CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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ABOU-DHABI: Cheikh Zayed, un Bédouin demeuré fidèle à lui-même

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Cheikh Zayed aux coursesQuand les premiers Européens commencèrent à s’intéresser à Abou-Dhabi, avec l’espoir d’y trouver du pétrole, juste après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, cheikh Zayed était gouverneur de Bouraimi. Son fief: les six petits villages de l’oasis du même nom, avec une population variant de six mille habitants l’hiver à neuf mille l’été, à la saison des dattes... et surtout, le désert, un désert à cette époque sans frontière, jouxtant le Roub al Khali, l”Empty Quarter”, le plus grand désert du monde.

À cette époque, il fallait quatre jours à dos de chameau pour aller de Bouraimi à Abou-Dhabi (cent soixante kilomètres). C’est là que, pendant vingt ans, jusqu’en 1966, cheikh Zayed vécut pratiquement au seul contact des Bédouins, comme un Bédouin. Le matin, cheikh Zayed recevait: assis sur un banc, sous le porche de son fort, ou, le plus, souvent, à même le sable, sous un arbre, où il accueillait tous ceux que le hasard lui amenait: Bédouins du désert, d’Arabie Saoudite, ou d’ailleurs, guerriers d’Oman, Bani Yas (sa propre tribu) ou Manassir, il les reconnaissait tous instantanément, à la façon dont ils étaient vêtus ou dont ils sellaient leurs chameaux...

La fin des courses, fauteuils dans le désert Et pendant des heures, cheikh Zayed écoutait les “nouvelles”: à quel puits telle caravane s’était arrêtée... Qui elle y avait rencontré... Combien d’heures elle avait cheminé avant l’étape du soir... Selon un rituel toujours en vigueur dans son nouveau palais, chaque nouveau venu était accueilli par toute l’assemblée qui se levait à son approche pour se rasseoir aussitôt, en saluant l’arrivant d’un “Allah bouhair”! Immanquablement, cheikh Zayed devait écouter les plaintes de quelques Bédouins dont on avait volé les chameaux, ou dont la femme s’était enfuie pour retourner chez son père... et, inévitablement, on en arrivait au sujet capital de la chasse. Lui-même grand chasseur, cheikh Zayed était entouré de Bédouins en train de dresser des faucons -- des “shahin” (faucon pèlerin), ou des “hurr” (faucon lanier), et chacun de défendre les mérites de son faucon en évoquant une chasse particulièrement glorieuse...

L'orchestre de cheikh Zayed jouant dans le désertChaque hiver, cheikh Zayed partait dans le désert pour des chasses d’un mois ou plus, et l’on pouvait le voir, avant le départ de l’expédition, vérifier lui-même les selles et les cordes des chameaux, les outres en peau de chèvre, et les provisions de vivres -- des dattes, du riz, du thé -- avant de s’enfoncer dans le désert avec une escorte de vingt ou trente Bédouins, en chantant un “tagrud” au rythme de la marche des chameaux...

Ce fut la seule école de gouvernement de cheikh Zayed, qui, par ailleurs, n’apprit jamais ni à lire ni à écrire... Mais pendant toutes ces années, il apprit à connaître à fond son peuple, connaissant les faiblesses et les vertus de chacun de ses sujets, et se faisant connaître d’eux. Dépourvu d’argent, sans armée, il apprit à imposer son autorité à des tribus encore fort turbulentes, par sa seule force de caractère, son habileté, et ses talents de diplomate.

Pauvre, il fut bientôt connu pour sa générosité... Les évènements allaient montrer qu’il était aussi d’une loyauté au-dessus de tout soupçon: en 1952, les Saoudiens, qui revendiquaient l’oasis de Bouraimi depuis toujours, envoient un petit détachement occuper le fort Soudairi et “travaillent” les tribus locales, dont la loyauté était très versatile...

La raison de toute cette agitation dans une région où les frontières figuraient encore en pointillé sur les cartes: le pétrole! D’après les Anglais, l’ARAMCO aurait offert à cheikh Zayed un des plus beaux “pots-de-vin” de l’Histoire -- quatre millions de livres sterling en or -- pour qu’il laisse la compagnie américaine opérer sur son territoire, en se ralliant aux Saoudiens. Mais cheikh Zayed reste loyal à son frère -- qui pourtant ne lui donnait pas un sou.

Cheikh Chakbout est un des personnages les plus pittoresques de l’Arabie: relativement cultivé -- il savait lire et écrire, lisait les journaux arabes, et écoutait la radio-- il se méfiait autant des Anglais que du “progrès” qu’ils le poussaient tant à accepter avec l’argent du pétrole.

Estimant qu’il n’avait aucune raison de modifier un mode de vie qui avait fort bien réussi, depuis deux cents ans, à sa famille et à l’émirat, il entassait consciencieusement ses billets de banque dans des coffres en bois. Il était loin d’être pauvre: avant que l’argent du pétrole ne commence à couler à flots, un représentant de la Bank of India que cheikh Chakbout avait convoqué pour lui faire constater les ravages commis par les mites et les souris (!) constata que l’émir avait entassé dans ses coffres pour plus de six millions de dollars en roupies indiennes (monnaie utilisée alors dans tout le Golfe Persique).

Il n’était pas vraiement avare: il s’offrit même le luxe de donner 25.000 livres sterling au Chah pour les victimes d’un tremblement de terre en Iran au début des années 60. Il était aussi tolérant: il assista à l’inauguration de la première église catholique à Abou Dhabi et manifesta beaucoup de curiosité pour la cérémonie qui se déroula devant lui.

Mais il avait horreur du “changement”, et il était pris de panique chaque fois qu’un de ses conseillers britanniques ou un homme d’affaires le pressait d’apposer sa signature au bas d’un document. En 1962, il n’avait pu se résigner à approuver la création d’un service des postes -- au moment où le premier pétrolier chargé de brut partait de Das Island! -- et, ulcéré  par la décision d’une commission d’enquête britannique d’attribuer l’île de Halul à son voisin et rival exécré le cheikh Ahmed al Thani de Qatar, il perdit toute confiance dans ses conseillers britanniques et refusa d’approuver tous les projets de développement qui lui étaient soumis.

Pendant ce temps, le pétrole continuait de couler... et de plus en plus vite: de 2,3 millions de tonnes en 1963, la production passait à plus de 8 millions de tonnes en 1964, et à 13 millions de tonnes en 1965. Cette année-là, les revenus pétroliers de cheikh Chakbout atteignirent presque 15 millions de livres sterling, qui allèrent rejoindre les millions entassés dans ses coffres en bois cloutés. Cette situation intolérable ne pouvait durer. En 1966, les Britanniques organisèrent une de ces révolutions de palais comme ils surent en faire par la suite à Mascate (1970) et à Qatar (1972): cheikh Chakbout fut mis manu militari dans un avion en partance pour Londres, et cheikh Zayed fut désigné par le conseil de famille des Al Nahayan pour lui succéder. (Par la suite, cheikh Chakbout fut autorisé à revenir à Abou-Dhabi, où il vit encore à Al-Ain).

Devenu riche, très riche, cheikh Zayed allait se montrer digne de la générosité qui avait été la sienne quand il n’était que le pauvre gouverneur d’une oasis -- oasis qu’il n’oubliera jamais: de 1966 à 1970, il consacra plus de 20 millions de sterling à l’embellissement de son village de Bouraimi, connu aujourd’hui sous le nom d’Al Ain.

Car à la différence des autres cheikhs et sultans d’Arabie,  cheikh Zayed n’oublie jamais ses sujets: possédant personnellement tout le sol de l’émirat, il décida en arrivant au pouvoir en 1966, que chaque Abou-Dhabien aurait droit à une parcelle dans le secteur résidentiel de la nouvelle ville, et à une autre de 30 mètres sur 30 mètres dans la zone industrielle. Pour protéger ceux qui n’avaient pas les moyens de construire eux-mêmes, une loi limite à huit ans la durée de location des terrains: au terme de ce bail, terrain et construction reviennent au propriétaire... Mais les cheikhs et ceux qui étaient plus instruits et à même de défendre leurs intérêts ont pu signer des concessions de vingt à vingt-cinq ans. Et pour les plus pauvres, cheikh Zayed fit construire des maisons individuelles -- correspondant à nos HLM -- qu’il leur remit, entièrement meublées, poste de télévision compris, avec titre de propriété.

Cheikh Zayed devait devenir l’un des hommes les plus riches du monde. Ses revenus pétroliers, qui étaient déjà de 174 millions de livres sterling en 1971, dépassaient les 2,5 milliards en 1974, pulvérisant tous les records et les statistiques qui veulent que Koweit soit la nation la plus riche du monde, avec un produit national brut de 10.000 dollars par personne.

Il n’est plus question, pour cheikh Zayed, de se borner à construire une route de corniche pour sa ville, ou de donner une montre en or à ses visiteurs: désormais, il s’offre une escadrille de Mirage, ou quelques régiments d’automitrailleuses Panhard... et ses illustres visiteurs, dont beaucoup de récemment convertis à l’Islam, faisant chaque année, après le pèlerinage de La Mecque, celui des Emirats du Golfe, repartent parfois avec un chèque d’un million de dollars. À la Syrie, après la guerre d’Octobre 1973, cheikh Zayed donnera une raffinerie de cinquante millions de dollars... Et lui s’offrira, notamment en France, une propriété en Sologne et le château de Louvois, près de Reims.

Indiscutablement, les affaires de l’Etat, les réceptions, les audiences, dévorent une trop grande partie de son temps: mais le vendredi, il assiste encore aux courses de chameaux et de chevaux, et cheikh Zayed défend les qualités de tel ou tel chameau avec autant de passion qu’autrefois. Il ne fait plus la guerre; mais n’est-ce pas mieux de pouvoir amener un général anglais et un français au milieu du désert, et de leur dire: prouvez-moi que votre automitrailleuse, ou votre char, est le meilleur, en les faisant jouer à la petite guerre? Et chaque année, cheikh Zayed part encore à la chasse pour un mois -- dans un Boeing, il est vrai, et au Pakistan.

Sans aucun doute, cheikh Zayed est devenu un des grands de ce monde. Mais, seuls des cheikhs, émirs et sultans d’Arabie, il est resté fidèle à lui-même: quand un diplomate lui demande audience, il est souvent reçu... en plein désert, à côté d’Al Ain, sous une tente, où cheikh Zayed l’attend, assis à la bédouine!

(Le Monde,  4 Juillet 1975)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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