CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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Driss Chraibi : à la recherche de l'enfance de l'Islam

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Driss Chraibi

Driss Chraibi est né le 15 juillet 1926. C’est du moins la date de naissance officielle qu’on lui a attribuée quelques années plus tard, au moment de son inscription au Lycée français de Casablanca. Quoiqu’il en soit, étant né il y a plus de 50 ans, Driss Chraibi a connu, comme il aime le dire, trois mondes, trois époques de l’histoire : avant la deuxième guerre mondiale, pendant la guerre de libération, et après les indépendances.

Son père état un commerçant en thé, un bourgeois fassi très éclairé. Sa mère appartenait à une famille de philosophes, d’écrivains, de « rêveurs », les Zwitten, descendants des banou Imran, une branche de la famille d’Idris 1er, le fondateur de Fès. Tous les deux descendaient des « Arabes andalous », des premiers Arabes ui avaient reflué d’Espagne.
C’était un milieu très aisé, et très cultivé. Sa mère avait hérité d’une collection d’instruments de musique anciens ; son père avait une riche bibliothèque et lisait les manuscrits d’Ibn al Arabi et d’Ibn Battuta.

Après avoir envoyé son fils à l’école coranique, puis dans une école franco-arabe dirigée par Balafrej (son beau-frère), le père de Driss – un traditionnaliste, membre de la confrérie des Derkaoua – l’inscrivit « pour préparer l’avenir » au lycée français de Casablanca, tout en lui faisant poursuivre parallèlement des études classiques en arabe.

Le Lycée Lyautey de Casablanca était, pendant la deuxième guerre mondiale, un école d’élite : les professeurs étaient, selon Driss, des êtres d’exception qui croyaient à leur mission, qui, pour toute une génération, ont représenté l’Humanisme. Dans la classe de Driss il n’y avait que trois Marocains, des fils de notables : l’un d’eux, Ouarzani, est devenu ministre par la suite ; un autre, Ali Yata, qui « ne brillait pas particulièrement », est devenu secrétaire général du PC marocain ; parmi ses camarades français, l’un est devenu amiral, l’autre avocat à la cour, un troisième avocat à la cour de cassation.

« Tout, donc, me destinait à être dans le système », reconnaît Driss, « le Maghreb est indépendant, j’aurais pu être ministre… Mais quelque chose de très souterrain s’est produit en moi ».

Un cri de révolte


Tellement souterrain qu’il ne l’analyse pas très bien. Quand a-t-il eu envie d’écrire ? Après son entrée au Lycée français : « j’écrivais des poèmes pour adhérer à ce monde nouveau ». Mais il faut attendre encore une quinzaine d’années avant la publication, en 1954, du premier livre de Driss, le Passé Simple, un cri de révolte, un véritable brûlot. Pourquoi cette révolte de l ‘élève modèle ? Après avoir passé son bac, Driss Chraibi est venu en France. Pendant un an, en 1947, il étudie la médecine, comme le désirait son père, « parce que c’était ce qui se faisait de mieux » ; et il a tenu un an, parce qu’il voulait écrire. Mais au bout d’un an, il s’inscrit à l’Ecole de chimie. Et après avoir obtenu son diplôme, en 1951, il cherche du travail. « C’est dans la région parisienne, à Villejuif, en 1951, que ma révolte a eu lieu », explique-t-il, « j’étais le troisième de ma promotion, mais moi je n’ai pas trouvé de travail, ou on m’offrait la moitié de ce que gagnaient les « nationaux »… Et puis il y avait le problème du racisme, pour les Algériens. Je ne l’ai pas accepté, par orgueil, par vanité : j’étais le fils d’un nanti. Ma révolté n’était pas assez mûre. Je croyais que la France sortait de l’occupation, de l’hitlérisme, du nazisme, qu’elle pouvait encore se rattraper. Mais par la suite j’ai fréquenté des gens, je me suis aperçu que non, que le bacille de la peste, comme disait Camus, était bien vivant ».

C’est donc très lentement que ce jeune Marocain fils de bourgeois aisés, qui a fait ses études au lycée Lyautey de Casa avec l’élite de la France coloniale, réalisé qu’il n’est pas accepté par les Français comme un des leurs – et prend conscience du fait colonial. C’est très lentement aussi qu’il découvre la misère et la faim. Dans le Passé Simple, il y a des descriptions saisissantes des mendiants qui hantent les rues des villes marocaines. Mais, avoue Driss, « si durant toute mon enfance je voyais des pauvres qui frappaient à ma porte… je ne m’en rendais pas compte, je croyais que c’était tout à fait naturel. Ce n’est qu’après avoir vu les anciens dominateurs, les anciens civilisateurs, ici, en France, en 1947, se baisser pour ramasser un mégot de cigarette, et crever de faim (il y avait encore le rationnement) que je me suis dit « mais il y a le problème de la faim ».


En 1954, Driss Chraibi publie donc son premier livre, le Passé Simple. C’est l’histoire de la révolte d’un adolescent contre un père tyrannique. Le père tue un de ses fils en le frappant. La mère se suicide. A la fin du livre, le héros, après avoir renoncé à tuer son père, part étudier en France. Il pisse dans les toilettes de l’avion en étant persuadé qu’il est en train d’uriner sur ce monde qui le dégoûte.

Le Passé Simple se déroule entre Casablanca et Fès. Le père du héros s’appelle comme le père de Driss. Ses frères s’appellent comme les frères de Driss. Mais, affirme aujourd’hui l’auteur, s’il a osé mettre des prénoms réels, ainsi que les lieux de site, « l’autobiographie s’arrête là, tout le reste est imagination ». Et pourtant, cette école coranique qu’i décrit au début de son roman, et ce marchand de thé qui est le père du héros ? C’est vrai, admet Driss, mais il affirme que les rapports entre le père et le fils, tels qu’il les décrit dans son livre, ne sont pas autobiographiques : « Le Passé Simple, explique-t-il, c’est une révolte contre tout à la fois ; le père, dans ce livre, est un personnage mythique, c’est l’autorité en général, d’où qu’elle vienne ».

Driss ChraibiDeux ans plus tard, en 1956, Driss Chraibi publie les Boucs, une plongée dans la misère des travailleurs immigrés vivant en France. Driss ne cache pas qu’il était, à l’époque, encore très naïf. Les Boucs eurent un gros succès. Il en fut même question pour le prix Goncourt, que Driss attendit vainement dans une chambre d’hôtel. Mais le prix ne lui fut pas attribué : « Six voix se sont retournées au dernier moment ».

« Tout d’abord, raconte-t-il, je m’attendais à être expulsé. Et puis j’ai été reçu chez Dubois (préfet de police), chez Soustelle (qui sera nommé gouverneur général de l’Algérie), chez Mauriac même… J’ai cru que mon livre allait arrêter la guerre d’Algérie. Et puis je me suis aperçu que la guerre continuait ».

Pendant 25 ans, Driss Chraibi allait continuer d’écrire des livres, qui se vendaient bien – les Boucs se sont vendus à 35.000 exemplaires au départ ; le Passé Simple a dépassé 50.000 exemplaires. Un étudiant marocain a écrit une thèse remarquable sur le Passé Simple. Dans sa revue Souffle, Laabi écrivait en 1962-63 que Driss Chraibi était le véritable « défonceur ». Mais finalement, la gloire passait à côté de Driss Chraibi, qui continuait d’écrire un livre tous les deux ou trois ans, tout en travaillant pour la radio française (France Culture) pour laquelle il prépara plus de deux mille heures d’émissions, des dramatiques et des feuilletons, adaptés de romans français, américains et russes. « Comme cela payait bien, je vivais dans un certain confort matériel… et cela rouille le cerveau ».

Une deuxième rupture

Jusqu’au moment où, il y a quelques années, « J’ai eu le courage de quitter Paris, recommencer une nouvelle jeunesse, dans cette petite île de l’Atlantique, où nous venons de manger un merveilleux Tajine, préparé par cette si belle jeune Ecossaise. Avec beaucoup de tendresse, Driss pointe son doigt vers Sheenah, sa deuxième femme, la mère de son dernier fils, Yassine, qui n’a pas encore deux ans. C’est comme si j’avais rompu une deuxième fois avec le monde dans lequel je vivais », dit Driss, qui effectivement s’est séparé de sa première femme ; et a aussi changé d’éditeur. Après avoir montré au Seuil les dix premières pages d’un nouveau roman, intitulé Enquête au pays, il obtenait un contrat, des mensualités.

C’est vrai, un nouveau Driss est né, beaucoup plus mûr, plus heureux sans doute, maître de son écriture, un véritable créateur de fiction. L’Enquête au pays (1981) est l’histoire d’un chef de police qui arrive avec son subordonné, l’inspecteur Ali, dans un petit village de montagne habité par des paysans vivant loin de tout, à la recherche d’un dangereux fugitif. C’est une dénonciation violente des chefs, des petits chefs, et des grands chefs. C’est aussi pour Driss l’occasion de chanter les hommes avant la civilisation, avant l’Histoire, « quand il y avait l’herbe et le lait en abondance, et tous les fruits de la terre nourricière ». Driss n’est pas très optimiste : le chef de police est tué par les villageois, qui laissent repartir l’inspecteur Ali ; quelques semaines plus tard, un nouveau chef de police vient au village, accompagné cette fois d’un hélicoptère : ce nouveau chef de police, c’est l’inspecteur Ali…

Mais Driss Chraibi a dépassé depuis longtemps le stade de la révolte acide : la langue de l’Enquête au pays est merveilleuse, et manifestement l’auteur s’est amusé en écrivant ce livre, autant que le lecteur s’amuse en le lisant. Quelques mois plus tard, Driss Chraibi offrait au public la Mère du Printemps – le premier de ses livres à avoir un sous-titre arabe : « Oum---er-Bia ».

C’et, en un peu plus de 200 pages, l’épopée du général Oqba ibn Nafi, qui avec dix mille hommes, vingt mille chameaux, et quarante mille outres d’eau, conquit le Maghreb au nom d’Allah – et arriva jusqu’à l’Atlantique, à l’embouchure de l’Oum-er-Bia, où il planta l’étendard vert de l’Islam, sur le territoire du peuple berbère.

Pourquoi ce thème entièrement nouveau ? Qu’est-ce qui a amené Driss Chraibi à peindre cette fresque des premiers jours de l’Islam ?

« Vous vouez que je réponde ? C’est la naissance de mon fils Yassine : cela m’a donné l’idée d’écrire l’histoire de la naissance d’une civilisation ». Plus sérieusement, il ajoute : « Pourquoi l’Islam ? Parce que je trouve que l’Islam est très mal représenté par les chefs d’Etat au pouvoir qui en donnent une image très erronée. Et aussi par les « spécialistes » qui en parlent en utilisant toujours des références occidentales. Alors pourquoi pas moi ? De temps en temps, dans la vie d’un homme, il faut faire le bilan. De tout ce qui nous entoure. Et n’oubliez pas que dès mon premier livre, j’ai posé cette question : qu’est-ce qu’on appelle une civilisation ? Suis-je un palmier-dattier qui a mis tant de temps à donner ses fruits ? Je suis à la recherche de l’enfance de l’Islam…. C’est un paradis perdu qui a failli marcher ».

Les deux principaux personnages de la Mère du Printemps, le général Oqba ibn Nafi, l’homme qui agit au nom d’Allah, et Azwaw, le chef des Berbères, qui se convertit à l’Islam pour mieux résister, se confrontent, à la fin du livre dans un ultime dialogue, sur la plage, face à l’Atlantique, à l’embouchure de l’Oum-er-Bia :; « C’est, dit Driss, le «feu d’artifice de mon livre, la rencontre de deux mondes : entre un passé millénaire, tribal, berbère, panthéiste, et tout ce qui est venu parler au nom d’une religion ».

Driss Chraibi se défend d’être le chantre de la Berbéritude : « Je suis, dit-il, un panthéiste qui rejette tous les tabous, tous les interdits, et en même temps, j’essaie d’être un musulman, et en même temps j’admire beaucoup la pensée rationnelle occidentale. La seule façon de concilier les trois, c’est par l’écriture, en ruant dans les brancards ».

A peine terminé, la Mère du Printemps (dont il a aussi fait une adaptation pour la radio) , Driss Chraibi songe déjà à son prochain livre, à ses prochains livres : « Il y a tout un fleuve à suivre, la trajectoire du monde musulman, de l’Islam, dans son ensemble. L’Enquête au pays est en fait le dernier livre du cycle.

Le prochain livre, Naissance, décrira le monde musulman à son apogée, entre les 9eme et 13eme siècles. Son action se situera… en Espagne. « La civilisation musulmane s’est faite, à son apogée, non pas au Moyen Orient, mais d’abord en Espagne, puis au Maroc. C’est là où il y a eu le plus d’artistes, d’écrivains, à Grenade, à Cordoue, puis par la suite à Fès, dit Driss, qui ajoute : L’arrivée des Bédouins dans la Cordoue gothique, je l’ai là, dans la tête. Vous imaginez ces Arabes, arrivant sur leurs chevaux, avec seulement une étoffe autour du corps, pénétrant en galopant dans cette ville magnifique ? Vous savez ce qu’ils mangeaient ? C’est un secret. Mais si, je peux vous le dire, ils ne mangeaient rien » !

Vivant dans son île au bord de l’Atlantique, sur les côtes françaises, Driss Chraibi constate avec tristesse, en songeant à cet âge d’or de l’Islam, que les califes d’alors, que ce soit Haroun al Rachid, à l’est, ou al Mansour, à l’ouest, « aidaient les créateurs de leur poids d’or, même si ce qu’ils écrivaient allait à l’encontre des vérités officielles, parce qu’en ce temps là, gloire à Allah, les califes ouvraient l’Oumma, la société islamique ; parce qu’ils avaient besoin du concours de tous »...

(The Middle East magazine, Juillet 1983 Extraits)

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