CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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Ahmet Altan: un romancier turc très politisé...

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Derviche kurde avec des poignards dans le crâne

Derviche kurde

Ahmet Altan chez lui Né en 1950, Ahmet Altan n'a pas brûlé les étapes pendant ses études à l'université d'Istamboul: "Ma fille a terminé l'école primaire avant que j'obtienne mon diplôme de sciences économiques", avoue-t-il en riant. Mais il est aujourd'hui l'un des écrivains les plus brillants de Turquie et a publié six romans et deux essais qui l'ont rendu celebre et indépendant. "Comme une blessure de sabre", publié en 1998, s'est vendu à 150.000 exemplaires; et "Histoires dangereuses", publié en 1995, à 250.000 exemplaires. Se déroulant pendant les dernires années du règne du sultan Abdoul Hamid, quand les Jeunes Turcs du "Comité de l'Union et du Progrès" préparaient la révolution, "Comme une blessure de sabre", publié dans une trs belle traduction française, est une histoire d'amour complexe qui se termine tragiquement: Hikmet bey, le héros, se suicide à la dernière page du livre.

L'amour pendant les jours de rébelllion

Portrait d'Ahmet AltanSon dernier livre, "L'amour pendant les jours de rébellion", est aussi une histoire d'amour dans un cadre historique: l'insurrection du 31 mars 1909. Cette insurrection a été, raconte Ahmet Altan, une rébellion populaire fomentée par des gens qui voulaient revenir en arriére, des réactionnaires qui voulaient revenir à l époque de l'absolutisme. Les Jeunes Turcs du CUP laissèrent volontairement la rébellion se développer, puis firent marcher la troisime armée de Salonique pour l'écraser et destituer le Sultan: "C'est depuis ce moment là que le pouvoir est associé aux forces armées... Si un pouvoir est associé à la force militaire, pour garder le pouvoir, pour garder une apparence de légitimité, il doit se créer un ennemi. Depuis cette époque, explique Ahmet Altan, les pouvoirs se sont toujours associés aux forces armées, en soutenant qu'il y a une insurrection: cette époque charniére de 1909 ressemble beaucoup à notre époque, le schéma n'a pas changé, les relations entre la politique et la religion, l'armée et la religion, n'ont pas changé". Fils d'un ancien membre du comité central du Parti Ouvrier de Turquie (POT), et petit fils d'un pacha -- haut dignitaire à la cour du Sultan -- Ahmet Altan vit dans un appartement plein de souvenirs de l'empire ottoman: de splendides "firmans" (décrets) signés par les derniers sultans, le diplôme de la faculté ottomane de droit de son grand-père, de vieilles photos de famille pendant les derniers jours de l'Empire.

Un romancier, pas un historien

Ahmet Altan devant la porte de son appartementMais Ahmet Altan affirme qu'il n'est pas un historien mais un romancier: "Je ne me considère pas comme un historien, mais comme un romancier. Ce que j'aime raconter dans mes livres, c'est l'histoire des individus, pas l'Histoire... Pourquoi? La littérature est le seul art qui puisse pénétrer jusqu'au plus profond des sentiments de l'être humain... Ce qui m'intéresse, c'est l'individu, et ses réactions, ses sentiments. Ce qui m'intéresse, c'est comment l'amour se développe chez des gens de conditions très différentes, chez des gens qui ont voyagé en Europe, qui ont vu la France ou l'Angleterre, ou chez quelqu'un qui ne connaît que la Turquie. L'amour a quelque chose de spécial en Orient. On n'accepte pas que la femme jouisse: la femme ottomane, on pouvait lui poser un oeuf sur le pied pendant qu'elle faisait l'amour -- et jusqu'à la fin il n'était pas censé tomber! En Orient la jouissance est considérée comme quelque chose de honteux".

Ahmet Altan introduit de nouveaux personnages dans "L'amour pendant les jours de rébellion" -- de nouveaux types de femmes, les "féministes" de l'époque ottomane, et une esclave. Et il reprend certains personnages de "Comme une blessure de sabre" -- Ragip bey, Osman, Hikmet bey... Mais le lecteur avait refermé le livre en croyant que Hikmet bey s'était suicidé? "Moi aussi", répond Ahmet Altan en riant; "mais j'ai décidé qu'il s'était raté et qu'il avait survécu". Fils d'un politicien de gauche connu, Ahmet Altan est lui même progressiste, et il est persécuté par la justice de son pays pour les articles qu'il a publiés dans la presse turque: "J'ai un tas de procès sur les bras et on est en train de m'en intenter quatre nouveaux. Au total ils ont requis 35 ans de prison contre moi. A peine j'écris un article sur les relations entre l'armée et la politique, on m'intente un procès, alors que c'est le sujet primordial". Ahmet Altan a désormais des problèmes pour publier ses articles: à part l'hebdomadaire "Aktuel", tous les journaux turcs refusent de publier ses commentaires depuis qu'il a publié dans "Milliyet" un article intitulé "Atakurd" dans lequel il a inversé les situations et le rôle des Turcs et des Kurdes: "Si on avait eu Atakurd et une République Kurde, si on brûlait les maisons des Turcs, si on défendait aux Turcs de donner à leurs enfants des noms turcs, si on les torturait, si la télévision parlait kurde, si les Turcs étaient considérés comme des traîtres, si toute velléité de séparatisme turc était réprimée, que penseraient les Turcs? Alors ils comprendraient"... Cet exercice de politique fiction a été jugé blasphématoire: Ahmet Altan a été condamné à une peine d'un an et demi de prison avec sursis -- sentence immédiatement exécutoire s'il récidive dans un délai de cinq ans. Mais il affirme qu'il ne cessera pas pour autant de parler et d'écrire librement.

Un bilan amer

Très amer sur la justice et la presse de son pays, Ahmet Altan affirme que "trois corporations sont traîtres à leur vocation: les journalistes, les historiens et les gens de loi". S'ils ne s'étaient pas comportés ainsi, la Turquie n'en serait pas là. Pourquoi les historiens? "L'Etat est fondé sur un immense menssonge initial: On ment sur la fondation de la République, sur Mustafa Kemal, sur les Turcs, sur les Kurdes, sur les Arméniens. Il est défendu en Turquie de débattre de ces sujets". Et les journalistes? "Ils ont beaucoup menti, et ils continuent", répond Ahmet Altan. "Je suis dans ce métier depuis 27 ans, j'ai commencé au niveau le plus bas et je suis monté au sommet. Je peux dire que la presse turque est lâche: la presse turque paraît plus pour cacher la vérité que pour la révéler". Et les hommes de loi? "Les avocats et les juges auraient dû se révolter et dire la vérité au peuple: le droit turc est plein d'articles qui vont à l'encontre du droit international. Le systme turc doute de l'Homme et le considère comme un ennemi". Ahmet Altan suit de très près la grève de la faim pour protester contre les prisons de type F, un mouvement qui a déjà fait 28 victimes. "Je suis aussi bien contre les jeunes que contre l'Etat", déclare-t-il, "aucun des deux côtés n'essaie de sauver la vie des jeunes. Pour moi la patrie n'est pas plus importante que la vie des jeunes: je suis prêt à sacrifier la patrie pour sauver la vie des jeunes... Je l'ai écrit dans "Aktuel". Les drapeaux n'ont aucune importance. Si on aime trop son drapeau, on ne peut pas approcher de manière objective les gens qui sont rassemblés sous un autre drapeau". Très engagé dans ses articles pour la presse turque, Ahmet Altan fait aussi très attention de ne pas laisser ses idées politiques prendre le dessus dans ses romans "parce que l'aspect littéraire serait relégué au second plan". Il se souvient que cela a été le cas avec le roman "Sudaki Iz" (La trace sur l'eau) qu'il a écrit il y a longtemps, en 1985, et dans lequel il décrivait des terroristes de gauche dans une intrigue situé à la fin des années 60 et au début des années 70: "Toutes les discussions étaient axées sur l'aspect politique, le côté littéraire était oublié: les gens de gauche ont été contre mon livre parce que je décrivais ces terroristes avec toutes les faiblesses des êtres humains... Et l'Etat m'a envoyé devant un tribunal. Le verdict a été de ramasser tous les exemplaires et de les brûler -- oui, de les brûler. C'était en 1985 (cinq ans aprs le coup d'Etat). Mon roman n'était pas très fameux, mais ça m'a fait de la peine. Certainement, cela m'a aussi fait de la publicité et le livre est devenu un best-seller en Turquie".

Balzac et moi...

Avec de moins en moins de journaux disposés à publier ses articles, Ahmet Altan est décidé à se concentrer sur la littérature. Son prochain roman, "Tromper", est l'histoire d'une femme qui trompe son mari. Cela arrive? "Ca m'est arrivé", réplique Ahmet Altan, en riant à demi... Plus sérieusement, il explique comment son nouveau roman, qui se passe à l'époque contemporaine, racontera comment "il y a parfois des vides dans notre vie et on ne s'en aperçoit pas. Quelqu'un arrive et le remplit. Et si cette personne repart, il y a de nouveau un vide: le moment le plus terrible dans une vie, c'est la rencontre avec ce vide".

Interrogé sur sa façon de travailler, Ahmet Altan nous conduit dans son bureau où il écrit sur un ordinateur. Sur une étagère de sa bibliotèhque, une grande photo de Balzac. "J'ai eu l'idée de la trame de "Comme une blessure de sabre" il y a plusieurs années, et j'ai écrit une centaine de pages, et ensuite le blocage: impossible de continuer. Je suis alors allé à Paris avec la femme que j'aimais, qui parlait l'allemand; elle a trouvé chez un bouquiniste un exemplaire de la biographie de Balzac de Stefan Zweig, et elle a commencé à m'en lire des chapitres. Cela m'a donné la force de recommencer à écrire, et après trois mois j'avais fini mon livre... Depuis cette époque je lui parle -- à Balzac -- cela prouve que je ne suis pas très intelligent, mais j'aime croire que l'envie d'écrire m'est venue de lui. Finalement, je suis comme une bouteille de ketch-up: on secoue très fort la bouteille, et cela ne sort toujours pas; et tout d'un coup..cela. explose".

(The Middle East magazine, October 2001)

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