CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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Abdel Hamid Benhedouga, le romancier de la condition féminine

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Dernière photo d'Ocalan libre, Rome 3 janvier 1999

Abdoulla Ocalan, Rome 1999

père et fils

Marais Irak

Yilmaz Guney

Yilmaz Guney

Hasankeyf

Hasankeyf

 

Defi Kurde

 

Livre Noir

 

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Q: Qu'est-ce qui, dans votre milieu familial, dans votre enfance, vous prédestinait àBenhedouga devenir un des grands écrivains algériens de langue arabe?

… Je crois, deux choses essentielles: l'une, l'éducation de base, l'instruction que j'ai reçue, qui devaient me prédestiner ou à la littérature, ou à des sciences religieuses.

Q: Ce n'est pas tout à fait la même chose, le même chemin?

… Ce n'est pas le même chemin…
Mais le tronc commun, disons, pour les deux branches, c'est pratiquement la même chose, la langue arabe et toutes les sciences linguistiques, par ce que vous savez, la base de la religion arabe, c'est le Coran, et le Coran, pour le connaître, il faut connaître la langue arabe dans tous ses aspects et toutes ses conceptions linguistiques, grammaticales, philologiques, etc
Ensuite, le 2° facteur, c'est la campagne où j'ai vécu. Je suis d'une région tout à fait montagneuse, à l'altitude de 1.400 mètres; dans ce patelin, il n'y avait rien du tout que les paysages naturels, et les livres. Et mon père, mes parents, avaient une grande bibliothèque où il y avait pratiquement tout.

Etant jeune, je m'intéressais évidemment à des contes, à des contes de fée, comme les 1.001 nuits, Antar et Abla, tout ce patrimoine romanesque arabe, pour lequel j'avais beaucoup plus d'attrait. Et en fin de compte, je me suis trouvé orienté sans le savoir vers la littérature.

Q: En quelle année êtes-vous né?

… E n janvier 1925. A El Hamea, maintenant on l'appelle Mansoura. Mansoura, c'était le douar de Mansoura. Maintenant, c'est une municipalité, wilaya de Sétif.

Q: Dans quelle école avez-vous fait vos premières études?

… L'école arabe, puis l'école française. L'école coranique? En même temps. La première éducation, ce fut au village montagnard d'un millier d'habitants. Dans l'école primaire, l'enseignement était en français, et à côté, l'arabe, dans l'école coranique. Après, je suis allé à Constantine, à l'institut el Kettania, où l'enseignement se faisait en arabe; ensuite, j'ai terminé à Tunis. Mais d'une façon générale, la plus grande partie de mes études, je les ai faites avec mon père, qui était lui-même professeur d'arabe: c'est à dire, je ne me rappelle pas avoir eu un congé dans mon enfance ou ma jeunesse, parce que quand je ne suis pas à l'école, que je suis à la maison, on commence à étudier, on étudie toujours quelque chose, ou la culture générale, ou les études.

Q: Dans quelle institution votre père était-il professeur d'arabe?

… Il a fait ses études à Fès, à l'université Qarawiyne

Q: C'était un lettré?

… Oui, et son père et son grand père
Il n'était pas professeur dans un établissement scolaire

Q: Donc votre père a exercé une influence très profonde?…

… Oui, toute ma famille, pas seulement mon père.
Mais aussi mes oncles paternels et maternels. Ce sont des familles connues dans la région comme des familles maraboutiques et lettrées. Je ne me rappelle pas qu'il y ait parmi mes ancêtres quelqu'un qui n'ait pas été un lettré.

Q/ C'est tout à fait exceptionnel en Algérie, dans les campagnes?

…Non, ce n'est pas exceptionnel, on connaît mal l'Algérie

Q: Donc, vous auriez pu vous destiner ou vers les sciences religieuses ou vers la littérature. Qu'est-ce qui vous a fait choisir l'une, et pas les autres?

… Tout d'abord, j'étais militant dans le MTLD.

Q: En quelle année?

.. A partir de 1945. Par la suite, quand je suis allé à Tunis, j'étais responsable pour toute la Tunisie de ce mouvement. J'étais en même temps secrétaire général de l'Association des étudiants algériens à Tunis, et ensuite président de l'association. Je devais écrire des articles socio-politiques, et pour ça, il faut une culture littéraire qui permet…

Q: Oui, mais on put être journaliste, et ne jamais devenir écrivain.

… Vous en Europe, vous êtes beaucoup plus en avance. Pour les Arabes, il n'y a pas tellement de distinction, au départ, entre les écrits politiques et littéraires, il y a toujours des affinités; quand on a un penchant littéraire, c'est la littérature qui prime sur les activités journalistiques et politiques - et vice versa. Et vous savez, à Tunis, j'ai fait aussi l'Ecole d'art dramatique, 4 ans, ça aussi a eu son impact. Et ensuite, j'ai fait des études radiophoniques en France, un stage de réalisateur radio, qui a encore renforcé cette tendance vers la littérature.

Q: En quelle année avez-vous fait ce stage en France?

… en 1955-56

Q: Vous avez aussi été un élève de la Zitouna?

…Oui, dans la Zitouna il y a trois branches, la littérature, il y a les sciences religieuses, et les sciences juridiques. J'ai fait la littérature, évidemment. J'ai terminé la Zitouna.`

Q: Votre premier roman date de quelle année?

… 1971 (Le Vent du sud)… Mais j'ai commencé par le poème libre et la nouvelle.
Et ensuite la pièce radiophonique, et enfin le roman.

Q: Et maintenant, vous vous considérez comme un romancier avant tout?

… Comme un écrivain, car j'écris aussi bien le roman que la nouvelle, selon le sujet. Mais on me considère comme un romancier, étant donné que mes romans sont traduits dans plusieurs langues.

Q: Qu'est-ce qui vous a amené à donner dans vos romans une telle place à la femme et à la condition féminine?
La femme est l'héroïne de Vent du Sud. Elle occupe une place très importante dans la Mise à Nu et la Fin d'Hier et dans Djezaira et les Derviches (qui sort en Arabe ces jours-ci). Donc, qu'est-ce qui vous a amené à donner une telle importance à la condition féminine?

… Je crois, c'est tout d'abord, c'est ma vie familiale, voir ma mère, mes sœurs, tout mon entourage féminin, qui peut-être inconsciemment m'avait poussé vers l'écriture sur la femme et la condition féminine en Algérie et dans le monde arabe en général.

Q: Est-ce que les conditions de vie de votre mère et de vos sœurs ressemblent à celles de vos héroïnes? Est-ce qu'elles ont été des femmes aussi opprimées?

… Ah oui, opprimées sans le savoir, il n'y a pas de doute, je suis catégorique; mon père, avec ma mère, tout en ne sachant pas qu'il l'oppressait, il l'oppressait, c'était dans la nature des choses - et ça c'est pire. Quand on opprime quelqu'un sciemment, on attend une réaction, donc ça n'est pas aussi grave que ça. Tandis qu'une oppression instinctive, qui entre dans les mœurs, c'est plus grave pour moi.
Et puis, au fur et à mesure que j'avançais dans la vie, je voyageais, etc, je trouvais que la femme, même dans le monde avancé, scientifiquement et technologiquement, n'est pas dans une situation qu'elle mérite. Même en Europe, enfin.
A ce moment-là, j'ai commencé à réfléchir, je me suis dit: quand je discutais avec les musulmans, on me disait, il n'y a pas de problème de la femme, puisque c'est réglé dans le cadre de la religion. Quand je discute avec les communistes, on me dit: il n'y a pas de problème de la femme, c'est réglé dans le cadre du communisme. Si l'Algérie ne devient pas Khomeiniste, ou léniniste, alors le problème de la femme restera… Vous voyez… Je me suis dit, il ne faut pas lier les choses à l'infini, il ne faut pas avoir la prétention de révolutionner la société dans tous les domaines pour que la femme puisse avoir la possibilité enfin d'être libre. Et à partir de là, je me suis dit: que ce soit sur le plan religieux, ou sur le plan idéologique, il est possible de s'attaquer…pour construire une société juste et libre, il faut d'abord commencer par libérer l'homme, et on ne peut pas prétendre libérer l'homme si la femme reste dans l'état où elle est qui enfin… le point de départ de l'éducation, de l'évolution même de la liberté de l'homme… Si mon enfant n'est pas éduqué par une mère libre, il ne va pas être lui-même libre. Voilà le raisonnement que j'ai eu en moi-même.

Q:Est-ce que cette description que vous faites de la condition de la femme dans Vent du Sud s'applique encore?

…Oui et non. La condition de la femme a complètement changé, depuis l'indépendance, il y a tout un bouleversement dans la société algérienne; mais cela ne veut pas dire que la femme ait atteint le stade de la liberté qui est souhaitable. Il y a beaucoup de facteurs; pour que la femme soit libre, il faut qu'elle reçoive une éducation adéquate, c'est le point de départ…

Q: Mais Vent du Sud se situe au moment de la réforme agraire?

… Oui, c'est en 1964.
Déjà, entre Vent du Sud (1971) et la Mise à Nu (1980), il y a une énorme différence; la situation de la femme a changé parce que la société algérienne a changé; il n'y a aucune comparaison entre la situation au début de l'indépendance, et maintenant, dans tous les domaines; par exemple, à l'université, en 1963, il y avait en tout et pour tout, 500 étudiants, et maintenant il y en a 100.000.

Q: Savez-vous combien il y a de femmes au Parlement? Quatre! Est-ce que cela a tellement changé?

… Oui, à l'indépendance, la femme n'était vraiment rien du tout; il n'y avait même pas de possibilité pour elle de… On ne voyait pas de filles dans les rues d'Alger. Même pas ça, vous voyez? Maintenant, c'est tout à fait autre chose. Il n'y avait pas de filles dans l'administration, dans l'enseignement; maintenant, nous avons des filles qui font des études, qui sont dans l'enseignement, qui sont dans la santé, un peu partout…
Mais ça ne veut pas dire que la situation générale de la femme ait changé, parce qu'on ne change pas une situation, une condition, de l'importance de ce problème, avec des textes, même si les textes permettent, sur le plan politique, à la femme d'être élue, même président de la république.
Mais dans la réalité, c'est tout autre chose, parce que la mentalité de l'homme n'a pas changé, la mentalité de la femme n'a pas changé, à un niveau qui lui permette vraiment de prendre sa destinée en mains, et ensuite, elle ne peut pas, même si elle atteint un stade d'évolution tel qu'elle s'impose, il faut quand même que le vis à vis, c'est à dire l'homme, il faut que la mentalité de l'homme change. Maintenant, la femme est encore considérée dans les rues comme un objet de plaisir, sans plus; même si on fait des discours comme ça, mais c'est pas vrai en fin de compte.

Q: Dans la Mise à Nu, vous avez ce dialogue entre vos deux héroïnes, Naima, la jeune fille, et Zoubida, la vieille fille (page 63), Zoubida dit: "Les hommes… font plutôt penser à des chiens… une fois leur appétit satisfait, ils s'en vont. La tendresse, ils ne connaissent pas". Vous êtes très dur dans votre façon de dépeindre le comportement des hommes algériens à l'égard des femmes?

… Mais c'est comme ça. C'est la réalité, c'est la réalité, je n'ai rien ajouté. Peut-être je suis en deça de la réalité. Il y a des facteurs historiques, sociaux…

Q: Comment vos lecteurs accueillent-ils ce tableau?

… Les femmes sont enthousiasmées bien sûr par ce que j'ai écrit sur elles. Elles approuvent, elles se retrouvent.
Les hommes, ils sont indifférents… pour les vieux, c'est contre, ça va de soi.
Je vous dis, la femme, pas seulement en Algérie, mais dans le Tiers Monde, est dans un état de sous développement, elle n'est pas encore émancipée. J'ai vu quelques pays arabes, africains, la condition de la femme n'est pas brillante. Moi, je ne considère pas que parce que nous avons des milliers de femmes qui travaillent dans l'administration, qu'on les côtoie dans la rue comme ça, que ça a changé.
Et toujours cet handicap psychologique entre une femme et un homme. Moi je juge à partir de cette situation: quand je me trouve avec une fille toute seule, je ne me sens pas à l'aise; elle non plus; donc il y a quelque chose qui ne va pas, donc la situation est encore figée sur ce plan là.

Q: Vous avez étudié les projets de code de la famille?

… Plus ou moins, il y a tellement de projets. Ecoutez, on ne règle pas le problème de la liberté par des textes.
Peut-être les textes permettent… Mais ça dépend de leur application. Et quand il y a une société plus ou moins développée, l'application des textes est plus ou moins erronée…

Q: Quel est le thème essentiel de la Fin d'Hier?

… Le thème essentiel, c'est le traditionnel et le moderne.

Q: Mais qui est ce personnage de l'instituteur qui ne veut pas rester, qui veut seulement semer quelque chose, semer le changement…

… C'est un raté, un raté sympathique.

Q: Mais est-ce que ça n'est pas un raté pour lequel vous-même vous avez beaucoup de sympathie?

… Oui, parce que tous ceux qui souhaitent une amélioration quelconque pour la société sont des ratés.

Q: Mais pourquoi un raté?

… Parce que quand on n'arrive pas à changer… à s'intégrer dans un cadre qui permet un bouleversement… enfin, à l'échelle de l'individu on ne peut pas changer grand chose. Peut-être en tant qu'écrivain, moi j'écris, c'est ma fonction, mais en tant qu'homme, je ne peux rien faire tout seul si je ne suis pas dans un cadre organisé pour changer quelque chose. Quand on voit qu'on n'a pas réussi à se frayer un chemin en ville, et changer ce qui ne va pas en ville, c'est pas à la campagne qu'il va changer quoi que ce soit, puisque c'est toujours la campagne qui commande la ville; donc lui pour aller enseigner à la campagne, il demandait à ses amis, et quand il a voulu que l'eau arrive enfin à l'école, il a fait intervenir des amis au ministère de l'intérieur de la ville.

Mais le thème essentiel, c'est est-ce que pour construire une nouvelle société on est obligé de revenir dans son passé essayer de voir ce qu'il y a de positif dans son passé et construire l'avenir… Ou bien faire table rase et partir de zéro, et construire… Vu que le passé algérien a été souillé par tant d'occupations étrangères, donc au lieu d'aller fouiller dans les périodes du passé, il est préférable de se tourner carrément vers l'avenir et construire à partir de données tout à fait nouvelles.

Q: Et vous suggérez du socialisme scientifique?…

… Des choses qui sont un départ sur des bases scientifiques. Je ne dis pas le socialisme ou autre chose; je dis: sur des bases scientifiques, qui ne tiennent compte que de ce qui est scientifiquement valable, et en tenant compte de la liberté, de la justice de l'homme pour les hommes, entre les hommes, de l'épanouissement de la société et de l'individu.
C'est ce thème là que j'ai voulu traiter, et comme on (ne) pouvait pas se débarrasser de son passé… (Son ancienne femme) qui est l'Algérie, qui symbolise l'Algérie, qui symbolise le passé.
Lui, il n'est pas venu pour ressuciter le passé, et reprendre la vie avec le passé.
Pour œuvrer pour l'avenir, il quitte le village, et à un tournant de la route, il réfléchit: "Est-ce qu c'est plus important de partir ou de rester, et de résister et lutter?" Parce qu'il commence à prendre conscience qu'en quittant la ville, c'était une fuite en fin de compte. Maintenant, dans le village, il va encore fuir, parce qu'il est beaucoup plus difficile de rester au village, reprendre la vie avec sa femme, son ancienne femme, et de faire face à tout ce monde rétrograde qui est représenté par les villageois; c'est plus difficile que d'aller dans un autre village comme un missionnaire, et d'essayer de faire quelque chose; s'il ne réussit pas à faire quelque chose dans le premier village, il ne réussira pas ailleurs; il trouvera aussi un problème qui le détournera de son avenir - et c'est la deuxième fin: il reste au village, et reprend la vie avec cette femme, même si elle est souillée pat le mariage avec le traître, le harki, mais c'est pas sa faute.

Q: Si cette femme représente l'Algérie, la souillure du harki, c'est quoi alors?

…C'est toute l'occupation étrangère, la période coloniale, et avant les périodes coloniales.

Q: Donc il y a plusieurs lectures?

… Oui, il y a plusieurs lectures. Ça, c'est au niveau du thème. Evidemment, c'est un roman qui est écrit… Mais si je devais le reprendre aujourd'hui, je ferais en sorte que… les gens ne lisent pas plusieurs lectures… Quand les gens lisent, ils lisent un roman, et c'est tout. C'est une femme qui a été mariée avec un harki, et tout… Pour le centrer sur le problème de la femme, j'ai fait en sorte que la femme refuse de reprendre la vie avec lui, c'est plus littéraire… Elle hésite, mais elle n'avait pas le choix; si elle ne reprend pas la vie avec son ancien mari, elle sera complètement délaissée, sa vie n'a pas de sens, absolument aucun.
Evidemment, quand je parlais du problème de la femme… Je n'ai pas traité en fin de compte le problème de la femme en faisant abstraction de tout le reste, non, je considère que le problème de la femme ne peut pas être réglé indépendamment des autres problèmes qui se posent à la société algérienne.

Q: Vous dites que l'Algérie a trois options:
- ou faire table rase du passé
- ou un futur sur des bases scientifiques,
- ou une troisième voie, qui consiste à prendre ce qu'il y a de bon dans le passé, et à faire une synthèse du passé et du présent?

… Moi, je pose la question.

Q: Mais vous personnellement, vous êtes pour quelle option? Quand vous parlez de la religion, les cheikhs que vous décrivez, ils sont assez terribles, ce sont des hommes rétrogrades, ignorants; quand on sait que vous sortez de la Zitouna, on se demande si vous décrivez des gens que vous avez connus à une certaine époque… Les mosquées, vous dites que "les mosquées qui étaient jadis les gardiennes de la culture, devenaient maintenant les refuges de l'ignorance et freinaient le progrès".
.
… C'est vrai.
Parce qu'on a complètement déformé tout ce qui est progressiste dans l'Islam, parce que maintenant on a tendance à mélanger entre un Etat musulman et l'Islam… Ce n'est pas du tout la même chose entre un califat abbasside, un Haroun al Rachid ou un Moawia, et l'Islam… Même actuellement, c'est tout à fait autre chose. Il faut voir ce qui est valable, il y a des choses valables dans la religion musulmane, même pour le problème de la femme, ça a été une révolution, malheureusement c'est une révolution qui n'a pas continué, parce que après le Prophète et les deux califes Abou Bakr et Omar, il y a eu revanche de l'aristocratie de La Mecque, qui a repris le pouvoir, c'est devenu un Etat autocratique, qui n'a rien à voir avec les Hommes ni la liberté; donc les siècles après la mort d'Omar sont des siècles qui n'ont pas favorisé la liberté de la femme, ni le développement de la société. Même s'il y a eu des périodes extraordinaires sur le plan de la civilisation, littéraire, culturel, scientifique, mais cela n'a rien à voir avec le social, sur le plan des libertés individuelles, il n'y avait pas grand chose: chaque fois qu'il y a eu un mouvement, on l'opprime; les Qarmates ont été massacrés malgré leur lutte, leur révolution. Maintenant, ceux qui prétendent défendre l'Islam, c'est eux-mêmes qui portent en même temps préjudice aussi bien à la société qu'à l'Islam.

Par exemple, quand je parlais des mosquées, comment concevoir… au départ, la mosquée, c'est un lieu où les gens se rencontrent pour régler leurs problèmes, faire la prière, c'était un lieu juridique, un lieu culturel, d'enseignement, de rencontre, et même de commerce. La religion musulmane, c'est comme ça qu'elle voit la mosquée: c'est là où toute la société règle ses problèmes.
Maintenant, c'est pas du tout la même chose, elle est fermée après la prière, surtout dans les villes, personne ne peut entrer; vous voyez, tout ce qui est social dans la religion est complètement supprimé; ensuite cette décoration, ces dépenses exorbitantes pour construire des minarets, 2, 3, 4 minarets dans un pays où on a besoin de logements, je crois que ça ne peut pas être de l'Islam, quand même.

Je ne suis pas un homme de religion, mais je suis tout à fait ouvert, je suis tolérant, je considère que la base d'une religion ou d'une morale, c'est la tolérance; là où il n'y a pas de tolérance, il n'y a pas de possibilité de dialogue, ou de liberté. Après le séisme d'Al Asnam, ils ont commencé par construire une grande mosquée, alors que les gens étaient dans la rue…
L'Islam, ce n'est pas tout à fait ça.`

Q: Dans l'ensemble, vous êtes assez pessimiste?

… Nin, je ne suis pas pessimiste du tout; je décris une situation qui a des aspects pessimistes.

Q: Mais vous pouvez choisir…
La façon dont vous terminez Vent du Sud est pessimiste.

… Ecoutez, moi je suis un écrivain, et ce qui m'intéresse, c'est là où il y a crise, je traite les points qui contiennent une crise; là où ça va, ça ne me regarde pas, ça ne m'intéresse pas, je ne suis pas un écrivain qui applaudit… Il y en a d'autres qui le font à ma place… Moi, ce qui m'intéresse surtout, ce sont les points faibles, c'est les situations conflictuelles, c'est les situations de crise, c'est là où je considère qu'en tant qu'écrivain, je dois intervenir.

Q: Mais à propos du problème de la démocratie, vous êtes très pessimiste, vous dites que lorsque les gens sont très ignorants, il faut pratiquement "les enchaîner pour les conduire au paradis… avec un peuple d'ignorants, la démocratie n'édifiera jamais le socialisme" (La Fin d'hier, p. 109).

… Ecoutez, tout d'abord, il faut nuancer les propos; moi, je ne suis plus aujourd'hui celui qui a écrit le Vent du Sud à un moment donné…

Q: ça, c'est dans la Fin d'hier…

… Oui, je veux dire, quand j'ai écrit cela, c'est Bachir qui se demandait si toute une société qui est ignorante, où l'obscurantisme est maître, qu'est-ce qu'il faut en faire, est-ce qu'il faut laisser les gens parce qu'ils ne veulent pas choisir librement, ils ne savent pas choisir, il faut les guider. Ça, c'est une option, pas la mienne, mais elle a existé en Algérie, et ailleurs.
Moi, j'essaie de donner toujours une certaine… plusieurs manières de poser le problème, plusieurs options. Ensuite, quand on écrit, on n’est pas toujours dans la même situation. Vous, en tant que journaliste ou écrivain, vous prenez tout ce que j'ai écrit depuis ma jeunesse jusqu'à maintenant, et vous allez me… vous dites "il y a des contradictions". Pour moi, il y a des situations dans lesquelles j'ai écrit le même roman qui ne sont pas semblables… Je n'étais pas dans le même état psychologique du début à la fin, je l'ai écrit dans une multitude d'états psychologiques. Donc il y a des moments où malgré moi, si j'étais dans un état sombre à un moment, quelque chose m'échappe, je l'écris, mais d'une façon générale, je ne suis pas pessimiste, parce que je suis écrivain. Je suis logique avec moi-même, si je crois qu'on ne peut rien faire, pourquoi j'écrirai?… C'est plus facile de faire un boulot quelconque pour gagner ma vie, parce que écrire, ce n'est pas facile, c'est la chose la plus pénible.

Q: La Mise à nu, elle a aussi plusieurs niveaux de lecture?
`
… C'est sûr !

Q: Le "général", le cheikh, est-ce que c'est seulement le père autoritaire à l'intérieur de sa maison, avec ses enfants et sa femme, ou est-ce qu'il représente un autoritarisme qui va plus loin?

…Il peut être tout, parce que cela correspond à une certaine réalité algérienne, socio-historique, quand on essaie de rejoindre une classe qui n'est pas la sienne, il y a des points de comparaison.

Q: Aujourd'hui, de Vent du Sud, la Fin d'hier, et la Mise à nu, quel est le livre qui est encore le plus près de vous?

C'est très difficile à dire. Je dirai… c'est le quatrième.

Q: Pour nous, la Mise à nu est un document assez extraordinaire sur la société algérienne.

… De la ville, la société de la ville. Pour moi, la Mise à nu, c'est un complément de Vent du Sud et de la Fin d'hier, c'est à dire, ces trois bouquins, pour moi, représentent fidèlement l'Algérie; en plus, ce qu'elle contient comme projet pour l'avenir, j'estime pour ma part que quelqu'un qui a lu le Vent du Sud, la Fin d'hier et la Mise à nu arrive à avoir une idée assez juste, assez proche de l'Algérie pendant ces dernières 20 années.

Q: Mais sur la révolution algérienne vous êtes pessimiste aussi; vous dites que lorsque l'espoir de l'indépendance paraissait très lointain, les gens qui se battaient étaient porteurs d'un projet, ils étaient très nobles, et puis ceux qui ont pris le pouvoir…

Ça, c'est toujours la déception du rêve devant le réel. Quand on est dans la théorie, on est rêveur, ça, c'est tous les révolutionnaires, ceux qui ont un projet pour l'avenir, quand ils sont devant la réalité, alors ça change automatiquement, et ils sont déçus.

Q: La description que vous faites des quartiers d'Alger, là où vit le cheikh de la Mise à nu avec ses enfants, ces gens qui construisent des murs très très hauts pour se cacher, les enfants qui tirent avec des frondes sur les lampes des lampadères.

Oui, ça existe, même dans la rue Danton (sa rue, dans un faubourg d'Alger). Toutes les villas de la rue n'étaient pas comme ça à l'indépendance; il y avait des petites murettes, avec des grillages; maintenant, ce sont des murs, et ils ont même fermé le dessus avec des barreaux.

Q: Vous dites que le niveau de vie a augmenté, a décuplé depuis l'indépendance, mais vous dites qu'au niveau du comportement ça n'a pas suivi?

… Oui, en ce sens qu'il y a une sorte de brassage qui est en train de se faire, l'Algérie d'avant l'indépendance n'était pas comme ça, le comportement des individus n'était absolument pas comme ça; il y avait un certain respect des jeunes pour les grands, pour la femme, un certain honneur, il y avait le respect de la parole, c'était peut-être une défense contre le colonialisme, on a tenu à être différents; alors il n'y a plus maintenant ce colonialisme contre lequel on devait sauvegarder notre identité, il y a une sorte de laissez aller; sans qu'il y ait d'alternative, on a négligé ce qu'il y avait, sans le remplacer par quelque chose de valable, on est en train de…
ça ne suffit pas de donner aux gens à boire et à manger, parce que ça on peut même leur donner dans des prisons, si elles sont bien entretenues, ça ne suffit pas pour un peuple qui a lutté pendant des siècles, il ne mérite pas qu'il soit traité de cette manière comme étant des gens qui, si on leur donne à manger, n'ont pas le droit de prétendre à autre chose.

Q: A quoi? A la liberté?

…à la liberté… à être adulte, émancipé.

Q: Dans ce chapitre sur la charte, (la Mise à nu, chapitre VI), vous faites une description de la liberté d'expression qui a été autorisée à cette époque. Est-ce que vraiment il y a eu cette liberté? Est-ce que vous romancez?

… Non, c'était réel, c'était un mois qui, s'il avait duré, l'Algérie aurait révolutionné le Tiers Monde !

Q: Comment expliquez-vous qu'un peuple adulte, qui s'est battu pendant longtemps pour son indépendance, accepte qu'on ouvre le robinet de la liberté d'expression pendant un mois, et qu'on le ferme, sans protester?

…Les gens ne protestent pas pour plusieurs raisons. D'abord, c'est faux de considérer que le peuple algérien accepte… C'est un peuple contestataire, lutteur, qui n'a pas peur. Simplement, on nous a toujours taxé de ne pas avoir un Etat, alors il est de notre devoir d'essayer quand même de permettre à cet Etat d'exister réellement, politiquement, socialement, économiquement, et essayer d'améliorer .Parce que si on commence à avoir plusieurs partis, il va y avoir des massacres dans la rue….

Q: Pourquoi y aurait-il des massacres dans la rue s'il y a plusieurs partis?

… Parce qu'on n'a pas encore atteint le stade réel, intellectuel et moral, qui correspond, à mon sens, à une démocratie entière. Parce que c'est un peuple d'un tempérament très aigu, méditerranéen, et il y a un grand risque de perdre de vue l'essentiel, c'est à dire de construire le pays, et de se figurer, continuellement, dans des idéologies qui, en fin de compte, ne permettent pas la construction du pays, ne permettent pas à la démocratie d'exister réellement.
Parce que ça n'est pas parce qu'il y a des partis qu'il y a la démocratie, c'est faux; quand on est dans un parti, le parti essaie d'abord de défendre le parti, l'existence du parti pour atteindre le pouvoir, avant toute autre chose. C'est une lutte qui, on l'a vu en Europe, de civilisation très enracinée dans le peuple, sur le plan scientifique, technologique, au sommet des connaissances actuelles, quand on voit les luttes à mort entre les partis, on se demande si le peuple profite de ces luttes.

Q: Vous n'êtes pas très profondément démocrate, Mr Benhedouga?

… La liberté d'expression doit correspondre à quelque chose de réel.

Q: Elle ne se dose pas, ce n'est pas quelque chose… Ou elle existe, ou elle n'existe pas, il n'y a pas de demi mesure.

…Oui, mais quand même, quand on vient comme l'Algérie de sortir d'une guerre terrible, et sans rien du tout, si l'on se permet…
Moi, j'essaie de donner une explication, ce n'est pas ma position à moi…

Q: Alors, quelle est votre position à vous?

… Moi, en tant qu'écrivain, je suis toujours pour la contestation, cela va de soi. J'essaie d'expliquer. Mais je considère que la liberté d'expression ne peut jamais porter préjudice à un peuple, jamais, jamais. Elle peut porter préjudice à des dirigeants, peut-être, je ne sais pas.

Q: La Mise à nu, c'est une comédie sociale extraordinaire, ces gens qui luttent pour grimper dans l'échelle sociale, c'est extra; comment a-t-elle été reçue par les lecteurs, parce que c'est une satire assez violente…

… Elle a été bien reçue.

Q: Les gens ne se sentent pas visés?

… On accepte quand même. La grande masse des lecteurs, c'est les jeunes. Les grands, ils ne savent pas lire, ou ils ne lisent pas (ils s'identifient, les jeunes, aux héros sympathiques).

Q: Mais l'une des héroïnes, Naïma, elle repart à la campagne sur un échec, elle sera institutrice.

…Parce qu'on ne peut pas intégrer la ville tout de suite, comme ça, c'est une réalité, il faut des générations.

Q: C'est un thème qui revient tout au long de votre livre, on ne peut pas intégrer la ville tout de suite, et les gens qui viennent à la ville abiment cette ville.

Eux aussi sont abimés. C'est un exode qui n'a pas de sens; c'est une situation anormale; quand vous avez tout un village ou une petite ville qui vient vers la grande ville, il y a quelque chose qui ne va pas…

Q: Et quelle est la cause fondamentale?

… Il y a le travail, les gens cherchent…

Q: Quelques mots sur votre dernier livre, Djazia et les derviches?

… C'est une femme qui symbolise l'Algérie, sortie de la condition de la femme, pour arriver au mythe. C'est une peinture de la situation actuelle, sous la forme de légendes, de métaphores. C'est une fille qui a plusieurs prétendants, qui viennent demander sa main. On avait prédit plusieurs unions illégales, avec des bâtards; seulement le jour où tous les enfants illégaux meurent, elle pourra avoir une union légitime.
L'Algérie sait ce qu'elle veut réellement, mais son projet de devenir pas matérialisé…
Technique d'écriture différente: il y a un monologue, quelqu'un qui est en prison qui parle… On apprend la fin avec le début.

(Inédit, 1983)






 

 

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