CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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IRLANDE: Les îles d’Aran, un monde à part au large de l’Irlande

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A.Ocalan

propriétaire d'un faucon l'entraînant pour la chasse

Fauconnier, UEA

MNK

Falaise abrupte au dessus de la merPeu d’îles ont un aspect aussi tourmenté, aride et inhospitalier que les îles d’Aran, et pourtant ces trois îlots, qui se dressent à peine au-dessus des flots, dans la baie de Galway, sur la côte ouest de l’Irlande, ont depuis toujours été un refuge pour les hommes: difficiles à dater, les “forts”, des constructions primitives de dimensions parfois impressionnantes que l’on trouve sur les trois îles, remontent en tout cas aux premiers siècles de notre ère. Et aujourd’hui encore quelques milliers d’hommes s’accrochent à ces îlots dont l’isolement leur permet de conserver -- pour combien de temps encore? -- les traditions gaéliques qui se perdent de plus en plus dans le reste de l’Irlande.

Petite maison couverte de chaumeSelon une ancienne légende irlandaise, la baie de Galway formait autrefois un lac, séparé de l’Océan par une barre de terre, jusqu’au jour où, par une tempête plus violente que les autres, les flots ont tout balayé: les trois îles d’Inis Oirr, Inis Meain et Arainn -- plus connues sous leurs noms anglais d’Inisheer, Inishmaan et Inishmore -- sont tout ce qui reste de ce bras de terre. Géologiquement, les trois îles prolongent les escarpements des Burren, dans le comté Clare, à quelques kilomètres de l’autre côté de la baie de Galway.  La surface du sol, du calcaire ou du schiste, fracturée par des milliers de fissures parallèles plus ou moins larges, a été sculptée par l’érosion.

À certains endroits le sol est hérissé de lames acérées sur lesquelles il est difficile de marcher; ailleurs des galets s’étendent à perte de vue; ailleurs enfin on a la surprise de rencontrer de grandes dalles parfaitement planes sur lesquelles on pourrait danser... Le versant sud-sud-ouest des îles s’élève à plus de 120 mètres au-dessus des flots, tandis que le versant nord-nord-est est léché par la mer: c’est là qu’ont été construits les quelques villages des îles.

Une vie extrêmement dure de paysans pêcheurs

Un canoe avec une voile rougeDepuis l’arrivée des premiers moines qui ont christianisé les îles au Ve siècle, la vie quotidienne n’a pratiquement pas changé jusqu’au début du XXe siècle... C’était une vie extrêmement dure de paysans pêcheurs, à la limite de la subsistance. Les historiens irlandais racontent volontiers qu’après l’arrivée de St Enda, au Ve siècle, les îles d’Aran sont devenues de “grands centres d’érudition, qui ont attiré des savants de toute la chrétienté”. Mais un coup d’œil sur les ruines de cette époque ramène les choses à leur juste proportion: les chapelles étaient minuscules, et le nombre des moines qui vivaient alors sur les îles ne dut jamais être très élevé. Au début du XXe siècle, les rares voyageurs qui venaient sur les îles depuis Dublin avaient l’impression de se retrouver à plusieurs milliers de kilomètres de chez eux, dans un monde étrange, dont les habitants, habillés de façon étrange, parlaient une langue incompréhensible, et se lançaient à la mer dans des canoës, les “curraghs”, qu’eux seuls savaient maîtriser; L’anglais était une langue inconnue; tout le monde parlait le gaélique, ou plus exactement l’irlandais, une langue qui a été parlée autrefois par tous les habitants de l’Irlande, et qui a produit une littérature très riche, mais qui n’est plus parlée aujourd’hui que par quelque 40.000 personnes, dans la “ceinture gaélique”.

Les habitants de l’île vivaient dans de petites masures de deux pièces, une cuisine et une chambre, à peine éclairées par de petites fenêtres. La cuisine comprenait toujours deux portes, l’une donnant au sud, plus protégée des vents dominants, l’autre au nord. Pendant des siècles les habitants des îles d’Aran ont vécu sans montre et ont ignoré notre façon de marquer le temps. Si le vent soufflait du nord, ils laissaient la porte du sud ouverte, et l’ombre du chambranle de la porte, fonctionnant comme un cadran solaire, leur indiquait combien il restait de temps avant le crépuscule... Si le vent changeait, les gens ouvraient la porte du nord... et ils n’avaient plus aucune idée du temps! Cela donnait lieu à des scènes assez curieuses: un visiteur, se promenant dans un village animé, avec des femmes filant sur le pas de leurs portes,  pouvait trouver toutes les portes closes et le village désert à son retour: le vent avait tourné.

Des vêtements entièrement faits à la main

Jusqu’à la veille de la première guerre mondiale, les gens s’habillaient de vêtements entièrement faits à la main: les femmes filaient et tissaient ou tricotaient la laine de leurs moutons, elles fabriquaient notamment une sorte de tweed particulièrement coloré en mélangeant de la laine teinte avec de l’indigo à de la laine ayant conservé sa couleur naturelle. Jusqu’à l’âge de 8-9 ans les garçons portaient les mêmes jupes que les filles, car les habitants des îles, très superstitieux, étaient convaincus que les fées qui enlevaient les petits garçons seraient trompées par ce stratagème. Les femmes, qui s’habillaient en général de vêtements sombres, portaient pour certaines cérémonies (enterrements) des jupes d’un rouge écarlate. Les hommes ne se séparaient jamais d’un chapeau noir, et d’une ceinture, le “criss”, très colorée, tissée par les femmes. Quand ils n’allaient pas pieds nus, les gens des îles utilisaient des “pampooties”, espèces de sandales taillées dans la peau de vache, le poil retourné à l’extérieur, et attachées à la cheville et autour des orteils. Le soir, lorsqu’ils les enlevaient, les îliens les mettaient à tremper dans un baquet plein d’eau pour que la peau reste souple. Et pendant la journée ils marchaient souvent dans l’écume des vagues, dans le même but. Autant dire que leurs pieds étaient continuellement humides... Selon des voyageurs qui les ont utilisés au début du siècle, les “pampooties” étaient parfaitement adaptés au sol de l’île, permettant de s’agripper avec les orteils aux rochers qui la recouvrent. Chaussettes, casquettes, écharpes, tout était tissé ou tricoté avec de la laine locale: les habitants des îles vivaient pratiquement en autarcie, achetant le minimum  à l’extérieur -- essentiellement du “turf” (de la tourbe), transportée par des “hookers”.

Plus pauvres que le reste des Irlandais

Vivant dans un pays qui, au début du XXe siècle, était le plus pauvre de l’Europe, les habitants des îles étaient beaucoup plus pauvres que le reste des Irlandais: ils ne mangeaient pratiquement jamais de viande, sauf un peu de bacon, et leur nourriture se composait de poisson frais, ou, plus souvent salé, de pommes de terre et de pain, les pommes de terre et le pain formant l’ordinaire.

À de rares exceptions près, les habitants des îles étaient d’abord des pêcheurs qui passaient la plus grande partie de leur temps en mer, à bord de frêles embarcations: les “curraghs” des îles d’Aran sont faits de toile tendue sur une armature de lattes de bois et enduite de bitume. Ce sont des esquifs sans quille, des canoës étroits, à la proue effilée, à la poupe carrée, équipés de 2 à 4 bancs, sur lesquels s’asseoient les rameurs (un par banc) et parfois un barreur. Mesurant de sept à huit mètres de long, les “curraghs” sont relativement légers et portés assez facilement par deux hommes jusqu’au rivage. S’endommageant fréquemment sur les rochers, ils sont aussi facilement réparés.

Pendant des siècles, les pêcheurs des îles d’Aran ont pêché, avec des filets ou des lignes, à bord de ces embarcations qui semblent dérisoires dès que la mer est un peu grosse. Aucune autre embarcation n’était utilisable car les îles ont été dépourvues pendant très longtemps de la moindre jetée et n’ont aucun port naturel. Les “hookers” qui assuraient le transport -- du bétail, vaches et cochons, ou du “turf” -- entre le Connemara, Galway et Doolin, et les trois îles, devaient être chargés ou déchargés avec les “curraghs”, ce qui donnait lieu à des scènes assez pittoresques... Tous les étrangers qui sont montés à bord d’un “curragh” par mer un peu démontée en gardent un souvenir terrifié.

Les pêcheurs doivent parfois attendre une heure avant de lancer leur canoë à la mer; profitant d’une brève et relative accalmie, ils poussent alors le canoë entre les rochers, en ramant avec une rapidité extraordinaire pour s’éloigner du rivage avant qu’une lame trop grosse ne les écrase. Quand la mer est forte, le “curragh” est parfois tellement incliné qu’une personne assise à la poupe a l’impression d’être juchée sur... une échelle! Même avec deux ou trois pêcheurs à bord les “curraghs” sont des embarcations tellement légères que la moindre faute d’un rameur la fait tourner de 90 degrés. Par mauvais temps il en faut moins pour être emporté et écrasé. Mais les marins ne redoutent pas tant le mauvais temps que le brouillard: parfois un épais brouillard recouvre toute la baie de Galway pendant plusieurs semaines avant de se dissiper. Certains pêcheurs ont eu la chance de se retrouver, épuisés mais vivants, sur la côte du Connemara. D’autres, moins chanceux, ont péri en mer dans des conditions atroces. Il n’y a pratiquement pas une famille qui n’ait un parent mort en mer.

Un dicton local résume bien l’état d’esprit des marins d’Aran: “Un homme qui n’a pas peur de la mer se noiera très vite, car il sortira en mer un jour où il ne devrait pas... mais nous avons peur de la mer, et cela ne nous empêchera pas de périr noyés”. Les accidents étaient finalement assez rares -- et le plus souvent dûs à l’ivresse; mais quand une embarcation disparaissait, c’était terrible pour la famille concernée: elle perdait en même temps un père et deux ou trois de ses fils; tous les membres actifs de la famille ayant ainsi disparu, la veuve plongeait avec ses enfants dans la misère la plus totale....

Des terres façonnées par l'homme

Si les parties les plus élevées des îles sont recouvertes d’une mince couche d’humus sur lequel pousse assez d’herbe pour accueillir les troupeaux pendant l’estivage, il n’y a pas un seul champ naturel : toutes les terres cultivées, jusqu’au plus petit jardinet, ont été entièrement façonnées par l’homme, et sont le résultat du labeur de plusieurs générations de paysans. C’est en mélangeant du sable, transporté à dos d’âne, avec des algues, qu’ils sont parvenus à créer un humus assez fertile pour cultiver pommes de terre, seigle et quelques légumes. Il est difficile d’imaginer, lorsque l’on voit un paysan sarcler son lopin, que toute cette terre a été créée artificiellement, et qu’à l’origine il n’y avait là qu’une plaque rocheuse.

Après avoir appartenu aux moines des îles, les ‘terres’ ont ensuite été l’objet d’âpres luttes entre clans irlandais (les O’Brien, puis les O’Flaherty) avant de tomber sous la coupe de la couronne britannique qui les donna en fief, en 1587, à une famille anglaise, à charge d’y entretenir une force armée de 20 hommes. Jusqu’à l’indépendance (1921) c’est un droit féodal extrêmement rigoureux qui fut appliqué sur les îles. Les terres étaient divisées selon un système quaternaire très complexe, hérité du Moyen-Age. Chaque bourg des îles était divisé en 4 quartiers (ceathru), eux-mêmes divisés en ‘quartrons’ (cartur), à leur tour subdivisés en 4 parcelles appelées ‘Cnagaire’, d’une superficie d’environ 7 hectares – surface supposée être suffisante pour nourrir une famille avec une vache, son veau, un cheval et quelques moutons. Chaque parcelle était entourée d’un mur de pierre, des frontières précises séparaient chaque ‘quartron’ et chaque ‘quartier’, et seuls les vieux s’y retrouvaient dans ce système extrêmement complexe de petites parcelles séparées par des chemins étroits courant entre deux murs, les ‘boreens’.

La chasse sur les falaises

Tout appartenait au seigneur, jusqu’aux épaves de bois échouant sur les plages que les paysans venaient chercher en cachette, ou aux oiseaux se nichant dans les falaises. Depuis l’âge de la pierre jusqu’à la fin du 19° siècle, les falaises des îles d’Aran ont été exploitées presque comme des champs par les paysans qui attrapaient les oiseaux qui y faisaient leur nid ou s’y abritaient pendant la nuit : guillemots, macareux, pingouins, cormorans. Tout était bon ; la viande améliorait l’ordinaire, les plumes étaient vendues au marché de Galway ou servaient à fabriquer les matelas et oreillers des habitants des îles. Tout était braconné, car c’était une chasse réservée au seigneur des îles qui infligeait une amende d’une livre – somme considérable pour l’époque – par oiseau braconné.

C’était aussi un sport très dangereux : de nuit un homme se faisait descendre au bout d’une corde tenue par 4 ou 5 compagnons, et prenait pied sur un des rebords schisteux de la falaise, où il restait jusqu’au petit jour, attachant à une corde les oiseaux dont il venait de tordre le cou…Une bonne nuit de chasse permettait de ramener 200 ou 300 oiseaux. Il paraît que la chair des jeunes cormorans et des pingouins était particulièrement appréciée – quoique les gens s’en lassaient au bout d’un certain temps, comme l’indique un dicton local sur le ‘goût du septième pingouin’. Mais plusieurs chasseurs moururent comme ces deux hommes qui, selon une chronique locale, tombèrent de la falaise dans les flots en 1816. Un de ces chasseurs connu à la fin du 19° siècle sous le sobriquet du ‘petit Michael de Sara’, était, paraît-il, tellement connu des corbeaux qu’ils tournoyaient autour de lui de façon menaçante dès qu’il s’approchait de la falaise… Mais il y a plus de 70 ans que les derniers ‘varappeurs’ ont pratiqué cette chasse nocturne. Aujourd’hui, cormorans et macareux, guillemots et pingouins ne sont plus dérangés que par les rares touristes qui s’aventurent au bord des falaises, sans imaginer qu’il y avait des gens assez hardis et assez fous pour descendre jusqu’aux plates-formes éclaboussées par les embruns.

Le ramassage des algues

Pendant des siècles, le ramassage des algues poussant près du rivage ou ramenées par les tempêtes a occupé toute la population des îles. Ce n’était pas une activité improvisée, elle était régie par des lois extrêmement. strictes : chaque village avait des droits sur une portion de rivage délimitée par un ‘boreen’ (sentier)n ou par un relief particulier, et en mer, par des rochers émergeant à marée basse. A l’intérieur de ce territoire communal chaque famille avait son domaine propre – sauf quand les algues étaient tellement abondantes qu’elles étaient ramassées en commun : la récolte était alors répartie en tas à peu près égaux tirés ensuite au sort.

Malgré tout, les rixes étaient fréquentes; et un lieu dit de l’île d’Inishmaan porte encore le nom de ‘plage de la querelle’ ! Les algues avaient une tendance fâcheuse à dériver vers l’endroit précis qui séparait les territoires de deux villages.

La cueillette des algues était un travail exténuant : les hommes pénétraient dans l’eau jusqu’à la taille, et remplissaient d’algues de gros paniers d’osier carrés qu’ils portaient jusqu’au rivage, où ils jetaient les algues, hors d’atteinte de la marée haute. Les Aranais distinguaient une trentaine d’espèces d’algues différentes, parmi lesquelles les algues noires (gigartina stellata et chondrus crispus) qui servaient d’humus pour les jardins… et pour le traitement de diverses affections respiratoires. Les algues rouges, des espèces plus grosses (slata maria et laminaria digitata) étaient ramassées pour en extraire de l’iode: après avoir été séchées sur le rivage, puis entassées en meules, elles étaient brulées au début de l’été dans des fours construits avec de gros galets: c’était une opération délicate, il fallait entretenir le feu pendant plusieurs jours et plusieurs nuits en faisant bruler peu d’algues à la fois. Le produit de cette combustion lente, une masse ressemblant à du mâchefer– le ‘kelp’ – était vendu à des entreprises qui en extrayaient l’iode. Il y a une vingtaine d’années les habitants des trois îles ramassaient encore une centaine de tonnes d’algues qui étaient traitées dans le Connemara, puis en Ecosse, pour fabriquer un liant utilisé dans la préparation des cosmétiques ou des ice creams. Mais aujourd’hui ce n’est plus une activité assez lucrative, et personne, sauf les anciens, ne se souvient des ‘frontières’ des algues.

Le bouleversment des moeurs

Après être resté à peu près identique pendant des siècles, le style de vie des habitants des îles a peu à peu évolué à partir de la première guerre mondiale. Mais la création d’une liaison aérienne quotidienne en 1970, et surtout l’installation de l’électricité et l’arrivée des premiers postes de télévision en 1975 ont bouleversé irrémédiablement cette petite société qui vivait repliée sur elle même, et dont les mœurs ont plus changé pendant ces quinze dernières années que pendant les trois quarts de siècle précédents.

Le voyageur qui arrive aujourd’hui dans les îles n’a plus du tout le sentiment de débarquer dans un autre monde… Le temps des veillées, où les habitants d’un hameau se réunissaient chez l’un d’eux pour écouter un conteur raconter en langue gaëlique une légende ou réciter un poème épique, à la lueur des bougies ou d’une lampe à pétrole, est bien révolu. Pourtant les Aranais semblent bien réfractaires au progrès: lors d’une enquête réalisée en 1974 pour savoir combien d’habitants d’Inishmore voulaient l’électricité, 90 foyers seulement sur 300 répondirent positivement ! Aujourd’hui, évidemment, tout le monde a l’électricité et la télévision.

Plus personne ne tisse ses vêtements, et la seule jeune femme qui file la laine aujourd’hui sur l’île d’Inishmore est une jeune Irlandaise, Siobhan McGuinness, originaire des environs de Dublin, qui est venue s’installer dans un des rares cottages de l’île encore couvert de chaume. Comme les côtes françaises, les îles d’Aran sont défigurées par la construction de pavillons inesthétiques qui poussent comme des champignons, et les cottages couverts de chaume se font de plus en plus rares. L’administration, il est vrai, n’encourage pas les propriétaires à conserver un style traditionnel : comme le chaume n’est pas considéré comme un matériau permanent, ceux qui l’utilisent ne reçoivent pas les subventions accordées aux utilisateurs de tuiles ou d’ardoises.

Mais surtout, « les gens d’ici sont convaincus qu’on les a forcés à vivre dans la misère, et personne ne les empêchera de détruire leurs vieilles masures et de construire un pavillon rutilant neuf et plein de pastique », explique avec tristesse Stephen O Direain qui assiste, impuissant, à la disparition des traditions que chante encore Bridge Gillain, sa belle mère, une des dernières conteuses de l’île, âgée de 94 ans.

Le fléau de l 'émigration

Le seul héritage de ce passé misérable qui ne soit pas rejeté par les Aranais, c’est la langue: partout, à la maison, au pub, à l’épicerie, tout le monde parle le gaëlique – et à l’école, l’enseignement se fait en gaëlique. Les trois îles font partie de la « ceinture gaëlique », cette frange qui s’étend le long de la côte ouest de l’Irlande, où le gaëlique reste la langue de tous les jours pour quelque 40.000 Irlandais ( sur une population totale de 3,5 millions). Mais les instituteurs sont inquiets : ce n’est pas tellement le sort de la langue ou de la culture gaëlique qui est en jeu, mais la survie de la population des îles.

L’émigration, surtout vers les Etats-Unis, n’est pas un fléau nouveau: il y a plus de 100 ans que les Irlandais ont découvert le chemin des Etats-Unis. Mais aujourd’hui, les jeunes des îles, qui découvrent grâce à la télévision comment on peut vivre ailleurs, supportent de moins en moins leur isolement. Ils ont tous dans leur famille un parent émigré aux Etats-Unis et qui n’en raconte que merveille: « C’et une véritable épidémie ; plus ils sont jeunes, plus ils rêvent de partir aux Etats-Unis… Evidemment, ils n’entendent parler que de ceux qui ont ‘réussi’ », dit Caobhan O Goill, directeur de la seule école secondaire des îles, à Kilronan, ajoutant: « Il y a 8 ans, j’avais 94 élèves ; je n’en ai plus que 66, et dans quelques années il ne m’en restera que 50 ».

Inishmaan, la petite île centrale, la plus négligée, n’a plus que 300 habitants, et seulement 31 enfants dans son école primaire "Nous ne pouvons même plus former une équipe de foot, c’est la fin", dit avec tristesse un des instituteurs qui craint que l’île soit complètement abandonnée dans 20 ans.

La pêche reste (avec le tourisme pendant deux mois) le seul débouché pour les jeunes. Mais c’est « un métier sans avenir », dit un pêcheur, « les cours baissent, et le prix du carburant augmente tout le temps ». Et aucune des îles n’a un port en eau profonde. A Inishmore, la plus grande et la mieux équipée des trois, les chalutiers ne peuvent entrer et sortir du port de Kilronan qu’à marée haute, et seuls les chalutiers d’un petit tirant d’eau peuvent passer.

Il y a bien une quinzaine de petits chalutiers basés à Kilronan, mais les gros chalutiers ont comme port d’attache Galway ou d’autres ports de la côte, ce qui contribue à accentuer l’hémorragie des jeunes. A Inisheer et surtout à Inishmaan, où en l’absence de tout équipement portuaire les pêcheurs utilisent encore beaucoup leurs ‘curraghs ‘, la saison de pêche est limitée par le mauvais temps à une brève période de juin à septembre.

Pour que les îles survivent, il faudrait construire des ports ou des jetées dignes de ce nom. Mais les îles ont hérité d’un statut politique antérieur à l’indépendance: il n’y a pas de conseils municipaux, il n’existe aucun corps constitué à l’échelon des îles. Elles sont entièrement gérées par le comté de Galway dont elles dépendent et qui les a toujours considérées comme un fardeau financier… et négligées. Un certain nombre d’habitants d’Inishmore ont bien constitué un ‘conseil de développement communautaire’ – c’est lui qui est à l’origine de l’électrification de l’île – mais c’est un organisme non officiel, sans aucun pouvoir de décision.

« Si vous montez jusqu’au fort de Dun Aengus par une belle soirée d’automne au coucher du soleil et contemplez le paysage qui s’étale devant vous, jusqu’à l’Océan, tout est si beau, tout est si paisible, tout est si féérique que vous vous attendez à voir les choses et les gens du passé resurgir dans la brume », affirme sérieusement Stephen O Direain qui, après avoir vécu 20 ans aux Etats-Unis, est revenu terminer ses jours au milieu des fantômes de son enfance… Bientôt, à moins que les autorités irlandaises ne se réveillent et fassent quelque chose pour les îles d’Aran, il n’y aura plus personne pour évoquer devant les touristes les hommes et les choses merveilleuses du passé.

(Thalassa, )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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