CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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Erythrée: Naissance d'une Nation

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À quelques centaines de mètres de l"aéroport" de Nakfa -- une piste en terre de quelques centaines de mètres -- une scène pour le moins insolite attire le regard: sur un petit promontoire rocheux qui forme une espèce de gradin naturel, plusieurs dizaines de personnes sont assises, en train d’écrire sur une feuille de papier: debout devant elles, un homme écrit des questions en anglais sur un tableau noir dressé contre un rocher. Ces hommes et ces femmes -- certains sont jeunes, à peine 20 ans; d’autres ont visiblement près du double -- sont des "tagadalaï", des combattants du FPLE (Front populaire de libération de l’Erythrée) en train de... passer leur examen de fin d’année scolaire!

defileLa guerre est finie -- depuis deux ans, depuis l’entrée des maquisards dans Asmara le 24 mai 1991 -- mais les 110.000 combattants du FPLE n’ont pas été démobilisés: certains travaillent, sans toucher de salaire, dans les diverses administrations de l’Erythrée, remplaçant les cadres éthiopiens qui se sont enfuis après la libération . Mais la plupart continuent leur vie de combattants -- à un détail près, un détail majeur, il est vrai: il n’y a plus de combats, et ils partagent désormais leur temps entre des travaux d’utilité publique et ... l’école, comme ici, à Nakfa, dans le Sahel.

Isolée au nord de l’Erythrée, coincée entre le Soudan et la Mer Rouge, la province du Sahel est le laboratoire de la révolution érythréenne: c’est là, dans ce bastion imprenable de montagnes culminant à près de 3.000 mètres, dans ces vallées encaissées, sur ces immenses plateaux semi-désertiques où poussent quelques maigres épineux et d’immenses baobabs, c’est là que s’étaient retranchés les maquisards du "Front Populaire de Libération de l’Erythrée" (FPLE) pendant les dix années du "grand repli stratégique", de 1978 à 1988, dans un réseau de tranchées de plusieurs defile combattantescentaines de kilomètres. C’est là qu’ils ont subi les conséquences de la terrible sécheresse et de la famine qui se sont abattues sur l’Afrique en 1984. C’est à partir de là qu’ils ont lancé, depuis le printemps 1988, une série d’offensives marquées par les victoire d’Afabet (mars 1988) et de Massaoua (février 1990) aboutissant à la libération triomphale d’Asmara (24 mai 1991). Ils ont gagné, après trente ans de guerre -- la plus longue guerre de libération du continent africain -- et contre tous les pronostics. Après avoir gagné la guerre, ils ont gagné la bataille diplomatique, contre tous les tenants du sacro-saint principe de l"intangibilité des frontières", et organisé, avec la bénédiction de l’O.N.U, de l’O.U.A, (Organisation de l’Unité Africaine) et de la Ligue Arabe, le referendum des 23-25 avril qui a abouti à la proclamation de l’indépendance le 24 mai 1993. L’Erythrée est devenue le 52° pays indépendant de l’Afrique.

Mais contrairement à beaucoup de maquisards victorieux les combattants du FPLE ne se sont pas attardés dans la capitale: fuyant les délices d’Asmara, ils sont repartis dans leurs bases, dans le pays Danakil, à la lisière de la Mer Rouge, au nord de Djibouti; ou dans la plaine de Barka, près du Soudan; ou dans le Sahel.

Tous les combattants disent à peu près la même chose que Salamawit -- une jeune combattante de 24 venue passer quelques semaines chez sa mère après la naissance de son premier enfant: "Nous avons été très heureux de retrouver nos familles... mais vivre à Asmara? non! Pour deux raisons: je n’ai pas d’argent, je ne peux rien faire, sans l’aide de ma famille... Et puis je veux continuer mon travail, je veux reconstruire mon pays." Assise à même le sol, dans un salon très cossu qui ne déparerait pas une maison bourgeoise française, Alganesh, la mère de Salamawit, prépare le café à la mode érythréenne, en grillant d’abord les grains devant les invités avant de le faire chauffer sur un brasero dans une espèce de cornue en terre cuite. Et elle couve des yeux sa fille pendant que celle-ci deux ex combattantesraconte sa vie de combattante. Alganesh, qui vient d’une famille très traditionnelle d’Asmara -- son père était chef de tribu -- a été mariée à 14 ans (elle avait eu relativement de la chance: une de ses soeurs a été mariée à 9 ans) et elle ne cesse de s’émerveiller devant la nouvelle personnalité de sa fille -- une fille qui avait disparu subitement, à l’âge de 14 ans, pour rejoindre les rangs des combattants: "Oh oui, les combattantes sont différentes, s’exclame Alganesh: au lieu de traîner au lit, ma fille se lève tous les matins à l’aube: quand je descends, elle a déjà nettoyé la maison, lavé le linge, elle est même passée à l’étable" -- Alganesh élève des vaches dans une étable derrière sa maison, en plein centre d’Asmara... "Mais ce que j’admire le plus chez Salamawit, poursuit sa mère, c’est son sens du partage: elle pense d’abord à ses amis; quand elle est revenue avec ses habits militaires, je lui ai donné des robes et de l’argent: elle a tout distribué à des amies qui avaient des familles moins aisées, et elle a continué de porter son pantalon militaire et sa vareuse, qu’elle lave presque tous les jours. Il y a entre ces combattants une compréhension, une amitié, un amour, qui n’existent pas chez nous!"

Salamawit a présenté à sa mère et à sa soeur Sara, professeur à l’université d’Asmara son amie Otherwise -- une combattante d’un peu moins de 30 ans, que ses amis ont ainsi surnommée parce qu’elle ne cesse pas d’utiliser le mot "otherwise" (en français, "autrement") quand elle discute... Bien qu’Otherwise appartienne à un milieu beaucoup plus modeste -- ses parents sont de petits paysans qui ont été ruinés par la guerre et la sécheresse, et sont pratiquement au bord de la mendicité -- Salamawit et Otherwise sont liées à la vie et à la mort; pour ces deux femmes, comme pour des dizaines de milliers de combattants érythréens, ce ne sont pas des mots en l’air:

Pendant deux ans, Otherwise, qui avait rejoint le front à 14 ans, en 1978, et Salamawit, partie au maquis en 1981, ont partagé le même lit -- un bas flanc de pierres, sur lequel était pliée une couverture en guise de matelas... Elles se sont battues côte à côte, elles ont partagé la même galette d"injera", quand il y en avait, et elles ont vu leurs amis et leurs amies mourir: Otherwise a perdu sa soeur et son beau-frère, qui laissaient une petite orpheline qu’Otherwise a élevée au Sahel jusqu’à la paix.

Nous avons eu la chance de retrouver Otherwise au Sahel, dans l’abri souterrain où cette infirmière formée sur le tas retrouve chaque soir, comme pendant la guerre, les responsables de plusieurs services administratifs du FPLE. Otherwise ne cache pas qu’il y a une autre raison pour laquelle elle n’aime pas aller à Asmara: elle y trouve les gens futiles. "Ici, nous pouvons préserver notre culture de combattants", surenchérit Mekwonnen, un ancien commandant de brigade reconverti dans l’administration.

La culture particulière des combattants

Mais qu’y a t il de si spécial dans la culture des combattants? "Nous venons de toutes les régions de l’Erythrée, nous appartenons à différentes nationalités, à différentes religions, mais nous ne faisons pas de différence entre nous", affirme Haile, responsable des programmes d’enseignement pour un bataillon de 450 combattants. L’Erythrée n’est pas le pays monolithique que l’on croit: c’est au contraire une mosaïque de neuf ethnies. Les Chrétiens, qui vivent surtout sur les hauts plateaux, sont légèrement majoritaires (environ 60 pour cent de la population): mais leur ethnie, les Tigrignas, comprend aussi des musulmans. Les Bilens, qui vivent autour de Keren, sont mélangés (chrétiens et musulmans). À part de petites ethnies animistes, les Kunamas et les Naras, le reste de la population est composé d’ethnies musulmanes (environ quarante pour cent) vivant dans le Sahel, la plaine de Barka et sur la côte de la Mer Rouge: les Tigrés constituent sans doute l’ethnie la plus importante, à côté des Afars (sur la côte de la Mer Rouge, au nord de Djibouti) et de plus petites ethnies comme les Sahos, les Hadarabs, et les Rashaidas. Dans une ville comme Asmara, chrétiens et musulmans cohabitent: on voit se dresser côte à côte les clochers des églises coptes (la très grande majorité) catholiques et protestantes, et les minarets des mosquées musulmanes; il y a même une synagogue, quoique la communauté juive ait pratiquement disparu. Mais malgré la tolérance qui permet à toutes ces communautés de cohabiter, les préjugés sociaux sont réels: la plupart des musulmans n’iront pas manger de la viande dans un restaurant tenu par un chrétien, parce que ses bêtes n’ont pas été sacrifiées de façon rituelle; et, ce qui est plus surprenant, les Chrétiens n’iront pas manger de la viande dans un restaurant musulman! Et les mariages mixtes sont rares.

Pas de différence entre Chrétiens et Musulmans

Pour les combattants, ces préjugés sont complètement dépassés: "Pour nous autres combattants, il n’y a pas de différence entre les chrétiens et les musulmans, dit Otherwise: nous vivons ensemble, nous partageons la même nourriture, nous dormons ensemble: le livre sacré, le Coran ou la Bible, c’est une chose; la vie sociale, c’en est une autre." Il est effectivement assez fréquent de rencontrer parmi ces combattants et combattantes en culottes courtes -- des guérilleros qui ont gagné la guerre contre une armée puissamment armée et soutenue par les Soviétiques -- des jeunes gens dont on ne devinerait jamais, sans la marque des scarifications rituelles sur leurs joues, qu’ils viennent de tribus musulmanes très traditionnelles: le père de Fatma est un chef traditionnel de la région de Massaoua, sur la côte de la Mer Rouge; c’est un bon musulman, qui dit ses prières, et jeûne pendant le Ramadan... Fatma était une gamine de 15 ans quand elle a rejoint le maquis: elle n’était jamais allée à l’école, et c’est dans les tranchées du front de Nakfa qu’elle a appris à lire et à écrire. Mais Fatma n’est pas du tout effrayée par la présence de garçons à ses côtés. Et comme toutes les combattantes, elle prend régulièrement sa pilule. Les mariages "mixtes", entre combattants chrétiens et musulmans, sont très fréquents: il suffit de passer devant un responsable de l’état civil, qui enregistre le mariage: la formalité ne dure que quelques minutes. Une seule condition: les jeunes filles doivent avoir plus de 18 ans, et les jeunes gens plus de 21 ans, et être en bonne santé. C’est tout: "Il n’y a pas de problème de religion, ou d’ethnie, dit un jeune maquisard: le combattant ne connaît que son pays". Les règles du divorce aussi ont changé: avant, la femme n’obtenait qu’un tiers des biens du ménage, mais elle avait automatiquement la garde des enfants; aujourd’hui, les biens sont partagés également entre les deux conjoints, et à partir de 7 ans, les enfants choisissent avec qui ils veulent vivre...

Peu de dirigeants politiques dans le monde ont mis autant que les Erythréens l’accent sur l’éducation: pendant toutes les années de guerre, le FPLE a poursuivi la formation de ses combattants avec presque autant d’acharnement que la lutte militaire, en adoptant un système pyramidal qui a fait ses preuves. Ceux qui savaient tout juste lire et écrire apprenaient ce qu’ils savaient aux analphabètes. Ceux qui n’avaient fait que des études primaires apprenaient ces bases aux précédents; et ainsi de suite. Et à côté de cet enseignement fondamental, tous les combattants suivaient des cours d’éducation politique. Pendant des années le FPLE a été très influencé par les exemples vietnamien et chinois; et comme le remarque Loulla, une combattante qui a rejoint le maquis en 1977, "à cette époque on nous apprenait plus de choses sur la Chine et la longue marche de Mao que sur l’Erythrée... Après, cela a changé". Mais tous les combattants érythréens ont certainement été très influencés par les idéaux socialisants de cet enseignement. Et aujourd’hui encore ils ont une vision très idéaliste du futur de leur pays: "Nous avons passé notre vie à nous battre, nos amis ont donné leur sang, nous avons consacré des années à organiser les gens -- avec un but. Nous ne devons pas nous arrêter, il faut que nous enseignions aux gens ce à quoi nous croyons", dit Otherwise avec une conviction inébranlable.

Le rôle des émigrés

Fuyant l’oppression et la guerre, plusieurs centaines de milliers d’Erythréens sont allés vivre à l’étranger: demi-million ou plus vivaient dans des conditions difficiles dans des camps de réfugiés au Soudan; environ trois cent mille vivent en Ethiopie, où ils occupent souvent des postes relativement importants dans l’administration et les affaires.

Et il y a aussi une importante "diaspora" érythréenne au Moyen-Orient (en Arabie Saoudite), en Europe (surtout en Italie, Allemagne et Suède) et aux Etats-Unis: sur une population totale d’environ 3,5 millions d’Erythréens, plus d’un million vivent à l’étranger! C’est en même temps une tragédie pour ce pays, et une chance, car l’Erythrée dispose d’une réserve d’excellents cadres formés dans des instituts et des universités étrangers: le gouvernement actuel comporte, à côté d’un certain nombre de ministres ayant passé une quinzaine d’années dans le maquis, quelques techniciens formés dans les meilleures universités américaines, comme Tesfai Ghermazian, ministre de l’agriculture, ou Saleh Meky, ministre des ressources marines. Ou des cadres chevronnés comme le Dr Nerayo et Berhane Ghebrehiwot, responsables de l’organisation humanitaire érythréenne ERRA, qui ont passé plus de 15 ans en Angleterre. Mais à côté de ces hommes, qui ont toujours milité dans le FPLE, même à l’étranger, et ont toujours songé au retour, de nombreux Erythréens vivant en Europe et aux Etats-Unis ont été tellement marqués par leur long séjour dans une société totalement différente que leur réintégration en Erythrée pose problème -- et s’ils y retournent, c’est avec des valeurs très différentes. L’été dernier, le "festival" qui réunissait chaque été plusieurs milliers d’Erythréens à Bologne, en Italie, a eu lieu pour la première fois à Asmara dans une atmosphère de fête assez étonnante: pour des milliers d’Erythréens, c’était le premier retour au pays après une absence de quinze ou vingt ans. Et pour les jeunes, c’était la découverte d’un pays qui est le leur -- et en même temps étranger. Sara, la soeur de Salamawit, raconte l’anecdote suivante:

Venus à l’occasion du festival, de jeunes Erythréens "anglais" et "suédois" ont visité leur pays, et notamment la petite ville d’Agordat, près de la frontière du Soudan. Avec leur coiffure rasta, leurs blousons et leurs jeans, leurs baladeurs, leur façon de parler et de rire fort, en vrais jeunes Européens "branchés", ils ont fait scandale: "ils foulent aux pieds le sang de nos martyrs", ont dit avec colère des paysans qui passaient devant eux! Evoquant l’égoïsme et la soif de consommation de ces jeunes, des responsables des différentes communautés chrétiennes d’Asmara auraient déclaré récemment: "Nous n’avons pas tellement peur du fondamentalisme musulman: nous redoutons beaucoup plus la menace pour l’équilibre de notre société que constituent ces jeunes influencés par la culture occidentale, habitués à vivre dans un confort matériel excessif... Si on introduit l’envie dans une société, c’est très difficile de la contrôler."

Réaction excessivement puritaine de prêtres trop conservateurs? Elle rejoint en tout cas celle des combattants: "Au début, quand je voyais ces jeunes filles élégantes, assez luxueusement habillées, se pavaner dans la rue, j’étais fière de mes cheveux sales et de mes vêtements très simples, confie Otherwise; et je me disais: c’est grâce à moi, grâce à mes amis qui sont tombés dans les tranchées, que ces filles-là peuvent vivre dans le luxe... Maintenant, je pense à ma famille, très pauvre, que je ne peux pas aider... Je me dis que je n’ai même pas fini mes études secondaires, et ... je ne sais trop quoi penser!"

Qui influencera qui? Les combattants -- cette race d’Africains d’un type nouveau -- vont-ils influencer avec leurs idéaux la masse des Erythréens, ceux qui sont restés à l’écart de la lutte, et ceux qui avaient émigré? Ou seront-ils influencés par eux? C’est la question essentielle qui se pose à l’Erythrée d’après l’indépendance.

(GEO, N°173, Juillet 1993)

 

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