CHRIS KUTSCHERA 30 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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TURQUIE: Les derniers Chrétiens de Tour Abdin

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Façade illuminée du chateau d'Ussé

Ussé, France

 

une des iles Dalak

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Porte de la mosquée de Khadimiya

Mosquée, Irak

 

Ibrahim Ali Zadé entouré de pechmergas

Komala, Iran

Célébration du 1600 eme anniversaire du couvent de Mar Gabriel par Mgr Samuel AktachÀ l’approche de l’an 2.000, la Turquie veut bénéficier elle aussi des retombées touristiques de la célébration du deux millième anniversaire de la naissance du Christ: le ministre du tourisme a annoncé que le Pape a été invité en Turquie. Et plusieurs dizaines de journalistes de la presse écrite et de l’audiovisuel de l’Europe et des Etats-Unis ont été invités à visiter dans le cadre de “circuits touristiques de la foi” les anciens sanctuaires chrétiens qui... comme par hasard, se trouvent tous dans l’ouest de la Turquie, entre Izmir, Antakya et la Cappadoce. Pourtant, la plus ancienne communauté chrétienne de Turquie vit encore dans l’est de l’Anatolie, au Kurdistan, autour de monastères construits aux tout premiers siècles de notre ère, comme le monastère de Mar Gabriel, qui vient de célébrer son 1.600e anniversaire. Mais c’est une zone interdite aux touristes, c’est une région où fait rage une guerre non déclarée, et c’est une communauté en voie de disparition.

Le curé Melki Toc et sa femme chez eux à Midin“Partez, vous pourrez revenir dans deux mois quand nous aurons nettoyé la région des terroristes du PKK; si vous êtes encore là dans huit jours, vous serez bombardés!”. C’est avec ces mots que les militaires turcs ont forcé en mars 1994 les habitants du village de Hasana à abandonner leurs maisons; bâti au pied d’un contrefort montagneux, à quelques kilomètres de Silopi et de la frontière syrienne, ce village était l’un des derniers villages entièrement peuplés de chrétiens jacobites du Kurdistan de Turquie. Evidemment, les trente-cinq familles qui y vivaient encore n’ont jamais été autorisées à revenir, et aujourd’hui elles sont réfugiées à Sarcelles, en région parisienne, et en Allemagne. Et Hasana se trouve désormais en pleine zone de combats entre les maquisards du PKK et l’armée turque: c’est une zone interdite, et on ne peut plus visiter son église souterraine très ancienne, datant des premiers siècles de l’ère chrétienne.

La terrible litanie des villages abandonnés

Femme près du tombeau de saint Jacoub dans la crypte à NusaybinC’est une terrible litanie que celle des villages abandonnés par leurs habitants dans le Tour Abdin, cette “montagne des Serviteurs de Dieu” où a vécu pendant des siècles l’une des plus anciennes communautés chrétiennes d’Orient: roulant au milieu de ces collines couvertes de vignes et de rocailles qui évoquent irrésistiblement la Terre Sainte, Moïse, un jeune Syriaque (nom que se donnent les Jacobites) énumère la longue liste de ces villages évacués les uns après les autres:

Kafro, dont les quatre dernières familles sont parties en Suisse pendant l’été 1994. Sari, dont les habitants ont été accusés d’aider les maquisards du PKK, occupé aujourd’hui par des “gardiens de village”; Harbol, Keferzé, Sala, Boté, Deireke, Tchouka, Zaz, on pourrait remplir une colonne de journal avec les noms de ces villages. “Et non seulement ils nous forcent à abandonner nos villages, mais ils changent leur nom, pour effacer toute notre histoire: ils convertissent même les pierres!” ajoute ce jeune Syriaque, plein d’amertume... “Et pourtant, nous sommes la plus vieille église: nous étions ici les premiers, avant les Byzantins, avant les Catholiques, avant les Protestants! Et les gens vivent ici comme le Christ le voulait: ils vont à l’église le matin et le soir, ils jeûnent chaque semaine, ils prient... Ce n’est pas comme en Europe où vous oubliez le sens de la famille et toutes les traditions”...

C’est un monde qui fait naufrage, une communauté qui est en train d’être rayée de la carte, une culture qui est assassinée -- dans l’indifférence générale -- et pourtant peu de communautés chrétiennes peuvent s’enorgueillir d’une telle ancienneté: le couvent de Mar Gabriel vient de fêter le 31 août dernier le 1.600e anniversaire de sa fondation. C’est dans la crypte de l’église de Mar Yacoub à Nusaybin que repose Yacoub, l’un des représentants de l’église d’Orient au concile de Nicée (325). L’église de Ha, une petite merveille architecturale, aurait été fondée au premier siècle de l’ère chrétienne -- la légende veut même qu’elle ait été construite par les rois mages allant de Perse à Jérusalem, c’est-à-dire... avant la naissance du Christ! Ces églises et ces monastères, comme celui de Deir Zafaran, résidence du patriarche jacobite jusqu’à son départ en exil en Syrie après la proclamation de la République turque, en 1923, sont de véritables châteaux-forts, et n’ont dû leur survie qu’à l’incroyable épaisseur de leurs murs.

Ce sont des témoignages exceptionnels de l’architecture religieuse des premiers siècles en Orient qui, sauf de rares exceptions, sont condamnés à disparaître, faute de fidèles, de gardiens et d’entretien. Le monastère de Deir Zafaran n’abrite plus que deux moines et une douzaine d’élèves -- dont quelques-uns sont venus d’aussi loin que l’Australie pour apprendre le syriaque, une langue néo-araméenne proche de celle que parlait le Christ. L’énorme monastère de Mar Gabriel, résidence de l’évêque Samuel Aktach et de deux moines, accueille deux ou trois dizaines d’élèves. Mais Mar Yacoub, à Nusaybin, est fermé et surveillé par une gardienne, mais pour combien de temps?

Depuis toujours cette région a été plongée dans la violence: Aussi loin que Hané, une très vieille femme âgée de 97 ans, d’une force de caractère et d’une mémoire remarquables, puisse remonter dans le temps, elle ne se souvient que de crimes de sang, d’enlèvements et de violences: “Mon père a été tué par les Kurdes quand j’avais 6-7 ans! Je me suis mariée à 14 ans, juste avant le génocide (1915): notre village a alors été assiégé par les Kurdes et par l’armée; nous avons perdu dix hommes, et nous avons dû nous réfugier dans un village voisin pendant un an. Un agha (chef) musulman nous a aidés à revenir dans notre village. En 1926, mon mari a été assassiné sur le chemin du village voisin: je suis devenue maire du village, et quatre ans après, j’ai fait pendre les assassins de mon mari. A cette époque-là, nous étions plus forts que les Kurdes!” conclut Hané en buvant une gorgée d’un vin rouge incroyablement fort en alcool préparé par son gendre, un “jeune” homme de ... 70 ans: “Quand j’étais plus jeune, ajoute Hané en éclatant de rire, je vous aurais fait rouler sous la table”!

Le génocide de 1915, dont les Arméniens ont été les principales victimes, a fait aussi des ravages parmi les Jacobites: près de Ha, une tour se dresse encore à l’entrée d’un village dont tous les habitants ont été massacrés; et de nombreux Syriaques ont fui leurs villages et se sont réfugiés en Syrie, autour de Kamichli, et y ont fait souche.

On comptait encore quelque 30.000 Syriaques dans le Tour Abdin au début des années 1960. C’est à partir des années 1970 que la véritable hémorragie a commencé: pour des raisons économiques d’abord, de nombreux Syriaques ont émigré en Allemagne et en France, faisant peu à peu venir leurs familles. À partir du milieu des années 1980, l’émigration devient un véritable exode, pour des raisons politiques: toute la région devient le théâtre d’une guerre non déclarée mais féroce entre le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) et l’armée turque, assistée par les “gardiens de village”:  ces milices, qui jouent au Kurdistan le même rôle que les Harkis en Algérie pendant la guerre d’indépendance, sont recrutées parmi les tribus kurdes dont les chefs sont “loyaux” au gouvernement. Chaque milicien reçoit un salaire de plusieurs millions de livres -- une aubaine inespérée dans ces régions où il n’y a pas de travail -- et ce salaire est doublé quand un milicien tue un “terroriste”. Totalement indisciplinés, ces gardiens de village n’hésitent pas à rançonner les villageois sous prétexte de maintenir l’ordre: ils entrent dans les maisons sans y être conviés, se font inviter à déjeuner, sollicitent les cadeaux... et règlent leurs comptes sous prétexte de pourchasser les “terroristes”.

Refusant de choisir entre un gouvernement qui ne leur reconnaît aucun droit, et des Kurdes qui ne cessent de les persécuter, les Syriaques sont victimes des uns et des autres et cherchent leur salut dans la fuite à l’étranger. Les Arméniens et les Grecs survivent (mal) en Turquie, mais au moins ils sont protégés par un statut de minorité reconnu par le Traité de Lausanne (1923).

Les Jacobites, eux, n’ont aucune existence légale: ils n’ont même pas le droit, théoriquement, d’enseigner leur langue (le Syriaque, ou Soureth) et leur culture à  leurs enfants, et c’est quasi-clandestinement qu’ils le font, dans des classes d”éducation religieuse”. Ils n’ont pas le droit de construire de nouvelles églises, et à Istamboul la communauté ne dispose que d’une seule église.

Les Syriaques de Tour Abdin disent qu’ils ne sont ni Turcs, ni Kurdes. Leur origine est, c’est vrai, un sujet de controverse: Descendent-ils d’Assyriens christianisés qui se seraient réfugiés dans les montagnes et les hauts plateaux du Kurdistan, comme le croient les éléments les plus nationalistes de la diaspora aujourd’hui établie en Europe et aux Etats-Unis? Ou descendent-ils des tribus perdues d’Israel, comme le croient certains? Ou, comme c’est plus probable, de populations Kurdes converties au christianisme aux premiers siècles de l’ère chrétienne, et sémitisées, ou “araméanisées”? En l’absence d’études archéologiques, ethnographiques et génétiques difficiles à réaliser dans les circonstances actuelles, il est impossible de répondre avec certitude à cette question. Ce qui est certain, c’est qu’en refusant de se considérer comme Kurdes, ils se condamnaient à être doublement victimes.

Au début des années 1990 leur situation a terriblement empiré: le PKK est alors omniprésent, coupant en plein jour la circulation sur les axes routiers, occupant dès la nuit tombée tous les villages, dont les habitants les hébergent et les nourrissent... L’armée intensifie sa répression: tous les villages doivent fournir des “gardiens de village”, sinon ils sont détruits, comme Beit Sok, où vivaient 27 familles, qui est détruit en 1992, et Hedel, qui est deux fois incendié.

Les villageois chrétiens sont aussi les victimes de Kurdes musulmans fanatiques, membres du “Hizbolla”, que l’on soupçonne fortement d’être manipulés par les services spéciaux turcs: un prêtre jacobite est enlevé en plein jour sur une route où la gendarmerie a en permanence des barrages routiers. Il réussira à échapper à ses gardiens au bout de quelques jours. Mais un instituteur, qui enseigne le syriaque aux jeunes, a été séquestré pendant sept mois en 1993, et ne fut relâché qu’après paiement d’une rançon de 135.000 mars versée par la diaspora...

Et les villageois qui collaborent avec l’armée sont impitoyablement pourchassés par le PKK, qui exécute les gardiens de village et leurs familles. La vie devient impossible: aujourd’hui encore, les routes sont coupées par l’armée en fin d’après-midi, et il est interdit de circuler après 18 heures. Dans les villages, un couvre-feu permanent règne après la tombée du jour. Beaucoup de Syriaques n’osent pas aller vendre les produits de leurs fermes dans la petite ville de Midyat, de peur de se faire agresser. “Et non contents de nous voler nos filles, les Kurdes nous volent aussi nos terres”, dit un habitant d’un village dont les Kurdes voisins ont “confisqué” plusieurs centaines d’hectares des meilleures terres.

Les villages ne sont pas entretenus et leurs maisons pourtant construites en pierres imposantes, tombent en ruines: ce n’est pas faute de moyens, mais les derniers habitants ne veulent pas investir leur argent dans des maisons qu’ils craignent devoir abandonner: “Est-ce qu’on restera ici? On ne le sait pas”, confie une jeune femme; “Nous sommes ici aujourd’hui, mais de quoi sera fait demain, après-demain? Nous n’en savons rien” dit son mari. Beaucoup de maisons n’ont pas l’eau courante, et ne sont équipées que de “cuisines” très sommaires, transformant la vie quotidienne des femmes en une véritable corvée sans fin.... Cette insécurité, cette vie au jour le jour, sans futur et sans aucun confort, rongent les Syriaques, surtout les jeunes, qui ne songent qu’au départ.

À Midyat, une ville qui comptait en 1960 encore 8.000 Syriaques vivant dans de magnifiques maisons de pierres de taille en calcaire jaune, il ne reste plus que quelque 70 maisons habitées par des Jacobites. Idil, une petite bourgade qui était entièrement chrétienne, est aujourd’hui une agglomération fantomatique, dont les murs portent les traces de nombreux impacts de balles, et où ne vivent plus que quelques familles syriaques. Des villages dont l’école primaire a accueilli jusqu’à 125 élèves n’en comptent plus qu’une trentaine, malgré une natalité élevée (une famille syriaque compte facilement une dizaine d’enfants!). Dans les hameaux isolés, les vieux qui ne se décident pas à partir rejoindre leurs enfants en Europe attendent de mourir en sachant que leurs maisons et leurs terres seront immédiatement occupées par les Kurdes.

Le 1.600e anniversaire du monastère de Mar Gabriel aurait dû être célébré avec un faste extraordinaire: des milliers de Syriaques de la diaspora avaient prévu de venir fêter cet évènement, mais l’évêque Samuel Aktach a tout décommandé, redoutant que la présence d’un grand nombre de visiteurs ne provoque des incidents, et même des attentats... C’est sans doute une erreur. Le retour, chaque été, depuis quatre ou cinq ans, des Syriaques de la diaspora, a changé la vie dans les villages. Les émigrés reviennent avec des cadeaux plein leurs valises, de l’argent, des projets pour améliorer la vie au village; et surtout, ils brisent ce terrible isolement dont souffrent les derniers habitants de Tour Abdin, comme le souligne la vieille Hané: “Pendant onze mois je ne vis qu’en attendant le retour des jeunes avec les vacances”.

Ce sentiment d’être assiégé hante tous les Syriaques de Tour Abdin: “Nous sommes comme les Juifs”, explique Gabro, un jeune ingénieur vivant en Allemagne: “nous avons une langue, une religion, une diaspora, mais nous n’avons pas de pays à nous. Quand je lis la Torah, je me dis: mais c’est la même chose!”.

Les émigrés qui reviennent dans les villages syriaques font tout pour aider leurs frères ou leurs neveux à rester au pays. Parce qu’ils savent que les portes de l’immigration en Europe sont fermées. Et aussi parce qu’ils découvrent, un peu tard peut-être, à quel point ils sont viscéralement attachés à cette terre: “Je ne veux pas que mon frère parte, je l’aiderai de toutes mes forces”, affirme Gabro; “sinon... je n’aurais plus de patrie”.

L’hémorragie de l’émigration va-t-elle pour autant cesser?

“Moi, je suis prêt à mourir ici, dit un prêtre... “Mais la plupart des gens ne le sont pas. Si la sécurité s’améliore, les gens resteront, la vie repartira... Sinon, c’est la fin du christianisme!”

Note :

Faisant partie du groupe des églises orthodoxes orientales (avec les Arméniens, les Coptes et les Ethiopiens)  l’église orthodoxe syrienne est issue de la première communauté chrétienne d’Antioche. Elle doit son nom à Jacob Baradaï, évêque d’Edesse (aujourd’hui Ourfa) qui, au VIe° siècle, a rejeté les décisions du concile de Chalcédoine (451) et n’a reconnu que la nature divine du Christ (d’où l’appellation de “monophysite”). Cette église utilise le syriaque, dialecte néo-araméen, pour sa liturgie, ce qui a amené ses fidèles à prendre le nom de “Syriaques” qu’ils préfèrent à celui, peu utilisé aujourd’hui, de Jacobites.

(Le Point, N° 1316, 6 Décembre 1996)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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