CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN d'IRAK:

Voyage extraordinaire au pays des Derviches Kurdes

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Jeune derviche s'enfonçant des poignards dans le crâneUne pleine lune qui illumine les montagnes du Kurdistan. Un édifice banal, entouré d’un mur de parpaings, surmonté d’un drapeau vert, avec une inscription sur un panneau: “Couvent de la Tarika Khaznazani”. C’est là que deux fois par semaine les derviches kurdes de la confrérie Kaderi se réunissent pour leur “Zikr”; assis en cercle, ils viennent à peine de commencer à psalmodier leurs litanies, en se balançant au rythme d’un tambour: sur de rares photos publiées dans des ouvrages spécialisés au siècle dernier, j’avais pu voir des portraits étonnants de ces hommes aux cheveux longs, le regard fixé droit sur l’objectif, mais manifestement ailleurs... et la tête transpercée par des broches!

J’avais désespérément recherché les sanctuaires où ces mystiques (soufis) se réunissent pour leurs cérémonies qui se déroulent selon un rituel qui n’a guère varié depuis la fondation de leur confrérie il y a ... 900 ans. Mais la guerre faisait rage au Kurdistan. Les “pechmergas” (maquisards kurdes) ignoraient tout, ou voulaient tout ignorer de ces êtres Derviche avec une broche en travers de la boucheextravagants: quand on “fait face à la mort” -- et beaucoup de “pechmergas” sont morts pour la liberté du Kurdistan -- on a peut-être un peu de mépris pour ces illuminés qui communiquent avec Dieu en se martyrisant le corps. Et pas question pour les journalistes étrangers qui s’intéressaient trop aux Kurdes d’aller dans les zones du  Kurdistan contrôlées par le gouvernement, en particulier dans ces zones montagneuses encore sauvages, aux confins de l’Irak et de l’Iran.

Le départ de l’armée irakienne fin 1991 de la plus grande partie du Kurdistan, et la liberté sans précédent qui règne depuis lors dans les zones contrôlées par les Kurdes, qui ont élu leur Parlement et leur gouvernement, allaient enfin me donner l’occasion de réaliser mon rêve. Mon ami Tijk m’avait décrit les scènes extraordinaires -- extraordinaires même pour lui, qui appartient pourtant à la famille des cheikhs -- auxquelles avait donné lieu l’enterrement, en 1978, de cheikh Abdel Kerim, le grand chef spirituel de la confrérie. Des milliers de derviches venus d’Irak et d’Iran avaient parcouru à genou les derniers kilomètres de la petite route empierrée conduisant au sanctuaire de Kreptchina, au pied des monts Karadagh, en hurlant leur douleur, en se frappant le front contre le sol, en balançant leurs cheveux de façon frénétique; et pendant plusieurs jours, ils avaient récité leurs “Zikr” en se transperçant l’abdomen avec des épées ou en se tirant une balle de pistolet dans le ventre -- sans mal. Que croire?

Le sanctuaire de Kreptchina

Derviche dansant pendant une zikrJ’ai pu retrouver le sanctuaire de Kreptchina. Mais il n’en reste presque plus rien: tout a été ravagé par l’armée irakienne, qui a entièrement détruit le village, dynamité la résidence du cheikh, rasé les cinq couvents qui l’entouraient; les soldats irakiens n’ont pas épargné la mosquée, dont les piliers ont été dynamités: dans une salle un peu moins abîmée se dressent encore les quatre tombeaux des grands cheikhs. Impressionné par ma connaissance de la “silsila” -- la chaîne d’or, la liste des noms qui relie le cheikh actuel au fondateur de la confrérie, et à... Mahomet -- cheikh Ali,un petit-fils du grand cheikh Abdel Kerim m’a invité à assister à une “Zikr”. Un peu gêné, il s’est excusé à l’avance de ne pas pouvoir réunir un plus grand nombre de derviches, beaucoup étant retenus par les travaux ... de la moisson.

Je n’ai pas été déçu.

Assis en cercle selon un protocole bien déterminé, fixé par le maître de cérémonie, le cheikh ou son représentant, le “khalifa”, les derviches répètent inlassablement le nom d’Allah et la profession de foi musulmane: “La Ilah illa Allah” (il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu),en respirant de plus en plus vite et de plus en plus fort. La plupart de ces derviches kurdes ignorent totalement l’arabe classique. Ils scandent les mots de prières composées par le fondateur de la confrérie comme s’il s’agissait de formules magiques, en allant de plus en plus vite, de plus en plus fort, en suivant le rythme des tambours. Certains derviches se livrent à une gymnastique respiratoire étonnante, en expirant très profondément, de façon bruyante -- si bruyante qu’on les a parfois appelés les “derviches aboyeurs”. L’atmosphère devient assez irréelle:même un étranger, qui ne partage pas leur foi, ne peut rester totalement insensible à l’envoûtement qui s’empare des derviches au cours de cette cérémonie.

Parfois les derviches s’en tiennent là, se contentant, grâce à ces incantations, de communiquer avec le monde invisible. Parfois, ils vont plus loin: s’emparant de poignards acérés, ils les enfoncent à coup de maillet dans le crâne de l’un de leurs compagnons: j’ai essayé de l’arracher, mais en vain. Ils se transpercent le ventre avec de longues épées en forme de broches: les “novices” se perforent les muscles sous les côtes, mais j’ai vu un derviche iranien se transpercer le ventre en plein milieu, à côté du nombril: et j’invite tous ceux qui crient à la supercherie à placer leur doigt sur cette broche! D’autres de perforent les joues de longues aiguilles -- exercice banal, paraît-il, car il existe un point non douloureux dans la joue -- mais aussi le palais. Pendant que le “khalifa” continue de réciter des prières,et que les joueurs de tambour martèlent leurs instruments, des derviches se mettent dans la bouche des braises incandescentes, se dressent debout, pieds nus, sur des sabres terriblement affilés, ou se lacèrent le dos, le ventre, et scène particulièrement sanglante et insoutenable, la langue avec un poignard.

Après avoir terminé ces exercices, les derviches reprennent place dans le cercle -- le “khalifa” se bornant à frotter les blessures avec un peu de salive, dotée d’un pouvoir curatif spécial, hérité des cheikhs --et ils se remettent à réciter leurs litanies comme si de rien n’était, sans éprouver apparemment la moindre douleur.

Comment expliquer cette absence apparente de douleur?

“Le derviche est comme enivré par son amour de Dieu, il sort de lui-même, il oublie sa peine”, m’explique cheikh Ali, qui évoque aussi les pouvoirs spéciaux des cheikhs. Un grand cheikh -- et cheikh Abdel Kerim en était un -- a des pouvoirs surnaturels, le pouvoir de faire des miracles. Ce pouvoir, le “karama”, se transmet de cheikh en cheikh; et il imprègne son tombeau, ce qui explique pourquoi les tombeaux des grands cheikhs deviennent des lieux de pèlerinage où se pressent les derviches et les simples fidèles, qui espèrent ainsi guérir d’une maladie dont ils sont affligés, ou trouver l’explication d’un rêve prémonitoire...

Souvent méprisés par leurs concitoyens kurdes éduqués, qui les considèrent avec beaucoup de condescendance comme de vulgaires jongleurs ou des bateleurs de cirque, les derviches kurdes se rattachent en fait à une tradition très ancienne, certainement antérieure à l’Islam, qui plonge ses racines dans le mysticisme chrétien des premiers siècles et dans le continent indien. La vie de cheikh Abdel Kader Gailani (1077-1166) le fondateur de la confrérie, telle qu’elle nous est contée par ses biographes, est une longue chronique de miracles: enfant, il refusait le sein de sa mère... au début du Ramadan! Il avait le pouvoir d’éteindre le feu, d’assécher les mers, de réduire les montagnes en poussière. Il ressuscitait les morts. Il punissait les pêcheurs à distance, il défendait les opprimés d’une manière miraculeuse; il marchait sur les eaux, il se transportait dans les airs: rien ne lui était impossible.

Les degrés de l’extase à laquelle parvient le derviche pendant la “Zikr”, tels qu’ils ont été décrits dans les ouvrages des grands cheikhs, font penser aux “étapes” du yoga: pendant le premier stade, le derviche récite sa litanie en faisant un effort; au ° stade, la récitation se poursuit sans effort. Quand il parvient au 3° stade, l’état de conscience s’annihile peu à peu. Au 4° stade, le derviche s’annihile en Dieu: “le serviteur de Dieu a disparu”. À ce stade, la “Zikr” s’accompagne de phénomènes lumineux colorés: le derviche “voit” des lumières montantes et descendantes de couleurs diverses, considérées comme des lumières divines, avec une symbolique différente selon les couleurs.

Des spécialistes des phénomènes parapsychologiques proposent une explication plus terre-à-terre: la technique respiratoire très particulière des derviches, leur gestuelle,la musique exercent une influence sur leur système circulatoire, sur leurs systèmes ortho et para sympathiques, et sur leur inconscient... Il est évident que certains derviches, lorsqu’ils entrent en transes, “partent très loin”: il leur faut parfois un très long délai pour revenir à un état normal; une fois, j’ai poussé négligemment un derviche qui était en transes, et qui me gênait pour prendre une photo: il a sursauté au contact de ma main d’une façon étonnante, et certainement pas simulée : il était “absent”. Il est évident que les bons derviches, qui entrent facilement en extase -- quelquefois il suffit qu’ils entendent prononcer le nom d’un cheikh pour tomber en transes -- ne ressentent aucune douleur; alors que les moins bons l’appréhendent un peu... Mais ce que la parapsychologie n’explique pas, c’est l’absence de lésions graves -- et d’infections:les poignards et les broches utilisés par les derviches sont négligemment essuyés avec de vieux chiffons.

Pour cheikh Ali, c’est simple: c’est le pouvoir surnaturel du cheikh,le “karama”,qui permet aux derviches de survivre à ces épreuves: pendant une “zikr”, ils doivent demander au cheikh ou à son “khalifa” la permission de se livrer à ces exploits; et les derviches sont convaincus que quelqu’un qui tenterait de le faire sans être protégé par le pouvoir du cheikh risquerait fort de mourir.

Sans trop insister, cheikh Ali laisse entendre qu’il ne viendrait pas à l’idée des cheikhs de se livrer à ce genre de pratiques -- “les cheikhs font des choses beaucoup plus extraordinaires”, dit-il, en rappelant les actes divinatoires et autres miracles des cheikhs. Mais surtout,les derviches que j’ai vus appartenaient au petit peuple kurde:c’était des paysans, de petits commerçants, des artisans, qui trouvaient peut-être en s’adonnant à ces pratiques étranges, un moyen de se rapprocher de Dieu -- mais aussi de compenser leur infériorité dans l’échelle sociale... Cheikh Ali m’a affirmé à plusieurs reprises qu’il y avait aussi des derviches médecins, avocats ou ingénieurs, mais je ne les ai jamais rencontrés.

En me faisant visiter ce qui reste du sanctuaire de Kreptchina, cheikh Ali m’a montré, au milieu des ruines, la grotte creusée dans le sous-sol où les cheikhs ont l’habitude de se retirer pendant de longues semaines, pour jeûner et méditer comme les moines des premiers siècles de la chrétienté. Et il m’a raconté comment cette grotte avait été taillée dans le roc pour commémorer le miracle de son ancêtre le grand “soufi” cheikh Abdel Kerim: on le croyait perdu et mort depuis six mois; mais il était apparu en rêve à son frère, d’abord incrédule, et il lui avait décrit la grotte de la montagne Sakker Ma, où un berger l’a effectivement retrouvé vivant, se nourrissant de racines et de feuilles... En regardant ces photos des derviches kurdes, ne vous moquez pas de leurs pouvoirs surnaturels: leurs disciples, dans le Caucase et en Asie Centrale, ont résisté à tous les efforts des Soviétiques pour éradiquer leur foi, “musées de l’athéisme” à l’appui, et ils ont dirigé des révoltes qui ont fait vaciller le pouvoir soviétique.

(VSD, 9 Septembre 1992)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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