CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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ERYTHRÉE: La Guerre du Pétrole

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Boutros Ghali  avec Salomon"Bienvenue à Asmara, Mr le Secrétaire Général... Quand vous êtes venu ici pour la première fois en janvier 1993, j’étais dans le coma". C’est avec ces mots que le président de l’Erythrée, Isyas Afeworki, a accueilli Boutros-Ghali, le secrétaire général des Nations Unies, dans la villa où sont logés les chefs d’Etat étrangers en attendant que l’ancien palais utilisé par l’empereur Haile Selassie soit remis en état. Aujourd’hui, Isayas Afeworki est loin d’être dans le coma, que ce soit physiquement ou politiquement... Et sa dernière initiative dans la Mer Rouge n’a pas fini de faire des vagues dans le Monde Arabe et la Corne de l’Afrique.

C’est la décision yéménite de construire un centre de plongée sous-marine pour touristes étrangers sur l’ile de la Grande Hanish en mars 1995 qui a été à l’origine d’une série d’initiatives et de réactions qui auraient pu déboucher sur une véritable guerre -- et qui s’est quand même soldée par la mort d’une douzaine de combattants érythréns, et par la "disparition" de plusieurs dizaines de soldats yéménites, malheureuses victimes de ce conflit sur les îlots de la mer Rouge.

Des îles inhospitalières

Tous les marins qui ont fait escale pour quelques heures à la Grande Hanish et aux autres îles de l’archipel en conviennent: il y a peu d’îles plus inhospitalières dans le monde! Ces îles volcaniques, désertes, démunies d’eau douce, balayées par des vents très violents, n’ont jamais été habitées, à la différence des îles Dahlak: c’est probablement la raison pour laquelle elles n’appartiennent à personne.

Selon l’amiral Labrousse, un expert de réputation internationale sur les questions concernant la Mer Rouge, ces îles, qui faisaient partie de l’Empire Ottoman, comme les deux rives de la Mer Rouge, ont été "oubliées" dans les traités internationaux qui ont été conclus après le démembrement de l’empire.

Isayas AfeworkiPendant les négociations qui ont abouti au Traité de Sèvres (1920), l’Angleterre, obsédée par son souci de protéger la route des Indes, a obstinément refusé de laisser attribuer ces îles à l’Italie qui contrôlait la rive méridionale de la Mer Rouge avec sa colonie de l’Erythrée. Et ces îles sont restées "sans nationalité", malgré le fait que trois phares aient été construits sur les îles de Djebel Teir, Abou Ail et Zebayir.

Complètement oubliées de tous, ces îles ont soudain fait la une de la presse internationale en mars 1973 quand le magazine américain "Time" a annoncé que les israeliens avaient occupé l’île de Djebel Zukur, deux ans après l’attaque par un commando palestinien du cargo pétrolier "Coral Sea" dans le détroit de Bab el Mandeb... En Décembre 1982, en signant la Convention sur le droit de la mer, la République Arabe du Yemen réaffirma sa "souveraineté nationale sur toutes les îles de la mer Rouge et de l’océan Indien qui dépendent (de lui) depuis l’époque où le Yemen et les pays arabes étaient sous domination turque" -- une initiative qui amena l’Ethiopie à envoyer... quatre ans plus tard, en novembre 1986, une lettre de protestation aux Nations Unies réaffirmant "la souveraineté de l’Ethiopie sur toutes les îles de la mer Rouge formant partie de son territoire national".

Manifestement cette campagne de revendications et contre-revendications aurait pu continuer pendant des décennies ou des siècles: personne ne s’intéressait vraiment à ces îles, dont les seuls visiteurs étaient quelques rares pêcheurs et les trafiquants se livrant à la contrebande entre les deux riuves de la mer Rouge; en 1990-1991, la Grande Hanish a été brièvement utilisée comme base arrière par les combattants du Front Populaire de Libération de l’Erythrée (FPLE) pour attaquer le port d’Assab, contrôlé par l’armée éthiopienne; mais depuis la fin de la guerre l’île avait été rendue aux gazelles qui seules survivent sur l’archipel...

La course au pétrole

piloteLes quelques diplomates en poste à Asmara se demandent avec perplexité qu’est-ce qui a pu soudain enflammer la convoitise -- et l’hostilité -- de deux pays qui avaient jusqu’à maintenant entretenu des relations plutôt cordiales. Selon certains diplomates, le Soudan, subissant les effets de l’assistance diplomatique et militaire de l’Erythrée au SPLA de John Garang -- l’Erythrée vient de remettre officiellement les anciens locaux de l’ambassade du Soudan à Asmara à l’opposition soudanaise -- aurait demandé au Yemen de le soulager en faisant pression sur l’Erythrée au nord. Quoique cette thèse paraisse bien tortueuse à la plupart des observateurs, il n’en est pas moins vrai que certains politiciens et chefs militaires yéménites semblent avoir agi de leur propre initiative dans cette affaire: tandis que le président Ali Abdalla Saleh s’est constamment efforcé de faire retomber la tension entre les deux pays, en s’entretenant à plusieurs reprises avec son homologue érythréen, le parti "Al Islah" de cheikh Abdalla al Ahmar a tout fait pour plonger le Yemen dans une atmosphère de guerre.

En fait, la plupart des observateurs sont convaincus que ce conflit marque le début de la course au pétrole dans la mer Rouge: officiellement indépendante depuis mai 1993 seulement l’Erythrée a attribué en septembre dernier sa première concession d’exploration off-shore à la compagnie pétrolière américaine ANADARKO. D’une superficie d’environ 30.000 km2 le bloc "Zula" s’étend au large de Massaoua, dans une région qui a été complètement sous-explorée: il y a eu seulement deux forages de faits dans ce bloc, à la fin des années 60. Mais, selon ANADARKO, les données sismiques dont on dispose indiquent des structures géologiques qui sont "associées à une production substantielle de pétrole ailleurs dans le monde, et suggèrent la possibilité de réservoirs de classe mondiale"... Si le bloc "Zula" est très éloigné de l’archipel des Hanish, le gouvernement érythréen est en train de négocier une autre concession d’exploration off-shore, le bloc "Alid", au sud du bloc "Zula", et beaucoup plus proche des Hanish... Du côté yéménite de la mer Rouge, le groupe TOTAL s’apprête à exploiter, on-shore, près de Marib, de très importants gisements de gaz...

Dans ce contexte, l’archipel des Hanish revêt soudain une nouvelle importance: il ne s’agit pluss de défendre une souveraineté abstraite sur quelques îlots rocheux, mais de défendre la propriété de fonds sous-marins potentiellement très riches en hydrocarbones.

Quoique la chronologie des derniers évènements reste encore obscure, il semble que ce soit la décision des Yéménites de construire un centre touristique sur la Grande Hanish qui ait amené les Erythréens à envoyer quelques soldats sur les îlots voisins. Simultanément, Asmara protestait auprès de Saana, et il y eut un échange de délégations entre les deux pays, Petros Salomons, le ministre érythréen des affaires étrangères, allant à Saana le 22 novembre, et son collègue yéménite venant à Asmara le 7 décembre: mais très vite il devint évident que les positions des deux délégations étaient très éloignées l’une de l’autre; alors que les Yéménites étaient prêts à négocier le statut de la Grande Hanish, les Erythréens voulaient discuter le problème de toutes les îles, et éventuellement le soumettre à la Cour Internationale de Justice de La Haye.

Les deux parties se sont séparées en convenant de se rencontrer à nouveau fin février, après le Ramadan. Soudain, le 15 décembre, la crise se transforme en un conflit ouvert: si l’on doit croire les prisonniers yéménites, les Erythréens les ont attaqués quand des troupes fraîches amenées de Hodeida pour prendre la relève de la petite garnison de l’île étaient en train de débarquer. Dans l’impossibilité de se battre -- la plupart de leurs armes étaient encore empaquetées -- ils ont dû se rendre, ce qui explique que les Erythréens aient fait 195 prisonniers, dont un général, trois colonels, 5 commandants et 8 capitaines! Les Erythréens ont perdu 12 soldats, qui ont été tués -- et quoique personne n’en ait parlé, les Yéménites ont aussi perdu 54 soldats tués ou disparus.

Depuis, le premier ministre et ministre des affaires étrangères d’Ethiopie, le secrétaire général de l’OUA, le secrétaire général des Nations Unies, et les Russes, ont multiplié les offres de médiation... Mais les deux gouvernements campent sur des positions irréconciliables: après avoir accepté de libérer les prisonniers inconditionnellement le 30 décembre -- après leur avoir offert une excursion dans les rues d’Asmara où ils ont pu faire des achats avec de l’argent donné par leurs "hôtes" -- les Erythréens refusent d’évacuer les îles tant que les Yéménites ne retireront pas leurs propres forces. Invités par les deux pays à proposer leurs bons offices pour parvenir à un règlement pacifique, en supervisant un cessez le feu et en fournissant des observateurs chargés de vérifier le retrait des troupes, les Américains ont adopté une attitude d’extrême prudence: "Nous étudions toujours cette proposition", dit un diplomate américain à Asmara, "nous n’avons pas dit "oui", nous ne disons pas "non"... Nous voulons les aider, mais la situation est loin d’être claire: que feraient des observateurs si les Erythréens et les Yémenites ne sont pas d’accord sur le sens d’un retrait: les Yémenites disent qu’il ne s’agit que de la Grande Hanish, alors que les Erythréens prétendent que toutes les îles sont concernées"!

Les deux parties ont aussi demandé à la France de superviser une éventuelle évacuation des îles par les troupes des deux pays: "Il est normal que la France, qui dispose de forces navales et aériennes importantes, à proximité, à Djibouti, joue un rôle", explique Petros Salomons, le ministre des affaires étrangères. Après avoir envoyé en mission exploratoire Francis Gutmann, ancien secrétaire général du ministère des affaires étrangères, la France a annoncé qu’elle était disposée à offrir sa médiation "pourvu que les deux parties s’abstiennent de recourir à l’usage de la force".

Commentant l"entêtement" apparent des Erythréens, un diplomate basé à Asmara fait la remarque suivante: "Ces gens sont fous: les Yémenites ont une marine, et plusieurs douzaines de MIGs qui pourraient bombarder leurs villes; les Erythréens n’ont rien... Si une guerre éclatait, leurs pays serait dévasté"... Mais le vrai danger, pour l’Erythrée, est ailleurs. Ce pays "nouveau-né" qui est devenu indépendant en 1993 après une longue guerre contre l’Ethiopie est encore en train de forger son identité nationale: un peu moins de la moitié de sa population est musulmane, et un conflit durable avec le monde arabe pourrait avoir des effets pervers sur sa cohésion.

(Jeune Afrique Economie, N° 214, 18 Mars 1996)

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