elysée qu’à la suite de l’entretien qu’il avait eu avec le chef de l’état français, l‘Irak "sera la première puissance atomique du Croissant fertile", déclaration confirmée par la signature d’accords avec Framatome. "La France a souhaité que l’Irak devienne une puissance nucléaire, je suis allé faire des conférences à Bagdad sur la stratégie nucléaire, j’ai eu Saddam Hussein pour élève", conclut le général Gallois, en s’élevant contre le "cynisme" de la France qui s’associera par la suite aux USA pour bombarder l’Irak (en 1991).

Après la visite de Saddam Hussein à Paris, la presse française revient sur le fait que les grands contrats irakiens n’ont finalement été que des "mirages": on ne parle plus des Airbus, l’hôpital est dans les cartons, il n’y a rien de nouveau au sujet de l’usine d’aluminium, le contrat du barrage de Mossoul n’est pas signé. Quant au complexe pétro-chimique de Basrah, un consortium d’entreprises françaises dirigé par Le Creusot Loire fait une soumission de 8 milliards de francs lourds: "C’est beaucoup trop cher", disent les Irakiens.

En fait, les exportations françaises à destination de l’Irak vont prendre un nouvel aspect -- l’accent étant mis sur les livraisons de matériel militaire. En décembre 1975 une mission militaire irakienne vient en France. Pour la première fois, il est question de matériel destiné à l’armée de l’air irakienne.

Le mois suivant, c’est autour de Jacques Chirac de faire un bref voyage à Bagdad -- en fait, il s’agit d’une brève escale au cours d’un voyage en Inde. Escorté par son ministre du commerce extérieur -- Raymond Barre -- Jacques Chirac arrive le 27 janvier 1976 à Bagdad, dîne avec Saddam Hussein, poursuit ses entretiens avec lui tard dans la nuit, avant de les reprendre au petit déjeûner. Chirac offre à Saddam Hussein une dague de chasse du 18° siècle. Quant à Saddam Hussein, il offre à Chirac... un palmier en or. Mais après cette rencontre leur porte-parole se refuse à toute déclaration. Les discussions ont-elles porté sur d’éventuelles ventes d’armes? Silence.

A la mi-mars 1976, le général Grigaut, chef d’état-major de l’armée de l’air française fait une visite officielle en Irak. Fin Mai 1976, Raymond Barre revient à Bagdad pour une visite de trois jours. Ce sera sa dernière visite comme simple ministre du commerce extérieur. En Septembre 1976, c’est autour d’Adnan Hussein, ministre irakien du plan (il sera exécuté en 1979) de venir en France pour négocier -- c’est alors officiel -- l’achat de Mirage.

Il faudra attendre un an pour que ces négociations se concrétisent: Raymond Barre revient à Bagdad les 25 et 26 juin 1977 -- il est alors premier ministre. L’ironie du sort veut que ce soit le successeur et rival de Chirac qui recueille les fruits de ses contacts personnels avec "son ami" Saddam Hussein.

Sur le plan politique, les Irakiens éprouvent des inquiétudes après le départ de Chirac de Matignon, craignant que Giscard d’Estaing n’infléchisse la politique étrangère française dans une direction plus "atlantiste" -- plus pro-américaine.

Au début de l’année, Guiringuaud, le ministre des affaires étrangères, est allé en visite officielle en Syrie, mais pas en Irak. Les relations syro-irakiennes sont très mauvaises, et les Irakiens ont été irrités par les déclarations de Guiringuaud, qu’ils jugent trop favorable à la Syrie.

De même, Guiringuaud est allé en voyage officiel en Israel.

Mais Raymond Barre rassure Saddam Hussein, et le 7 Juillet 1977 on annonce que l’Irak va acheter pour 7 milliards de francs de matériel militaire fançais, dont, notamment, 72 Mirage F-1 (un contrat portant sur l’acquisition de 36 Mirage est signé) équipés de missiles Magic, des hélicoptères Puma, des blindés AMX; l’Irak achètera également à la France (Thomson) un système de couverture aérienne (1 milliard de francs pour la première phase).

Le général Adnan Khairallah, ministre de la défense, vient souvent à Paris pour négocier ces divers contrats. Mais en fait les vrais négociateurs sont Adnan Hussein, le ministre du plan, et des militaires moins connus, comme le général Chenchel, chef d’état-major inter-armes, le chef d’état-major de l’armée de l’air, le général Habib Shaban al Takriti, et le brigadier général Kahtane al Azzawi, qui aurait demandé, selon certaines sources, une commission de... 30% pour le contrat des Mirage F-1.

En Juin 1978, Yvon Bourges, ministre français de la défense, fait un voyage officiel à Bagdad (22-25 Juin). A la fin de son séjour Bourges déclare: "Ma visite en Irak n’a pas été marquée par la conclusion de nouveaux marchés d’armes. Cette visite m’a toutefois permis de préciser les besoins de l’armée irakienne et de présenter des propositions".

Assez étrangement, les relations particulières qui s’étaient développées entre Chirac et Saddam Hussein n’ont pas été compromises par le départ de Chirac de Matignon: Raymond Barre saura à son tour trouver le registre lui permettant d’avoir un excellent contact personnel avec le vice-président irakien.

Le premier ministre français, qui a longtemps été, il ne faut pas l’oublier, professeur à la faculté de droit, est séduit, selon un diplomate français, par "la volonté d’apprendre" de Saddam Hussein. Il est aussi très favorablement impressionné par sa "réussite". Au début de leurs contacts, Barre n’était que ministre du commerce extérieur, et Saddam Hussein vice président. Ultérieurement, Barre devient premier ministre, mais il est heureux, au cours de ses entretiens avec Saddam, de pouvoir, dans son attitude favorite, les mains croisées sur les genoux, répondre à toutes les questions de son interlocuteur irakien sur les relations est-ouest, sur la politique pétrolière, etc. Lorsque Saddam Hussein deviendra président de la république, en Juillet 1979, Barre n’en éprouvera que plus de sympathie pour son "élève" qui a réussi.

Le 31 Juillet 1978, les relations franco-irakiennes sont troublées par un grave incident :à la suite d’une prise d’otages dans les locaux de l’ambassade d’Irak à Paris les membres du service de sécurité irakien tirent sur... les policiers français, et tuent l’un d’eux.

Quelques mois plus tard, voulant "décrisper" les relations franco-irakiennes, Saddam Hussein fait inviter une quarantaine de journalistes français en Irak, en Octobre 1978, et déclare: "Les relations avec la France doivent être différentes et exemplaires". Il lance aussi un avertissement: "Nous devons avoir un niveau convenable de fournitures militaires en provenance de la France. Si la France met son veto, nous reviserons notre attitude".

Apparemment son appel est entendu, car quelques jours plus tard on annonce la vente à l’Irak de missiles français air-mer AM 39, qui seront montés sur des hélicoptères lourds Super-Frelon.

L’année 1979 verra se multiplier les voyages de délégations françaises en Irak. Comme le remarque la presse française, "les membres du gouvernement français connaissent le chemin de Bagdad".

Jean-François Deniau, qui a remplacé son premier ministre au poste de ministre du commerce extérieur, fera deux visites à Bagdad, l’une en Février 1979 (17-20 Février),l’autre en Octobre 1979 (7 Octobre). Fouchier, le secrétaire d’état à l’agriculture, y va en Avril. Enfin, Raymond Barre, le premier ministre, fait une "visite de travail" à Bagdad du 7 au 9 Juillet 1979. De leur côté, les ministres irakiens multiplient les déplacements en France.

En Janvier 1979, Taha Mohieddine Maarouf,le vice-président de la république, vient en voyage officiel à Paris, accompagné d’une importante délégation comprenant notamment Hassan Ali, ministre du commerce extérieur, Saadoun Hammadi, ministre des affaires étrangères, Saad Kassem Hammoudi, ministre de l’information, et Latif Nassif Jassem, ministre de l’agriculture. En Mai 1979, c’est au tour d’Adnan Khairallah, ministre de la défense, d’être invité par son homologue français, Yvon Bourges.

Malgré ces nombreux déplacements, qui confirment le caractère privilégié des relations politiques franco-irakiennes, malgré des succès dans le domaine militaire, la France perd du terrain sur le plan des fournitures civiles-- si l’on excepte la conclusion, à la mi-Mai 1979, d’un important contrat de 3,7 milliards de francs pour la construction du nouvel aéroport de Bagdad.

En 1978, la France ne s’est placée qu’en 3° position pour les exportations, derrière le Japon, 1° avec 1 milliard de dollars, et la République Fédérale Allemande, avec 800 millions de dollars, le montant des exportations françaises s’élevant à 540 millions de dollars. Le caractère privilégié des relations politiques, le fait que la France soit le premier acheteur de brut irakien, ne donnent pas de rang préférentiel à la France dans les soumissions. Le facteur politique permet peut-être de dépasser les normes de 3 à 4%, dans certains cas, et pas plus.

La France est devenue le premier acheteur de pétrole brut irakien (20 millions de tonnes en 1978, 25 MT en 1979 ) et reçoit à cet égard les assurances les plus fermes de l’Irak: "Nous n’oublierons jamais votre attitude positive à notre égard...aux moments les plus difficiles de notre histoire", déclara Saddam Hussein à Raymond Barre.

"Vous avez été les seuls parmi les puissances occidentales à reconnaître la légitimité de notre décision, il y a quelques années, de nationaliser les compagnies pétrolières". Et après lui avoir garanti la "continuité et la sécurité" de l’approvisionnement de la France en pétrole, Saddam Hussein d’ajouter: "Toutes les fois que vous aurez un problème à cet égard, nous vous aiderons à le résoudre".

Assurance qui revêt une importance capitale pour la France en 1979, quand les fournitures de brut iranien sont tombées de 16 millions de tonnes en 1975 à 6MT en 1979.

Sur le plan politique, les échanges sont nombreux et fructueux. Au cours de son entretien avec Saddam Hussein, Barre a évoqué tour à tour les rapports Est-Ouest, les négociations SALT, le sommet de Tokyo, les problèmes de l’énergie, l’attitude de la France sur le problème palestinien, etc. L’un comme l’autre sont convaincus de la nécessité de relancer le dialogue euro-arabe.

Sur le plan militaire, l’année 1979 se caractérise par un désir accru de Saddam Hussein -- devenu président de la république irakienne -- de "briser le monopole de l’URSS en matière d’armements", et, après la chute du Chah d’Iran, de faire face à de nouvelles responsabilités dans le Golfe Persique.

Aussi l’Irak a-t-il engagé avec la France des négociations portant sur la livraison d’un matériel naval considérable, notamment des missiles surface-surface,des hélicoptères embarqués, des radars, des bâtiments de guerre, et la formation de 1.200 techniciens.

S’ils se réalisent, ces contrats porteraient sur un montant de 6 à 10milliards de francs.

Enfin, en Décembre 1979, l’Irak a acheté ferme une nouvelle tranche de 24 Mirage F-1 (au lieu des 36 supplémentaires prévus en Juillet 1977. L’Irak se réserve en effet d’acheter ultérieurement des Mirage 2.000).

Ansi il apparaît que les échanges franco-irakiens s’orientent de plus en plus vers le troc armes contre pétrole.

Un des diplomates du Quai d’Orsay chargé de superviser les relations franco-irakiennes assure que celles-ci ne sont pas mues par des considérations "mercantiles". Un de ses collègues, plus franc, reconnaît que "si le pétrole irakien arrêtait de couler vers la France, ce serait une défaite électorale certaine pour Valéry Giscard d’Estaing aux élections présidentielles de 1981". donnant ainsi étrangement raison à Adnan Kassab, l’ancien président de la compagnie pétrolière nationale irakienne, qui déclarait à Alger, le 1° Juin 1972,le jour de la nationalisation de l’IPC, "le pétrole irakien est d’intérêt stratégique pour la France". Le pétrole irakien n’arrêta pas de couler, mais

Valéry Giscard d’Estaing fut néanmoins battu en 1981.

2 Une dangereuse fuite en avant

Paradoxalement, après l’élection de François Mitterrand à la présidence le 10 mai 1981, il n’y eut aucun réexamen de la politique française à l’égard de l’Irak, engagé dans une guerre de huit ans (1980-1988) contre l’Iran. Au contraire. Durant son voyage en Egypte en Novembre 1982, le président Mitterrand déclare sans ambiguité: "Nous ne voulons pas la défaite de l’Irak".Et il le prouve en vendant à l’Irak pour 14 milliards de francs d’armements dans l’année, faisant de la France le deuxième fournisseur d’armes de l’Irak, après l’URSS.

En Février 1983, à la veille d’un voyage en Irak, Jordanie et Syrie, Claude Cheysson, le nouveau ministre français des relations extérieures, souligne la "continuité" de la politique française à l’égard de l’Irak, déclarant qu’elle est basée sur de "grands principes" et sur la "volonté de rester proche du monde arabe". Faisant allusion aux difficultés financières du régime irakien, Cheysson ajoute:"Nous n’allons pas changer notre politique parce que l’Irak, comme tant d’autres pays, et peut être à très court terme, a besoin de crédits".

L’Irak représentait pourtant pour la France un risque financier considérable: l’évaluation précise de ces engagements par le ministère des relations extérieures était un document hautement confidentiel, mais son montant se situait, au début du premier septennat de François Mitterrand, entre 3 et 5 milliards de dollars.

Après le voyage de Tarek Aziz, devenu ministre des affaires étrangères, à Paris en août 1983 -- le troisième en six mois -- la France accepte de rééchelonner la plus grande partie de la dette civile pour 1983 -- environ 1,2 milliard de dollars -- et d’acheter 4 millions de tonnes de pétrole irakien pour compenser les deux tiers de la dette militaire pour 1983, soit un peu plus d’un milliard de dollars: la moitié de cette dette militaire est constituée par un à compte de 3 milliards de francs que les Irakiens sont supposés payer cash pour leur dernière commande de 29 Mirage F-1, dont la livraison devait commencer en 1984 ou 1985. Les Irakiens soutiennent qu’on ne devrait pas parler de "crédit" quand ils demandent de différer le paiement d’une marchandise qui ne leur a pas encore été livrée!

Apparemment les dirigeants français croient le ministre irakien des affaires étrangères quand il admet que l’Irak a des "problèmes financiers temporaires", dûs essentiellement à la fermeture de l’oléoduc traversant la Syrie, dont l’alliance avec l’Iran coûte un milliard de dollars par mois à l’Irak. Tarek Aziz ayant affirmé que la guerre allait durer encore deux ans, un diplomate français remarque: "C’est une attitude très rationnelle: s’il disait que la guerre finira dans deux mois, personne ne le croirait... S’il disait qu’elle va durer cent ans, ce serait très mauvais pour le crédit de l’Irak. Son attitude est donc très logique". Tarek Aziz avait ajouté: "Nous traversons une période très difficile; nos amis doivent nous aider: quand la guerre sera finie, le futur du Moyen-Orient sera en Irak. Notre pays sera ouvert à ceux qui nous ont aidés; les autres seront sur la liste noire".

Cet engagement de la France socialiste aux côtés de l’Irak était difficilement compréhensible. Pressé d’expliquer la politique française en Irak, un des experts du parti socialiste qui jouent un rôle déterminant dans l’élaboration de cette politique fait allusion aux "déboires" de la politique arabe du président Mitterrand après son arrivée à l’Elysée, à l’époque de son premier voyage en Israel; il rappelle que pendant les six premiers mois, le gouvernement français n’a pas eu de politique arabe. "Dans ce contexte, l’Irak faisait exception; il y avait une longue histoire de relations, il y avait d’importants intérêts, il y avait la nécessité d’équilibrer les échanges commerciaux".

Tout en admettant que Saddam Hussein est "un des pires dictateurs de la région" et que Claude Cheysson, le ministre des relations extérieures, aurait dû tempérer certaines de ses déclarations, cet expert soulignait que "tous les visiteurs de Cheysson, depuis le roi Hussein de Jordanie jusqu’au président Moubarak, y compris les émirs du Golfe, déclarent unanimement qu’il ne faut pas lâcher Saddam Hussein, que c’est la stabilité de toute la région qui est en jeu".

En ce qui concernait la politique intérieure de l’Irak -- la répression systématiquement sanglante de toute dissidence -- on rappelait au parti socialiste que le parti n’entretient pas de relations avec un régime particulier, et que par contre il défend par principe la stabilité des frontières. Et, dit-on au parti socialiste, "qui souhaite une victoire de l’Iran? Pas même l’opposition irakienne, qui ne veut pas que Saddam Hussein soit remplacé par un ayatollah".

Un diplomate français ayant passé une grande partie de sa carrière au Moyen-Orient faisait une analyse différente de la politique irakienne de la France: pour lui aussi, "elle était un moyen commode d’arriver à un consensus avec presque tous les pays arabes, et de leur faire oublier certaines "tergiversations" de la politique française au Moyen-Orient". Mais surtout il était évident que les socialistes (et les communistes) du gouvernement français avaient été "piégés" par la "Délégation générale aux armements" qui avait fait pression sur le gouvernement, en disant que si l’on refusait de vendre des armes à l’Irak, le chômage frapperait l’industrie française de l’armement.

Selon ce diplomate, la politique de la France dans le Golfe était dictée par un "lobby pro-irakien tout puissant". Faisant preuve à l’égard du régime des moullahs iraniens d’une "allergie socialiste" typiquement laïque, les membres de ce lobby présentent le régime iranien comme un régime "abject et sanglant" qui ne laisse aucune alternative à la France.

Et fin 1983 le président Mitterrand approuve personnellement la décision extraordinaire de "prêter" à l’Irak, dans le cadre d’un accord de "leasing" de 3 ans, cinq avions Super-Etendard prélevés sur le matériel de l’armée de l’air française. Equipés de missiles Exocet AM 39, d’un coût de 10 millions de francs l’unité, et déjà livrés à l’Irak, ces avions joueront un rôle décisif dans le conflit avec l’Iran. C’est l’apogée de la "fuite en avant" de la France dans ses relations avec le régime de Saddam Hussein -- à un moment où les pays du Golfe commencent à reconsidérer leur soutien à l’Irak...

La victoire de Jacques Chirac aux élections législatives de 1986 et son arrivée à Matignon pour la première cohabitation ne fait que renforcer cette tendance. Jusqu’au bout, jusqu’au cessez le feu d’août 1988 qui marque la fin de la guerre Iran-Irak, la France ne cessera de s’engager à fond aux côtés de l’Irak -- au nom de la lutte contre l’intégrisme, pour maintenir l’équilibre historique entre les puissances ottomanes, arabes et persanes, sinon pour des raisons bassement mercantiles... Et quand la France organisera en Janvier1989 une Conférence internationale sur l'interdiction des armes chimiques, le Quai d'Orsay prend l'engagement auprès de Tarek Aziz, vice-premier ministre irakien, que l'Irak ne sera pas cité dans le communiqué final! (Claude Angeli et Stéphanie Mesnier, Notre Allié Saddam, Paris, Olivier Orban, 1992, P. 196)

3 La Rupture...jusqu’à quand?

L’invasion du Koweit par Saddam Hussein le 2 août 1990 force la France et tous les pays occidentaux à reconsidérer leurs relations avec l’Irak: du jour au lendemain, le meilleur ami de la France devient un paria. Et le président Mitterrand engage résolument la France dans la coalition militaire qui va chasser l’Irak du Koweit -- malgré l’opposition de Jean-Pierre Chevènement, son ministre de la Défense, qui parle de "guerre coloniale". Le raisonnement de Mitterrand est simple: la France doit en être, pour défendre son rang et son siège au Conseil de Sécurité de l’ONU.

Le président Mitterrand -- est-ce une concession à son ministre de la défense ? -- fera cependant une tentative de dernière heure pour ramener Saddam Hussein à la raison.

Le "plan Mitterrand", un projet de résolution pour le Conseil de Sécurité, dernière initiative du président Mitterrand pour empêcher la guerre, à la veille de l’échéance du 15 Janvier 1991, provoque la colère des Américains. Pour le président Mitterrand, il s’agit de ménager des portes de sortie à Saddam Hussain, pour éviter la guerre et les risques de déstabilisation du Proche Orient, et en particulier de l’Arabie Saoudite, de la Jordanie -- considérée comme l"allumette" de la région -- et d’Israel qu’elle implique.

La France officielle est toujours obsédée par ce dilemme: Si Saddam Hussain est écrasé, comment s’établit l’équilibre avec l’Iran? "Si on crée un vide au milieu, est-ce qu’on saura gérer ce vide?" se demande un diplomate du Quai d’Orsay, ajoutant: "Se fixer le départ de Saddam Hussain comme objectif de guerre n’est ni faisable à l’ONU, ni faisable politiquement".

Mais il n’est pas non plus question pour le Président Mitterrand de se "laisser rouler dans la farine" par un dictateur sur lequel il ne se fait aucune illusion, tout en refusant de le comparer à Hitler, et finalement il se résigne à une guerre à laquelle la France participe activement -- le contingent français de l’opération Daguet compte 10.000 hommes et leur équipement.

La France participe aussi à l’opération militaro-humanitaire "Provide Comfort" en faveur des centaines de milliers de Kurdes réfugiés à la frontière turque, et elle est à l’origine de la résolution 688 (5 Avril 1991) et du droit d’ingérence cher à Mr Bernard Kouchner.

La conférence de réconciliation des deux partis kurdes irakiens, le PDK et l’UPK, au château de Rambouillet du 16 au 22 juillet 1994, marque l’apogée de l’engagement du président François Mitterrand (fortement encouragé par Mme Danielle Mitterrand) en faveur des Kurdes irakiens. (voir le rappel historique kurde, par CK) Mais le refus des chefs kurdes d’entériner le projet d’accord rédigé à Rambouillet amène le président Mitterrand à se désengager d’une politique qui avait toujours suscité les réserves des diplomates du Quai d’Orsay -- une réserve qui s’accentue avec l’arrivée d’Edouard Balladur à Matignon et de Juppé au ministère des Affaires étrangères pour la deuxième cohabitation (1993-1995).

"La France n’a pas d’agenda caché", disait au début de 1994 un des diplomates du Quai d’Orsay responsables du dossier Irak, "elle veut l’application des résolutions des Nations Unies, ni plus ni moins". Et d’énumérer les quatre points sur lesquels repose la diplomatie française:

- l’application de toutes les résolutions de l’ONU.

- la reconnaissance par l’Irak de la frontière avec le Koweit.

- le respect des droits de l’Homme, des minorités.

- et, en ce qui concerne les pays occidentaux, la volonté de ne pas ajouter de nouvelles conditions.

La levée des sanctions pourrait être envisagée après une période probatoire de 6 mois après l’application de tous ces points. Refusant de "diaboliser" Saddam Hussein, comme le font les Américains, les diplomates du Quai d’Orsay veulent rétablir l’équilibre de la politique française: "Après avoir été trop proches de l’Irak, nous avons fait un excès de balancier en sens inverse, en frappant ce pays d’ostracisme... Il faut faire sortir les Irakiens de leur autisme, encourager le clan qui est en faveur de l’application de la résolution des Nations Unies, leur montrer que la lumière est au bout du tunnel".

C’est un argument qui suscite un écho positif même à Londres, où l’on reconnaît qu’il faut préserver la crédibilité du Conseil de Sécurité: "Cela reviendrait à envoyer à d’autres pays comme la Libye et la Yougoslavie le message suivant: ce n’est pas la peine de coopérer avec les Nations Unies, car de toute façon... (les sanctions seront maintenues)", remarque un diplomate britannique suivant ce dossier. Le Conseil de Sécurité est donc divisé entre ceux qui sont partisans d’encourager les Irakiens, et ceux qui refusent toute concession. Il est aussi divisé entre ceux qui estiment, avec la France, que les sanctions doivent être levées sauf si le Conseil décide à l’unanimité de les maintenir, et ceux (les USA) qui pensent qu’elles doivent continuer sauf s’il y a unanimité pour les lever.

Des contacts ont lieu à l’échelon le plus élevé : Alain Juppé, ministre français des Affaires étrangères, rencontre Tarek Aziz aux Nations Unies à New York, le 6 Septembre 1994. Au cours de cette rencontre, les deux diplomates prennent la décision de principe d’ouvrir une section d’intérêts à Bagdad. Cette décision est confirmée au cours d’une nouvelle rencontre Tarek Aziz-Alain Juppé, à Paris cette fois-ci, le 6 Janvier 1995.

La décision d’Alain Juppé est motivée par le désir d’avoir un contact direct avec Bagdad, pour faire passer des messages à Saddam Hussain, le diplomate irakien gérant la section d’intérêts irakiens à Paris sous drapeau marocain n’étant pas bon du tout. Par ailleurs, plusieurs pays, y compris les Etats-Unis, "plaçaient leurs pions", et avaient déjà ouvert une section d’intérêts.

La France ouvre donc le 1er Mars 1995 une section des intérêts français à Bagdad, sous drapeau roumain, avec un centre culturel. En l’absence de centre commercial (Le centre commercial français de Bagdad ne sera ouvert qu’après l’adoption de la résolution 986 par le Conseil de sécurité des Nations Unies), le Quai d’Orsay donne les consignes suivantes aux sociétés françaises désireuses de reprendre le chemin de Bagdad: "Vous pouvez avoir des contacts avec les Irakiens, mais ne signez rien pour l’instant; seulement, soyez prêts. Préparez des "memorandum of understanding" dont la mise en oeuvre est soumise à la levée de l’embargo". Cette "directive" concerne également les compagnies pétrolières françaises -- Total, Elf. "Il y a eu des contacts, des discussions, des négociations, mais jamais conclusion d’un accord", affirme un diplomate français qui suivait de près ce dossier à l’époque.

Certains diplomates français, critiquant la politique officielle, portent un jugement sévère sur ce retour à l"ère du mercantilisme". Ils l’attribuent à l’influence déterminante des milieux d’affaires français qui avaient espéré être "payés de retour" par l‘Arabie Saoudite et le Koweit après l’engagement de la France dans la coalition en 1990-1991. Mais les sociétés françaises n’ont obtenu aucun contrat en 1992, et rien en 1993... Le voyage du premier ministre Edouard Balladur dans le Golfe a été un "échec désastreux" sur le plan commercial. Alors, ces mêmes milieux d’affaires n’hésitent pas à proclamer: "Vous voyez, l’autre côté avait du bon".

La défection de Hussein Kamel, l’un des gendres de Saddam Hussein, en août 1995, interrompt brutalement cette évolution pendant quelques mois: ses révélations sur les programmes de développement d’armes de destruction massive (bactériologiques et biologiques) poursuivis dans le plus grand secret font frissonner même les diplomates les plus enclins à l’indulgence, qui sont aussi furieux de réaliser que Tarek Aziz et les autres dirigeants irakiens leur ont menti avec le plus grand aplomb au cours des nombreux entretiens qu’ils ont pu avoir à ce sujet.

Mais quelques mois plus tard, le Quai d’Orsay estime à nouveau, comme le dit l’un de ses diplomates, que "Saddam Hussein est là pour un certain temps, il faut faire avec"... et que "5 ans après la fin de la guerre, il est temps de mettre fin à l’ostracisation de l’Irak".

L’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République le 7 Mai 1995, et la nomination d’Alain Juppé au poste de premier ministre accélèrent cette évolution. La politique irakienne d’Alain Juppé se résume en deux lignes : maintenir le contact avec Saddam Hussain, et respecter les résolutions de l’ONU.

Le retour de la gauche à Matignon, après la victoire de Lionel Jospin aux législatives de Mai-Juin, ne modifie pas fondamentalement la politique irakienne de la France: le nouveau ministre des affaires étrangères, Hubert Védrine, respecte la primauté du chef de l’Etat en matière de politique étrangère. C’est à l’université du Caire, le 8 avril 1996, que le président Jacques Chirac expose, dans un discours "fondateur" de sa politique arabe, la politique irakienne de la France:

"Lorsque l'Iraq a envahi le Koweït, la France, avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l'Egypte, l'Arabie Saoudite, après avoir tout tenté pour éviter la guerre, s'est engagée pour la libération de l'Emirat et la défense du droit.

Cinq ans après, l'Iraq peut retrouver la place qui lui revient dans la communauté internationale. Il n'existe qu'un chemin pour y parvenir et les autorités irakiennes doivent le comprendre : c'est celui des résolutions du Conseil de sécurité qui fixent le cadre de la légalité internationale. Ces résolutions - et elles seules - doivent être mises en oeuvre par l'Iraq mais aussi par le Conseil de sécurité et la communauté internationale. Je le dis clairement : si l'Iraq applique toutes les résolutions, les sanctions devront être levées. La communauté internationale ne peut pas rester indifférente devant l'aggravation de la situation humanitaire de ce pays. La réinsertion de l'Iraq devrait s'accompagner de la restauration de relations confiantes entre Bagdad et ses voisins du Conseil de coopération du Golfe, avec lesquels, vous le savez, la France a développé des relations particulièrement étroites".

Et peu à peu la France prend ses distances vis à vis de ses alliés américains et britanniques, allant jusqu’à retirer en 1998 ses avions qui participaient aux patrouilles aériennes alliées au dessus des zones protégées du Kurdistan irakien, au nord du 36° parallèle. Elle se distance également de ses alliés traditionnels au Conseil de Sécurité des Nations Unies, se rapprochant de la Russie et de la Chine, en proposant de clore certains dossiers du désarmement de l’Irak (nucléaire et balistique), en proposant de passer au stade du contrôle à long terme du désarmement irakien, et en envisageant un échéancier pour la levée des sanctions. En fait, le gouvernement français souhaiterait engager un débat sur les possibilités de découpler l’application des résolutions 661, 687 et 688, et de leurs clauses clés:

- application du paragraphe 22 de la 687, rétablissant la souveraineté de l’Irak sur ses exportations de pétrole;

- mais maintien de la 661, le comité des sanctions continuant d’autoriser les importations de Bagdad;

- application du paragraphe 21 de la 687, concernant les disparus du Koweit, la restitution des biens koweitiens pillés, et le versement de dommages de guerre;

- application du paragraphe 26 de la 688, posant un certain nombre de questions politiques (sort des Kurdes,etc).

A la différence du gouvernement, qui, lui, n’aurait pas de politique pour les kurdes, mais en aurait une pour l’Irak,

le Parti Socialiste affirme avoir une politique kurde, manifestée à plusieurs reprises (réunions de l’Internationale Socialiste, etc): le parti socialiste considère que, malgré leurs erreurs, les kurdes contituent un "pôle moteur" de l’opposition irakienne, et qu’ils peuvent jouer un rôle pour la démocratisation de l’Irak; le PS déclare aussi ouvertement n’avoir "aucune sympathie pour Saddam Hussein".

Au Quai d’Orsay, de façon plus nuancée, on affirme "encourager les partis kurdes à poursuivre le dialogue sur place, entre eux (PDK et UPK) et avec Bagdad; il n’y a pas d’autre solution; cela sera très lent, cela se fera pas à pas", estime un diplomate français suivant ce dossier, "et nous les soutiendrons en faisant pression sur Bagdad. Malheureusement, Bagdad ne se rend pas compte de l’importance très symbolique pour la communauté internationale de questions comme les disparus du Koweit ou le sort des Kurdes... Notre problème, c’est la réinsertion de l’Irak dans la communauté internationale avec Saddam Hussein au pouvoir: nous n’avons pas de Khatami en Irak"... Un autre diplomate, se retranchant derrière un strict anonymat, est plus catégorique: "L’opposition n’existe pas... la situation en Irak ne bougera pas avant un certain temps. Si Saddam Hussein disparaît, c’est le régime qui est balayé, c’est l’anarchie fédéralisée".

Cette conviction justifiera l’attitude de la France, fermement opposée aux projets américains de "guerre américaine". Au nom du multilatéralisme, au nom de la stabilité du Moyen-Orient, au nom de sa politique arabe, la France s’opposera jusqu’au bout aux projets américains d’intervention en Irak pour renverser Saddam Hussain -- sans une seule fois dénoncer le régime du dictateur de Bagdad.

(Le Livre Noir de Saddam Hussein, OH Editions, Paris, Septembre 2005)

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