CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

www.Chris-Kutschera.com


IRAK: Entaiech et les légendes du pays des roseaux

Sommaire

AFRIQUE

AMERIQUE

ASIE

EUROPE

FRANCE

KURDISTAN

MOYEN-ORIENT

ARCHIVES PHOTOS

Banque Photos

Galerie Photos

 

L'homme blanc rue du Soleil

Mesnager, Paris

 

Victime du déminage, Iran

 

jeune garçon avec amulette

Oman

 

falaise sur la mer

Iles d'Aran

couv 40

 

 

portrait d'EntaiechEntaiech ne sait pas exactement quel âge il peut avoir: les gens des marais ont toujours été réfractaires à toute administration -- c’est seulement en 1893 que les Ottomans purent poster le premier fonctionnaire à Chibaich -- et aujourd’hui encore ils négligent souvent de déclarer les naissances: cela peut faire perdre trop de temps, et le seul résultat tangible, c’est qu’un jour il faut faire son service militaire.

Entaiech a-t-il cent ans comme il le prétend? Ou seulement quatre-vingts, ce qui semble plus vraisemblable? Peu importe... L’un des anciens de Chibaich -- la capitale du “pays des roseaux”, il ne sort guère de son “moudhif” (maison d’hôtes communautaire) et c’est un conteur intarissable qui connaît admirablement ces histoires et ces légendes, qui rattachent les gens des marais à l’époque sumérienne.

Un refuge pour les proscrits

S'étendant sur environ 50.000 kilomètres carrés au sud de l'Irak, la région des marais comprend trois zones principales - les marais du Tigre, à l'est du fleuve, de Basrah à Kout, les marais de Khor-Hammar, des environs de Basrah à Soukh-el-Chyoukh, et les marais de l'Euphrate - séparés par deux bandes de désert.

femme tressant une natteEt d e tout temps les marais ont offert un refuge sûr aux Bédouins du désert, parias ou proscrits isolés, ou tribus entières fuyant des tribus plus puissantes.

Un peu partout, à la saison des basse eaux, on trouve des vestiges archéologiques: pierres, briques, asphaltes, poteries, qui indiquent que les marais n’ont pas toujours été recouverts par les eaux -- après tout, n’est-ce pas dans le “pays entre les fleuves” que se trouvait autrefois le paradis terrestre? -- dont il reste un “vestige”: l’arbre d’Adam, que l’on montre encore aujourd’hui, un pauvre arbre rabougri, à Kourna, au confluent du Tigre et de l’Euphrate.

Ainsi l’eau et les roseaux n’auraient pas toujours recouvert le pays entre les fleuves? Sûrement, dit Entaiech, qui raconte alors une des légendes sur l’origine des marais, tandis que son fils prépare le café dans une impressionnante série de grands pots au bec recourbé.

canoe charge de roseaux“Autrefois, ma tribu, la tribu des Beni-Assed, vivait autour de Basra et de Kourna, sur des bateaux. La région où nous nous trouvons maintenant, Chibaich, n’était pas recouverte de marais comme aujourd’hui, mais complètement asséchée, grâce à une digue qui l’entourait totalement: c’était le territoire des Mountafik, une tribu de cavaliers.

“Un jour, le fils du cheikh des Mountafik demanda en mariage la fille du cheikh des Beni-Assed, connue pour sa beauté: il n’était pas question pour les Beni-Assed de donner une de leurs filles aux Mountafik, et le cheikh des Beni-Assed décida de leur jouer un tour en leur envoyant, à la tombée de la nuit, dans une barque, une Noire, une esclave!

“Furieux, les Mountafik déclarèrent la guerre aux Beni-Assed, qui durent se réfugier pendant un certain temps en Perse. Mais un jour, le cheikh des Beni-Assed a une idée: “Pourquoi, dit-il aux anciens de la tribu, ne détruirions-nous pas la digue qui protège le pays des Mountafik? Avec nos bateaux, nous suivrions les eaux qui s’engouffreront dans les brèches et noieront les Mountafik, dont les fameux chevaux seront bien inutiles”! Ainsi fut fait, et depuis, les Beni-Assed vivent dans le pays des Marais”.

Dans cette légende se retrouvent pêle-mêle des allusions aux origines des Beni-Assed, la tribu de Chibaich, aux origines des marais, et au problème fondamental qui peut se poser à des Bédouins -- le mariage en dehors du clan.

L'origine des Marais

Il existe beaucoup d’autres légendes sur l’origine des marais, mais toutes reviennent sur la destruction des digues qui protégeaient les terres contre les eaux du Tigre et de l’Euphrate, à une époque reculée, sous des rois légendaires, ou plus récemment, au cours de batailles entre tribus rivales.

“Autrefois, ajoute Entaiech, le “lac de Bagdad” (un des marais) était très fertile: on y cultivait du blé et du riz, et de là partaient des caravanes vers Bagdad... Et la preuve qu’il y avait une digue, dont on verrait encore des vestiges -- c’est qu’on emmenait les morts à dos de chameaux jusqu’à Najef”... Chiites, les habitants des marais enterrent leurs morts à Najef, ville sainte de l'Islam chiite,où est enterré Ali, le gendre de Mahomet.

Entaiech a raison: le khor Hammar, ce lac de 4.000 kilomètres carrés, sur le bord duquel se trouve Chibaïch, à une trentaine de kilomètres en amont de Kourna, sur l'Euphrate, s'est formé avec les autres marais à la fin du V° siècle, pendant le règne du roi sassanide Kubath I, après une rupture des digues dûe à un mauvais entretien. Réparées, les digues furent à nouveau balayées par les crues exceptionnelles de l'an 636.

Depuis les habiants des marais mènent une existence précaire, vivant dans des huttes de roseaux construites sur les rares îlots de terre dépassant le niveau des hautes eaux, ou, le plus souvent, sur des radeaux formés en pliant les roseaux au niveau de l'eau, les entrecroisant pour constituer une espèce de matelas flottant amarré, qu'ils recouvrent de nattes et de bottes de roseaux.

Il faut avoir vu construire un de ces moudhifs dont la silhouette évoque au début la charpente d'un navire se dressant vers le ciel, avant de se refermer en arceaux parfaits au nombre de 11, 13 ou 15 selon la grandeur du moudhif.

Toute la vie des hommes des marais repose sur le roseau - ils s'appellent d'ailleurs eux-même les 'gens des roseaux', par opposition aux 'gens des moutons' (les bédouins) et leur vocabulaire est d'une richesse surprenante pour désigner le roseau (haschisch), selon qu'il est encore vert (agga), déjà jauni (jiniba) ou sec (roubakh).

Malgré leur acharnement, ces bédouins réfugiés au coeur des marais arrivent à peine à subsister en coupant des roseaux, soit pour tresser des nattes, soit pour l'usine à papier de Basrah: la natte leur est achetée 110 fils par des revendeurs, tandis que la botte de vingt roseaux est payée 15 fils (il y a 1.000 fils dans un dinar irakien, qui vaut 17 francs , un peu moins de trois Euros) Une famille arrive avec peine à tresser quatre nattes par jour ou à ramasser quelques dizaines de bottes, gagnant ainsi un peu moins d'un demi-dinar.

La tribu dEntaiech ne s'est installée à Chibaich qu'à la fin du 19° siècle; avant ses membres étaient aussi des 'gens des moutons', mais ils répètent ces gestes, en imitant les hommes de Sumer, comme s'ils avaient de toute éternité tressé le roseau. Et pour eux, il n'y a pas de doute, "la natte, c'est le métier d'Iblis (le diable), ce n'est pas un métier qui rapporte".

Et Entaiech de raconter l'étonnante légende d'Iblis: "Quand notre grand père Adam est sorti sur la terre, le diable Iblis est 'sorti' en même temps que lui, et voyant quelques roseaux, il tressa une natte. La première natte. Puis Iblis brûla la natte;mais celle-ci ne se consuma pas entièrement, et il resta sur la terre la marque, l'empreinte d'un entrelacs... L'homme l'a vue et il a imité Iblis...Des générations et des générations d'hommes ont fait la même chose".

Et tout le monde de renchérir autour de lui: "Tresser des roseaux, cela ne rapporte pas! Regardez, une voiture cela coûte 2.000 dinars. Le roseau, on le coupe, on l'écrase, on l'épluche, on le tresse, et cela rapporte quelques fils!"

Mais très peu d'habitants des marais abandonnent le métier d'Iblis et les 'gens des roseaux' sont probablement les Irakiens les plus fidèles à leurs traditions millénaires malgré les efforts des autorités pour les 'détribaliser'.

Se déplacant dans les marais sur des pirogues plus ou moins effilées - il en existe au moins cinq espèces différentes depuis la chlaika utilisée pour la chasse jusqu'au mashoof qui apportela fiancée au domicile de son futur mari - ils pensent et agissent comme les bédouins montés sur leurs chameaux, et toute leur vie est régie par leur appartenance à tel ou tel clan.

On ne compte pas moins de dix clans dans la tribu des Beni-Assed - environ dix mille personnes au total - et chacun est réparti géographiquement dans le village de Chibaich, en fonction de sa prééminence. Il y a ceux qui coupent les roseaux, et les pêcheurs. Les uns comme les autres méprisent 'ceux qui dansent': les étameurs - métier réservé aux Sabéens - et les tisserands, - ou les tziganes, qui vivent aux franges des marais, et les Madan, qui vivent en plein coeur des marais, aux côtés des Beni-Assed, en élevant des buffles.

Le métier d'Iblis est peut-être un dur métier qui ne rapporte pas, mais il permet de respecter les traditions: Entaiech est pauvre, mais il peut prier cinq fois par jour, comme le veut sa religion, et offrir le café à tous ceux qui viennent chercher l'hospitalité - pour quelques instants ou pour une semaine - dans son moudhif: que veut-il de plus? C'est à lui qu'on fait appel pour trancher les cas les plus délicats.

Dans les marais, une femme vaut cher - de 400 à 500 dinars, soit deux fois plus qu'une Kalachnikov au marché noir - sans compter la noce, ouverte à toute la tribu, qui peut durer de trois à sept jours, et coûte encore 200 dinars. En général, les jeunes gens épousent leur cousine, mais souvent ils rencontrent dans les roseaux des jeunes filles étrangères à leurs familles ou à leurs clans, et les 'rapts' sont fréquents.

Les 'anciens' doivent alors réconcilier les deux familles. Les réunions se poursuivent, interminables, dans le moudhif d'Entaiech: la famille de la 'victime' réclame 800 dinars, les parents du jeune homme proposent 600 dinars; finalement, ils devront s'incliner et verser les 800 dinars. C'est là un cas relativement simple. Mais quelque fois à l'occasion d'un rapt, le sang coule, et l'estimation de la 'compensation' (fasil) est très complexe.

Les Beni-Assed n'aiment pas beaucoup évoquer ce genre de problèmes - mais ils admettent volontiers qu'ils se posent aux Madan. Après l'enlèvement d'une jeune Madan, près de Chibaich, par un Madan, le père et le frère de la 'victime' rencontrent - par hasard? - le frère de l'auteur du rapt : aussitôt tout le monde tire; résultat: trois morts, le père et le frère de la jeune fille, et le frère du jeune homme. Après de longues délibérations, qu'Entaiech raconte avec un intérêt manifeste, les anciens des Madan en vinrent aux conclusions suivantes: un mort annule l'autre, il reste donc un homme du côté de la fille, plus la fille - autrement dit 800 dinars pour l'homme, plus 700 dinars pour fille, soit 1.500 dinars au total.

Dans certains cas - l'enlèvement d'une femme mariée - la 'compensation' n'est plus versée en argent, mais en femmes, et l'on cite le casd'un enlèvement près d'Amara qui se serait soldé par le 'versement' de deux femmes!

Wilfred Thesiger, qui 'découvrit' les marais d'Irak dans les années 1950, était persuadé que la Révolution du 14 juillet 1958 avait sonné le glas de la civilisation des roseaux, et son livre se termine sur un adieu aux "gens des roseaux'.

Quelques manifestations du progrès ont fait, il est vrai, leur apparition dans les marais: depuis 1963, Chibaich est reliée à la terre ferme par une route qui va de Kourna à Soukh-El-Chyoukh; plus récemment, le département du tourisme y a construit quelques pavillons pour les rares touristes qui viennent dans les marais; des écoles - construites en roseaux - ont fait leur apparition; en 1967-1968 des dissidents tentèrent de créer dans les marais un foyer de guérilla 'castriste' qui s'effondra lamentablement.

Mais vingt ans après le passage de Thesiger, rien n'a changé dans les marais, dont les habitants continuent de plier le roseau comme les Sumériens il y a cinq mille ans: Entaiech n'est peut-être plus là pour raconter la légende d'Iblis mais un autre ancien a pris sa relève, dans un moudhif survolé par les pélicans, les hérons et les aigrettes, au coeur de ces marais qui poussent André Parrot à évoquer ce "monde biblique où les premiers hommes vivaient en compagnie des dieux et partageaient leur domaine avec des animaux et des oiseaux dont ils n'avaient rien à redouter"...

(Le Monde Diplomatique, Supplément Irak, Avril 1977)

 

 

 

 

 

postmaster@chris-kutschera.com

ENGLISH

 

 

AFRICA-ASIA

EUROPE

KURDISTAN

MIDDLE-EAST

 

 

Pinochet etvidela

Pinochet et Videla

Mohammed al Khouli

Mohammed al Khouli

 

 

chercheurs d'émeraudes

Muzo, Colombie

 

Kurde vendant des passeports

Emigration clandestine

 

Livre Noir

 
Droits de Reproduction strictement réservés © Chris Kutschera 2012