CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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BIAFRA: L'ultime résistance d'un peuple

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Enfants biafrais souffrant de malnutritionÀ la descente d’avion, sur une piste dont tous les feux ont été éteints, une douce moiteur tropicale vous pénètre. Il n’y a toujours aucune lumière, et c’est en trébuchant, entouré d’ombres, avec comme accompagnement le bruit sec de la DCA, qu’on se dirige vers le bunker en attendant la fin de l’alerte. Pendant ce temps, toujours dans les ténèbres, le déchargement commence, les camions de la Croix-Rouge et de Caritas, viennent se ranger près des avions pour recevoir leur chargement. Trois bombes sont larguées. La DCA répond rageusement, c’est la guerre.

Premiers contacts avec l’administration biafraise

À quelques kilomètres de l’aéroport se trouve la “State House”, bureau d’immigration où tout nouvel arrivant doit se présenter avec des papiers bien en règle s’il ne veut pas se voir refuser l’entrée en territoire biafrais. L’examen d’entrée est surveillé très consciencieusement par de nombreux fonctionnaires et il ne faut pas moins d’une heure pour passer par différents bureaux à claire-voie, éclairés par des lampes-tempête et répondre aux questions les plus variées: “Avez-vous de l’alcool?

La madone biafraise: portrait d'une femme avec son enfantPossédez-vous des armes? Quelles sommes comptez-vous dépenser et combien de temps restez-vous au Biafra? Qui vous prend en charge”? Après le contrôle médical, la vérification des visas d’entrée, le change de monnaie, car la livre biafraise existe, de magnifiques tampons sont apposés sur les passeports avec pour en-tête: “Bureau d’immigration, aéroport d’Enugu”. À signaler qu’Enugu est tombé aux mains des Nigérians depuis plusieurs mois... Pour quitter le pays, les formalités seront aussi longues. Si vous vous étonnez de leur longueur, et de la minutie avec laquelle votre dossier est étudié, on vous répondra: “C’est à cause de la guerre”, et tout au long de notre séjour, nous retrouverons à chaque difficulté, dans la bouche de nos interlocuteurs, des plus jeunes aux plus âgés, le leitmotiv: “C’est à cause de la guerre”;

La volonté de vivre

“Je crois en Dieu et il doit me garder vivant jusqu’à ce que la guerre s’arrête”. Cette inscription en anglais sur le mur d’une école, à quelques kilomètres du front, est une manifestation parmi tant d’autres de la volonté des Biafrais de se maintenir et de survivre. Rien de plus étonnant que la vie quotidienne de ce pays en guerre. Une première surprise: la circulation sur les routes. Les voitures sont nombreuses, de modèles peu récents, mais elles roulent. Les pannes d’essence ne sont pas rares. L’auto-stop est pratiqué par toutes les catégories de la population: des soldats blessés cherchant à rallier l’hôpital le plus proche, des femmes rentrant du marché, des enfants s’accrochant aux camions. Et tous les véhicules roulent avec de l’essence biafraise.

Médecins français de la Croix-Rouge avec gamin biafraisRaffineries de brousse

Cette essence provient souvent de raffineries rudimentaires, cachées dans la brousse. La terre regorge de pétrole, il est facile de l’extraire. De gros barils remplis de ce mélange brut sont placés sur des foyers. Au sommet de ces colonnes de distillation de fortune, un tuyau recueille les vapeurs du mélange porté à haute température. À la sortie du baril, le tuyau court sur 50 mètres environ dans une rigole d’argile alimentée d’eau, et au bout un robinet et un seau pour recevoir la condensation se faisant dans le tuyau. L’essence la plus volatile est recueillie la première, puis le kérosène, et finalement le diesel. Pour séparer ces produits, un “expert” plonge le doigt dans le seau, et selon la densité du mélange, il peut dire où en est l’opération. Une raffinerie moyenne arrive à produire 400 litres par jour. Combien sont-elles dans le pays? Certainement nombreuses, puisque tous les véhicules sont alimentés en essence du pays.

Un autre moyen de transport, la bicyclette, souvent sans pneus, mais qui roule quand même. Elle peut transporter les objets les plus insolites, comme cette chèvre rencontrée sur un porte-bagage dans Owerri. Sur les routes, des enseignes fort diverses proposent une multitude de services: coiffeur, photographe, bar avec dégustation de vin de palme ou de gin biafrais, hôtels aux enseignes prometteuses: l’Hôtel de la Victoire, l’Hôtel du Paradis, et même quelques Hôtels De Gaulle. Si on ne croisait pas de temps en temps une maison bombardée, une pancarte de la Croix-Rouge indiquant un centre de soins, un camion militaire dissimulé sous des palmes, on pourrait presque oublier la guerre. En effet, la population qui circule, même dans les colonnes de réfugiés, semble en bonne santé. Il faut pénétrer dans le “bush”, sous les cases, pour trouver des êtres tellement faibles qu’ils ne peuvent plus se lever. L’étranger est accueilli avec de grands sourires, des paroles de bienvenue. La mendicité est pour ainsi dire inexistante et souvent réprimée sévèrement par les voisins.

Une Biafraise raconte

Voici la vie quotidienne racontée par une Biafraise, le Dr Nwaneri, médecin à l’hôpital d’Owerri: “Tous les matins, je me lève à 6 heures pour écouter les nouvelles de la BBC et de la Voix de l’Amérique. À 7 heures, c’est la radio biafraise. Puis je fais ma toilette, mais le savon est rare. Après un petit-déjeuner léger, un peu de “garri” (farine de manioc, le plat le plus populaire au Biafra), je pars pour l’hôpital. De 8 heures à 2 heures, c’est la consultation, la visite des salles. Les malades sont des gens d’Owerri. Ensuite, je rentre chez moi pour déjeuner, je fais un repas correct par jour; j’achète un poulet tous les deux mois: avant la guerre, j’en avais trois fois par semaine. L’après-midi se passe en lectures, discussions avec des amis. Il y a peu de place pour les questions féminines; les femmes sont très actives, les associations féminines organisent des tournées d’hôpitaux, elles font la cuisine pour l’armée, recueillent des vêtements pour les soldats. Dans les villes, ce sont les femmes qui s’occupent de la circulation. Et puis la femme biafraise a un grand esprit d’indépendance. Toutes gagnent l’argent du ménage, de leur propre initiative, puisque les hommes sont au front”.

À la fin de l’entretien, à la question: “Vous-intéressez-vous à la politique”? la réponse de la doctoresse est spontanée: “Seulement si l’on porte atteinte à mes droits civiques”; et elle ajoute: “N’oubliez pas que nous, femmes biafraises, nous avons le droit de vote, nous allons à l’université comme les hommes. Étant convaincues que si nous perdons cette guerre, nous serons tous massacrés, je resterai jusqu’au bout dans mon pays pour défendre mes droits”.

Un pays organisé

Les banques, les assurances, les postes fonctionnent toujours. Chaque jour, la distribution  du courrier se fait avec les moyens du bord, il existe même un service express, et les timbres biafrais sont très appréciés des collectionneurs. Il est possible de recevoir tous les jours à son hôtel les deux quotidiens du pays, le “Jet” et le “Biafran Nationalist”, imprimés sur du papier d’écolier. Les nouvelles ne concernent pas seulement la guerre: des informations du monde entier sont diffusées. C’est ainsi que les médecins de la Croix-Rouge devaient apprendre l’exploit d’Apollo XI, deux jours après, grâce aux journaux du pays.

Le marché, malgré la guerre, demeure un lieu fort animé. Il est caché sous les arbres, étant un des “objectifs militaires” des avions nigérians, avec les églises, les écoles et les hôpitaux. Les éventaires sont pauvres, mais ils offrent un choix varié (tomates, manioc, patates douces, piments, oranges, ananas, bananes), mais tout ce qui est volaille et viande se vend à prix d’or. Quelques prix relevés sur différents marchés du Biafra permettent de fixer un ordre de grandeur: trois tomates coûtent 10 shillings (environ 7,50 F), un poulet: 5 livres (environ 75 F), et une chèvre peut atteindre 100 Livres. Le sel, denrée rare depuis que le pays n’a plus aucun débouché sur la mer, se vend par petits tas de 10 grammes, 5 shillings chacun. En fait, le sel est la monnaie la plus stable et la plus appréciée des autochtones. Avec une coupe de sel, il est possible de s’abonner deux mois au “Biafran Nationalist”, et avec 20 kilos de sel, les pères irlandais ont pu acheter à Nehui, l’un des plus importants marchés du Biafra, un magnifique frigidaire ayant appartenu avant la guerre à un notable. La plupart des gens qui vendent sur les marchés ne sont pas des commerçants: c’est la guerre qui les a poussés à faire du troc pour survivre. Les prix sont élevés car les denrées sont rares et peu accessibles dans des lieux éloignés, fort près du front.

L’armée de la Terre

La manifestation officielle de cette volonté de vivre et de se maintenir, c’est la nouvelle armée, la “Land Army”, l’armée de la Terre, qui devait nous la donner, à son quartier général de Mbano. Le directeur de la Land Army, le professeur Okigbo, nous rappelait: “Il est aussi important de participer à la production agricole que d’être sur le champ de bataille”. Aussi les agronomes biafrais, aidés par l’armée, “pour qu’il y ait plus de discipline et un travail plus soutenu”, ont entrepris une campagne de culture intensive. Chaque parcelle de terrain doit être défrichée et plantée. Déjà apparaissent les premières jeunes pousses de riz et de maïs depuis le début de la guerre. Novembre, c’est le mois de la première récolte. Tout un peuple s’accroche aux promesses de cette récolte, l’aide extérieure ne pouvant suffire.

Quelques chiffres relevés auprès des deux principaux fournisseurs du pays, Caritas et la Croix-Rouge, donnent une idée de l’importance des secours. Actuellement, le Biafra compte environ 7 millions d’habitants, répartis sur la superficie de trois départements français. On compte deux millions de morts déclarés depuis juillet 1967, dont 1,5 million de famine, et 500.000 de faits de guerre.

Les avions de Caritas transportent en moyenne 500 tonnes par semaine. La Croix-Rouge internationale, avant de perdre un avion, abattu dans la nuit du 5 au 6 Juin 1969, acheminait chaque jour 270 tonnes en moyenne. L’arrêt des vols du CICR a provoqué une forte baisse des secours. La Croix-Rouge a distribué 1.670 tonnes de nourriture sur une période d’un an. Au total, 150 tonnes de vivres sont envoyés par jour au Biafra. Ce n’est même pas le minimum nécessaire pour éviter une catastrophe.

Les conséquences de la guerre, il faut aller les chercher dans les camps de réfugiés et les hôpitaux. Un médecin biafrais, le docteur Efégueniké, mondialement connu pour ses travaux sur la malnutrition, résume ainsi la situation actuelle: “Avant ce conflit, le kwashiorkor, maladie de la malnutrition, était, sauf des cas rares, inexistants au Biafra. Lorsque je suis arrivé en 1966, dans la région Est, je n’avais pas un seul cas de kwashiorkor dans ma clinique, ce qui n’était pas le cas à Ibadan. Les premiers signes de malnutrition devaient apparaître avec les réfugiés de Calabar. La situation a empiré rapidement, à cause du manque de protéines animales. En 1968, nous avions à soigner des kwashiorkors classiques; en 1969, nous ne luttons plus seulement contre les causes de la malnutrition, mais aussi celles de la dénutrition: les gens ne mangent plus. La situation devient chaque jour plus grave et il est difficile de soigner les rechutes. Avant toute chose, nous avons besoin de protéines, c’est notre besoin le plus urgent”.

Et à l’avenir, toute une population restera durement marquée par ce conflit. Pour les survivants, le bilan est lourd: des enfants, du fait de la malnutrition, sont atteints à jamais dans leur développement physique et mental; les hommes estropiés attendent la fin de la guerre pour être réopérés d’un bras ou d’une jambe; d’autres ont perdu la raison à la suite de l’explosion d’une roquette à proximité... Et il faut résoudre le problème des orphelins et des réfugiés.

En parcourant le Biafra, en visitant les villes, les campagnes, les hôpitaux, les camps de réfugiés, on se trouve confronté à un peuple qui, malgré les privations, les souffrances, les difficultés pour survivre, reste digne au plus profond de lui-même. Dans les lieux les plus défavorisés, à Etioha, Etche, Mbirichi, camp de réfugiés parmi tant d’autres, tout est organisé, réglé. Les responsables des camps, souvent d’anciens notables, tiennent des fichiers très complets sur les familles du camp: les nouveaux arrivants, leurs parents, les naissances, les décès. Ils tiennent à jour un compte détaillé des vivres fournis par les diverses organisations humanitaires. Les visites médicales hebdomadaires, pour les camps qui sont accessibles, se déroulent dans le plus grand ordre. Jusque dans les moindres détails, ce peuple semble vouloir se contrôler. Et pourtant souvent les camps ne reçoivent de la nourriture, ou la visite d’un prêtre ou d’un médecin, qu’une fois par semaine, souvent moins. Ce qui est distribué ne représente... qu’un repas correct par personne et par semaine; les enfants ne reçoivent qu’un verre de lait hebdomadaire.

Tout le peuple reste fermement convaincu que perdre la guerre, c’est le début du massacre pour eux tous. Cette croyance est trop ancrée dans chaque Biafrais pour pouvoir changer le courant d’opinion à l’égard des Nigérians.

(Clair Foyer, N° 193, Mars 1970)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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