CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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ERYTHREE: A la découverte des îles Dalak

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ilot de sable et boutreQui ne rêve pas de trouver l’endroit où abolir cette barrière magique qui nous sépare de la mer, et de pouvoir vivre sur l’eau, mieux encore, dans l’eau, en voyant ce qui se passe sous la surface, comme si l’on était soi-même... dauphin? Cet endroit existe: c’est le chapelet d’îles qui s’étend le long des côtes de l’Erythrée, dans la Mer Rouge. Sont-elles 365, comme le prétendent les pêcheurs érythréens -- une pour chaque jour de l’année -- ou un peu moins nombreuses? Personne n’a encore fait l’inventaire de toutes ces îles qui s’égrènent sur plus de mille kilomètres, depuis l’archipel des Dalak, en face de Massaoua, jusqu’au port d’Assab, au nord de Djibouti, et qui constituent un véritable paradis, encore ignoré de tous.

Des îles complètement isolées du reste du monde

Paradoxalement, c’est la guerre qui a protégé ces îles. Pendant la guerre d’indépendance de l’Erythrée (1962-1991), la plus longue et la plus sanglante guerre de l’histoire de l’Afrique, elles ont été complètement isolées du reste du monde: à l’exception de la grande île de l’archipel des Dalak, occupée par une petite garnison éthiopienne (et quelques “experts” israéliens), les autres îles, situées dans une zone militaire interdite, ont vécu complètement repliées sur elles-mêmes, oubliées par les généraux d’Addis, qui avaient d’autres chats à fouetter, et visitées de temps à autre par de rares pêcheurs faisant un peu de contrebande entre les côtes de l’Erythrée et celles du Yemen. Quelque 2.500 pêcheurs ont réussi à survivre dans la dizaine d’îles habitées. Mais dans la plupart des îles les seuls êtres vivants sont les oiseaux et les poissons qui s’ébattent comme aux premiers jours de la création...

Prière du soir sur un boutreJe rêvais de visiter ces îles depuis le jour où j’avais découvert la côte érythréenne, à Mersa Teklay, à la faveur d’une percée des maquis érythréens, en 1984: jamais je n’avais vu une eau aussi claire, une telle variété de nuances dans les tons Pastel, allant du Turquoise le plus clair au Jade le plus foncé. J’en avais oublié les dizaines de cadavres de soldats éthiopiens qui se momifiaient lentement au soleil, sur le sable le long de la plage... Mais il m’a fallu attendre l’indépendance de l’Erythrée, et la toute récente décision du gouvernement d’Asmara d’ouvrir au public ces îles -- qui devraient sous peu être protégées par la création d’un “parc naturel maritime de l’Erythrée” -- pour pouvoir enfin réaliser mon rêve: grâce à mon ami Ucho j’ai pu louer un boutre -- un sambouk, comme on dit en Erythrée -- seul moyen de partir à la découverte des Dalak, au large de Massaoua.

Aménagé en “bateau de plaisance”, le Doha est un ancien bateau de pêche que son propriétaire trouve plus rentable de louer aux touristes: l’équipage, lui, est convaincu qu’il est beaucoup moins fatigant de conduire des touristes sur les barrières de corail, et de les regarder plonger et pêcher, que d’aller soi-même à la pêche! Sur les cinq membres de l’équipage, tous des Afars, trois s’appellent ... Ahmed, ce qui simplifie évidemment la vie. L’un d’eux, surnommé Ahmed le Français parce qu’il a passé 10 ans à Djibouti, est doublement précieux, parce qu’il est un excellent mécanicien, et parce qu’il baragouine un peu le français: c’est lui qui servira d’interprète avec Idris, le cuisinier, et avec Mohammed, le capitaine, pour fixer le menu, ou l’itinéraire...

Les hasards de la pêche

Le menu, il est vrai, est souvent régi par les hasards de la pêche: Idris ou Ahmed le Français laissent traîner derrière le sambouk une ligne de fond qui surprendrait plus d’un pêcheur professionnel: un hameçon gros comme le doigt, avec, pour cuiller, un morceau de bois vernissé, lesté par une masse de plomb de près d’un kilo! Avant d’arriver à l’île de Dissei, notre première escale, à trois heures et demie du port de Massaoua, nous avions déjà attrapé une belle bonite -- qui a remplacé le pâté au sanglier qui attendait bien au frais dans le bac à glace.

 Alors que la plupart des autres îles sont des bancs de sable qui affleurent à peine au-dessus de la mer, l’île de Dissei, qui s’est détachée du continent il y a plusieurs millénaires, est l’une des rares îles montagneuses de la côte érythréenne. C’est aussi, à cause de sa proximité du port de Massaoua, une des plus “civilisées”: ses 150 habitants vivent dans des huttes d’aspect assez misérable, mais très propres à l’intérieur, qui bordent la baie où l’on mouille de la façon la plus plaisante qui soit -- la proue du sambouk plongeant dans le sable d’une plage splendide: c’est dans une de ces huttes que vit cheikh Habib, “Barba Rossa”, ainsi se surnomme-t-il lui-même, car il se teint la barbe au henné, et parle un peu l’italien.

Telle une araignée, cheikh Habib bondit, malgré son âge et ses rhumatismes, hors de sa hutte dès qu’il aperçoit des étrangers, pour leur offrir plusieurs tasses de “boun”, le café préparé à l’érythréenne: les grains de café vert sont grillés sur le feu, et ensuite écrasés dans un mortier, puis le café est préparé dans une espèce de cornue en terre cuite, sur des braises -- un long rituel qui permet d’échanger des nouvelles avant de boire les trois tasses traditionnelles, et qui permet aussi à cheikh Habib de mendier quelques cachets d’aspirine pour soigner ses douleurs...

C’est en longeant la côte de l’île de Dissei que j’ai compris pourquoi la Mer Rouge s’appelle ainsi depuis toujours: tout d’abord alarmé par la présence dans mon paradis, qui soudain n’en était plus un, de longues traînées rougeâtres de mazout, j’ai insulté le marinier qui était passé à Dissei avant moi et y avait vidangé ses soutes... avant de réaliser qu’il s’agissait en fait de traînées d’algues d’une espèce très particulière, qui prolifèrent à  certaines périodes de l’année, et donnent à la mer cette couleur Rouge si particulière. C’est peut-être à Dissei que j’ai vu le plus beau coucher de soleil -- mais chaque crépuscule était un miracle, peut-être surpassé par la demie heure divine qui s’écoulait entre le lever du jour, à 6 heures, et le lever du soleil, à 6 heures 37! Etait-ce parce que c’était ma première île? mon premier coucher de soleil sur la Mer Rouge? mon premier lever de lune? ma première aube à bord du Doha? je n’oublierai jamais Dissei. C’est aussi à Dissei que j’ai vu pour la première fois tout mon équipage au grand complet, sur le toit du carré, pour la prière du soir.

Et c’est tout naturellement que s’est instauré le rituel du verre de gin-orange -- préparé avec de délicieuses oranges fraîches achetées à Asmara, pressées à bord -- pour célébrer la chute du jour: après un long bain et un dîner à la lueur d’une ampoule de 25 watts -- autre aménagement touristique de notre sambouk -- personne ne proteste quand l’un des Ahmed éteint les feux à 21 heures: qui s’est endormi une fois sur le pont d’un sambouk, sous le ciel étoilé de la Mer Rouge, n’aura plus jamais envie de s’enfermer dans une cabine...

Des bancs de sable qui affleurent à peine au dessus de la mer

Choisir une dizaine d’îles parmi plusieurs centaines relève de la gageure, mais j’avais vu de mauvaises photos de Madote et Enteara qui m’avaient fait espérer... et je n’ai pas été déçu: perdus au milieu de nulle part, entourés par une mer d’une clarté extraordinaire, ce sont des bancs de sable, qui affleurent à peine au-dessus de la mer, recouverts de quelques touffes d’herbe: j’avais honte de laisser des traces de pas sur ces langues de sable d’une pureté incroyable, balayées par les vagues où pêchaient goélands, aigrettes et cormorans, et j’ai fait le tour de l’île en marchant dans l’eau, pour garder l’illusion que j’étais le premier à poser le pied sur cette île.

“Faire le tour” du propriétaire n’est pas une épreuve redoutable: plus de 250 de ces îles ont une superficie inférieure à un kilomètre carré, et Madote et Enteara mesurent peut-être 200 mètres de long, sur 50 mètres de large... au centre de l’île. Se baigner à midi, nu comme un ver, sur la plage sous le vent, dans une eau qui oscille autour de 28°-30° pendant que l’équipage prie sur le carré du sambouk mouillé de l’autre côté de l’île -- et que la France gèle en cette fin de mois de décembre tout gris -- est un plaisir qui s’arrose: jamais la bière fabriquée dans la brasserie d’Asmara ne m’a paru aussi bonne que lorsque je l’ai savourée immergé jusqu’au cou dans les eaux de l’archipel des Dalak.

Evidemment, bancs de sable, îlots rocheux et barrières de corail n’offrent pas les mêmes plaisirs, et il ne sera pas toujours facile, si l’on est huit à bord, de choisir: Serrad, avec ses falaises qui se dressent à une trentaine de mètres au-dessus de la mer, est un paradis pour les oiseaux, et en particulier pour les pélicans, qui ont pratiquement annexé cette île. C’est là que j’ai pu observer pendant des heures l’étrange ballet de ces gros oiseaux, qui passent des heures à nager d’un bord à l’autre d’une grande crique, en s’ébrouant de plaisir avant de faire demi-tour, comme des pêcheurs à la retraite arpentent pendant des heures le quai de leur port en allant du café de la Plage au café de la Marine. Que ceux qui ne sont pas des ornithologistes passionnés se rassurent: les fonds sous-marins autour de Serrad sont tellement clairs et tellement riches que l’on a l’impression de nager dans l’aquarium d’un musée océanographique; et l’on peut passer des heures à plonger, ou à flotter à la surface de l’eau, en observant les coraux, les immenses bénitiers aux couleurs incroyablement irisées, et les innombrables variétés de poissons qui se faufilent entre les coraux et les rochers.

C’est un peu plus loin, près de l’île d’Assarca, que j’ai vu ma plus belle raie, une raie immense -- elle avait peut-être un mètre cinquante d’envergure -- qui dormait paisiblement sur le sable, entre deux rochers. Revenus à bord, tout en dégustant un délicieux Red Snapper préparé par Idris, nous avons discuté éperdument sans arriver à résoudre cette question fondamentale: y avait-il ou non des dards sur sa queue! C’est seulement de retour à Massaoua que j’ai demandé à Chris Hillman, un expert anglais qui supervisera le parc naturel maritime des îles Dalak, si la mer y était dangereuse. C’était un peu tard, mais sa réponse m’a rassuré: il n’y a que trois ou quatre espèces dangereuses -- le stone-fish, le poisson scorpion, et une raie, justement, avec dard -- mais, m’a-t-il assuré, ce sont des espèces “timides”. Il y a aussi des requins, surtout en eaux profondes, mais ils sont, paraît-il, inoffensifs -- ce que confirment les “exploits” des touristes européens qui font des milliers de kilomètres pour se faire photographier, à l’autre extrémité de la Mer Rouge, sur les côtes égyptiennes, à côté de requins.

Mais les seuls requins que j’ai vus étaient bien morts, abandonnés sur la plage par des pêcheurs qui avaient coupé leurs ailerons, qu’ils vendent au Yemen ou en Arabie Saoudite. Par contre j’ai été rassuré par la présence de très nombreux dauphins, qui jouaient en faisant la course avec notre sambouk; c’est près de l’île de Dahret que j’ai nagé au milieu des dauphins -- peut-être le souvenir le plus extraordinaire de ce voyage riche en émotions: décidément aussi routiniers que les pélicans, les dauphins, qui avaient la mer pour eux, ont passé des heures à nager le long de la plage, entre le sambouk, mouillé à quelques mètres de la rive, et un point situé à un kilomètre de là, non moins près de la côte: s’ébrouant à leur façon, comme les pélicans, ils se livraient à un véritable ballet, rythmé par le bruit de leur respiration, chaque fois qu’ils arrivaient près du sambouk: c’est là que j’ai pu nager au milieu d’eux -- mais ils n’ont pas poussé la familiarité jusqu’à jouer avec moi...

Les pêcheurs adorent les dauphins, qu’ils appellent “Abou Salama”, le “père du salut”; “c’est un animal qui vit presque comme nous, m’a dit Ahmed le Français; il respire, il est très joyeux, il aime jouer... et à midi, quand il fait très chaud, il nage lentement”... Ahmed m’a raconté comment il avait libéré une fois un dauphin pris dans son filet, en coupant les mailles avec son couteau: le dauphin libéré est alors venu près de lui et a frotté son nez contre le genou d’Ahmed avant de prendre le large. Ahmed m’a juré que l’histoire était vraie. Je suis retourné nager au milieu des dauphins, qui dansaient autour de moi, mais sans que l’un d’eux me témoigne son amitié de façon aussi expressive.

L’île de cheikh al Abou est un îlot de sable presque circulaire, dont on fait le tour en une petite heure de marche. S’élevant à deux ou trois mètres au-dessus de la mer -- suffisamment pour ne jamais être recouverte par les eaux les plus démontées, et donc pour mériter le nom d’île -- cheikh al Abou est désespérément plate: il n’y pousse pas un seul arbre, et les deux aigles pêcheurs, des Osprey, qui y ont élu domicile se perchent sur des mottes de sable pour faire le guet, ou sur les pierres qui entourent la tombe du cheikh qui a donné son nom à cette île.

Me promenant autour de l’île, j’ai été attiré par une plage où l’eau était particulièrement claire, avec une barrière rocheuse où fourmillait une multitude de poissons de toutes les couleurs, avec des espèces que je n’avais pas vues ailleurs: en sortant de l’eau j’ai été attaqué par un couple de mouettes, des sternes au bec rouge; j’ai eu vraiment peur pour mon crâne, car elles fonçaient sur moi en piquant droit dessus dès que je leur tournais le dos! Cherchant à comprendre pourquoi elles défendaient aussi énergiquement ce territoire, j’ai vite trouvé ce qu’elles protégeaient aussi courageusement: un nid, à même le sable, avec deux oeufs, dont l’un venait d’éclore! Revenant une heure plus tard pour le photographier, nous avons été surpris de voir que les mouettes n’étaient pas retournées sur leur nid: hélas, le jeune poussin était mort, sans doute brûlé par le soleil pendant que les deux sternes me poursuivaient...

Un parc naturel maritime

Conscientes de la très grande fragilité de l’équilibre naturel qui prévaut actuellement dans ces îles -- illustrée par mon triste “exploit” à cheikh al Abou -- les autorités érythréennes voudraient les protéger au maximum, en créant un “parc naturel maritime”:certaines îles seraient ouvertes au tourisme,  d’autres seraient constituées en “réserves”, et interdites d’accès, avec une rotation tous les trois ou quatre ans. Mais il ne s’agit encore que de projets: “Le gouvernement érythréen veut procéder avec beaucoup de prudence”, dit Chris Hillman, qui a dirigé pendant dix ans les parcs nationaux éthiopiens, et qui est aujourd’hui très hostile au principe des “réserves” où les populations indigènes n’ont pratiquement pas accès: “il n’est pas question de créer des zones exclusivement réservées aux touristes; il faut que les gens qui vivent à la périphérie du parc, ou dans le parc naturel -- ici, les pêcheurs -- puissent continuer de travailler, de pêcher, et de...vivre”.

Le gouvernement érythréen étudie également les propositions des compagnies pétrolières -- et en particulier de Total -- qui veulent explorer les fonds sous-marins de l’archipel: au bord de la banqueroute, devant tout reconstruire dans un pays ravagé par 30 ans de guerre, le gouvernement d’Asmara ne peut pas se permettre d’écarter ce qui est peut-être sa seule chance -- la carte du pétrole. Pris à la gorge par les impératifs économiques, saura-t-il préserver un juste équilibre entre la protection d’un territoire maritime pratiquement vierge, et les exigences du développement?

Ce n’est qu’au bout de six jours de navigation dans les îles que nous avons rencontré les premiers “étrangers” -- le  voilier de Guido, un jeune italien qui a laissé tomber son job de neuro-biologiste pour vivre dans les îles; et l”Ancêtre”, un deux-mâts de 14 mètres, à bord duquel Armand et Geneviève font voile vers Madagascar, avec leur fils Benjamin, 5 ans, qui n’a pratiquement jamais vécu sur la terre ferme.

Armand, qui a fait du charter pendant six ans sur les côtes de la Grèce et de la Turquie, devient lyrique quand on lui demande de comparer les eaux de la Méditerranée avec celles de la Mer Rouge: “C’est vrai, dit-il, on trouve le long des côtes turques plein de belles criques, très profondes et bien abritées; le paysage est souvent splendide; mais l’eau y est déserte: il faut plonger à dix mètres pour voir un mérou. Ici, c’est le contraire, les îles sont désertes, mais quelle vie autour, avec tous ces oiseaux et ces poissons”.

 Pour l’instant tout l’archipel est accessible. Et quasiment vierge. Profitez-en.

(VSD, N° 865, 31 Mars 1994; Cols Bleus, N° 2345, Mars 1996)

 

 

 

 

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