KURDISTAN de Turquie: la dernière interview de Yilmaz Guney

Une vieille abbaye dans un petit village au nord de la France vit à l’heure turque. Sur le porche de l’abbaye, l’inscription “Prison Centrale”, en turc, insolite, à côté d’une statue de la Vierge. Partout, des inscriptions à la gloire de la Turquie kémaliste: “Quel bonheur pour qui se dit Turc”. Dans la cour de l’abbaye des murs ont été construits pour délimiter les espaces dans lesquels les prisonniers font leur promenade quotidienne sous la surveillance d’un gendarme juché sur une tour de guet. C’est étonnant la facilité avec laquelle une abbaye se transforme en prison. Dans l’allée qui mène au bâtiment principal, une Cadillac, avec une plaque d’Ankara, avance lentement au milieu d’une foule de femmes coiffées d’un fichu et d’hommes au pantalon bouffant. 

Le tournage du “Mur”

Yilmaz Guney pendant une pause

A côté de la camera, Yilmaz Guney, en train de tourner l’arrivée de l’inspecteur général des prisons — l’inspecteur est un français, c’est même un membre du cabinet de Jack Lang, le ministre de la culture. Toujours souriant, d’une extrême douceur, Yilmaz Guney se bat au milieu d’une armée de figurants.

“Brisez les vitres pour que se libèrent les oiseaux”, titre pas définitif de son dernier film, raconte l’histoire d’une révolte dans une prison. La révolte est dirigée par les enfants — nous voyons Yilmaz Guney expliquer à un acteur amateur, d’origine uruguayenne, qui joue le rôle d’un gardien, comment réagir quand un des enfants le menace avec un immense couteau de cuisine. Mais la révolte sera matée, et le film se termine sur l’arrivée de nouveaux enfants à la prison. Reconstituer l’atmosphère très spéciale qui règne à l’intérieur d’une prison est très difficile avec des acteurs amateurs. Yilmaz Guney s’en tire en recourant au “réalisme poétique”.

Une armée de figurants et d’acteurs amateurs

Yilmaz Guney dirigeant un de ses acteurs

Yilmaz Guney tourne avec une centaine d’enfants kurdes qui dorment dans le dortoir de l’abbaye — certains sont venus de Berlin Ouest — et avec entre 100 et 200 figurants adultes: gardiens de prison, parents de détenus, qui travaillent dans les ateliers de confection ou dans les usines de la région parisienne. Une centaine de techniciens amateurs vivent aussi avec Guney dans l’abbaye. Les enfants sont ravis, et de très bons acteurs: “Imaginez quelle aventure cela peut être pour des enfants qui, à Berlin ou dans la banlieue parisienne, ne peuvent même pas rêver d’une vie décente. Et les voilà vedettes”.

En temps normal les locaux de l’abbaye servent de salles de classes pour l’école du village. Une école bien traditionnelle; Sur le mur d’une salle de classe enfantine on voit affiché au mur le règlement, écrit par les écoliers, avec notamment ceette règle: “Il est défendu de rêver pendant les classes”. Pour être plus libre, Guney a refusé les propositions de grosses maisons de production. Mais le producteur qu’il a choisi lui a imposé des conditions de travail draconiennes. Rien ne doit filtrer sur le scénario du film avant la date choisie par le producteur pour le lancement. L’entretien que Yilmaz Guney a cependant bien voulu nous accorder est une exception remarquable à la consigne de silence qui lui a été donnée…

Q: Rétrospectivement, comment jugez-vous vos films “Le Troupeau” (Suru) et “La Permission” (Yol)?

Yilmaz Guney: Comme tous les créateurs de Turquie et du Kurdistan, nous avons rencontré sur notre chemin des difficultés dûes à la nature oppressive du régime. Durant toute ma vie de créateur, j’ai été amené à chercher des moyens parfois détournés pour exprimer ma pensée, et je dois reconnaître avec franchise que toutes mes oeuvres jusqu’à ce jour n’ont pas totalement exprimé ce que je voulais, ni dans leur forme ni dans leur esprit. L’élément dominant de ces oeuvres, c’est qu’elles sont des solutions de compromis.

“Le Troupeau”, en fait, c’est l’histoire du peuple kurde, mais je n’ai même pas pu utiliser la langue kurde dans ce film. Si on avait utilisé le kurde, tous ceux qui ont collaboré à ce film auraient été mis en prison.

Dans le cas de “Yol”, l’essentiel devait être axé sur Diyarbekir, Ourfa et Siirt. Bien que le film ait été monté en Europe, je n’ai pas réussi à faire tous les doublages en kurde. J’ai essayé de créer cette atmosphère par des doublages, par la musique…

Q: Puisque les principaux personnages de vos films sont les Kurdes et le Kurdistan, comment pourrez-vous continuer de tourner en dehors de votre pays?

Y.G: Ici, nous sommes devant l’impasse suivante: nous n’avons pratiquement qu’un seul acteur professionnel (Tuncel Kurtiz, qui joue le personnage du père dans “Le Troupeau”); tous les autres sont des amateurs qui n’ont jamais joué dans un film. Il est impossible de faire venir des acteurs professionnels de Turquie… et même ceux qui sont en Europe n’osent pas venir jouer avec moi: ils refusent même de me parler.

Q: Comment est-ce possible? les acteurs turcs ne sont pas fiers de jouer pour un metteur en scène qui a obtenu la Palme d’or à Venise?

Y.G: Ceux qui entonnent des chants révolutionnaires dans les périodes de calme préfèrent se cacher derrière les portes pendant les périodes difficiles… Bref, j’ai un cameraman turc, mais les techniciens ne sont pas professionnels; pour les décors, par exemple, je n’ai pas un seul professionnel.

Q: Vous venez d’évoquer les problèmes techniques que vous rencontrez en filmant à l’étranger. Mais le problème essentiel reste: comment pouvez-vous créer, maintenant que vos racines avec la Turquie sont coupées?

Y.G: Le thème du prochain film tourne autour de la prison. Je décris donc les ténèbres, la tristesse, des choses qui ne nécessitent pas de paysages, pas de nature.

Q: Pourquoi la prison?

Y.G: Il y a deux raisons: d’abord, c’est le sujet le mieux approprié à la situation actuelle de la Turquie. L’autre, c’est que je ne suis pas encore prêt à tourner en Europe.

Q: Justement, vous êtes le cinéaste turc qui décrit le plus le peuple et la nature de son pays, mais vos films ne sont pas vus par vos concitoyens. Et maintenant vous êtes coupé par l’exil de ce peuple et de cette nature. Comment allez-vous résoudre ce problème? Allez-vous vous installer dans l’émigration?

Y.G: Nous trouverons certainement le moyen de faire voir ce film (Yol) à notre peuple… Mais je ne peux pas vous dire comment. Pour le reste, après ce film sur la prison, je ne veux pas faire un film sur le Kurdistan dans des conditions artificielles.

Q: Quand avez-vous su que vous étiez kurde?

Y.G: S’il faut le dire vraiement, je suis un kurde assimilé: ma mère était kurde, mon père était un kurde zaza. Pendant toute mon enfance à la maison on parlait kurde et zaza. Jusqu’à 15 ans j’ai parlé kurde. Puis par la suite j’ai été amené à me couper de mon milieu familial, ce qui a nui à ma connaissance de moi-même. Pendant tout ce temps, j’entendais des discours disant: “Il  n’y a pas de Kurdes, il n’y a pas de langue kurde”. Mais j’entendais parler et chanter kurde, je voyais que les Kurdes étaient dans une situation très difficile. Mon père est originaire de Siverek; je n’ai vu Siverek qu’à l’âge de 16 ans. C’est à ce moment là que ma prise de conscience a été réelle. Là, j’ai connu les souffrances d’une famille déracinée; mes parents disaient: “ Vous êtes coupés de vos racines”… Et à 34 ans j’ai pu aller voir le pays de ma mère, Mouch, la tribu des Jibran. L’origine de l’histoire du “Troupeau”, c’est la fin de cette tribu nomade.

Q: Quelle place tiendra le Kurdistan dans vos prochains films?

Y.G: La question kurde est une question très difficile, pas seulement en Turquie, mais aussi en Irak, en Iran. Un jour je voudrais tourner le film relatant l’histoire du combat d’un peuple pour sa naissance — ou sa renaissance. Maintenant, c’est un problème difficile. Il faut traiter l’écartèlement du peuple kurde dans diverses perspectives. Il est difficile d’approcher ce problème de façon objective. L’histoire n’est pas seulement remplie de victoires, mais elle est faite aussi de défaites, d’erreurs, de tromperies…

Q: Le séjour en France, c’est une parenthèse dans votre carrière?

Y.G: Je demeure en France par autorisation spéciale, pour tourner ce film. Je suis autorisé à résider en France le temps de le monter. Après, je ne sais pas. Je ne veux pas parler du futur pour l’instant…

(The Middle East magazine, January 1983)

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Japon 2006: Rendez-vous de l’Architecture contemporaine


Tokyo, extraordinaire capitale de l’architecture contemporaine où des grands noms de l’architecture mondiale s’expriment dans des réalisations parfois extravagantes mais combien dynamiques et innovantes… Elle n’en finit pas de construire et de raser ses édifices à une vitesse déconcertante et semble aussi instable que le sol sur lequel elle repose ; Ville insaisissable, fluide, en perpétuel devenir, on ne peut en donner qu’une vision éphémère ; Tokyo est la première capitale du XXIème siècle.


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Les Crimes de Saddam Hussein au Kurdistan

Parmi les innombrables crimes relatés dans le “Livre Noir des Crimes de Saddam Hussein”, figurent notamment la disparition des 8.000 Barzani (1983), l’arrestation et la torture de dizaines de milliers de Kurdes dans des centres secrets comme le quartier général des Mukhabarat à Souleimania, le bombardement de Halabja avec des gaz mortels (1988), et la destruction de Kala Diza (1989).

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Panoramas du Kurdistan

Paysages grandioses, sans bornes, qui au cours des saisons prennent des couleurs contrastées, violentes; cieux infinis, limpides qui soudain se chargent de nuages menaçants. Et en toile de fond, la montagne omniprésente, ainsi s’offre le pays kurde au voyageur.

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TURTLES CAN FLY

(Les Tortues volent aussi)

Le dernier film de Bahman Ghobadi, réalisateur kurde iranien

A l’automne 2003, Bahman Ghobadi commençait au Kurdistan irakien le tournage de son dernier film “Les Tortues peuvent voler”.
Dans un pays qui sortait tout juste de la guerre, en décors naturels, au milieu de ruines, de carcasses de chars détruits, ou dans un cadre de montagnes splendides, de très jeunes acteurs amateurs kurdes irakiens jouent l’histoire tragique de jeunes détruits par la dictature et la guerre. Leur propre histoire est très proche de cette fiction. Le film vient d’obtenir le premier prix au Festival de San Sebastien.

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TEHERAN 2004

Coup d’oeil sur une ville en pleine mutation

Avec plus de 7 millions d’habitants dont la moitié a moins de 25 ans, Téhéran déborde dans ses murs. La spéculation immobilière fait rage, la circulation est au bord de l’asphyxie. “Téhéran devient invivable”, disent ses habitants. Et les jeunes, les yeux tournés vers le monde extérieur, bousculent sérieusement les règles islamiques.

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SALON DE LA PHOTO PARIS

La huitième édition de Paris Photo, novembre 2004
Au Carrousel du Louvre à Paris, 105 galeries et éditeurs présentent les œuvres de 500 artistes photographes venus du monde entier . Parcours dans ce salon où se croisent les regards des photographes de la fin du X1X ème à nos jours, le début du XX1 ème siecle.

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La Creuse:Voyage au centre de la France

Le département de la Creuse, situé au cœur de la France, est un lieu privilégié aux grands espaces tranquilles, loin de la pollution des villes.
Des étangs, des bois, des prairies avec vaches et moutons, des villages où la vie s’écoule paisible, rythmée par les cloches des églises, des petites routes désertes sinuant au milieu des collines, c’est tout le charme de la province à découvrir

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Sur les traces du patrimoine creusois: Des vitrines de vieux magasins, des enseignes peintes à la main, des portes réparées, rapiécées, à la peinture écaillée avec heurtoirs et clous forgés, des murs de pierres taillées, toutes ces traces d’autrefois qui contribuent au charme du pays.

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Panoramas de la Creuse

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SYRIE: La communauté Juive de Damas en 1977: Une diaspora en sursis

Ce reportage photographique sur la communauté juive de Damas, réalisé en 1977, est un document exceptionnel. La communauté juive de Damas, l’une des plus anciennes du Moyen-Orient, comptait encore quelque 5.000 membres, essentiellement des artisans travaillant le cuivre ou l’argent et de petits commerçants, qui vivaient sous haute surveillance policière dans le quartier juif de la vieille ville. Aujourd’hui il reste moins de 100 Juifs dans toute la Syrie.

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Les iles Dalak : un archipel de la mer Rouge

300 et quelque poussières d’îlots, les cartes maritimes divergent sur leur nombre, au large des côtes érythréennes, demeurés pendant plus de quinze ans à l’écart du conflit Erythrée-Ethiopie. Seule une poignée d’iles est habitée, le manque d’eau limitant la population. A l’écart des routes maritimes, l’archipel est un refuge pour les poissons et les oiseaux. L’archipel des Dalak est aujourd’hui un parc naturel dont l’accès est sévèrement contrôlé afin de préserver ce miracle d’équilibre entre l’homme et la nature.

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Les villages colorés d’Ethiopie

En Ethiopie, la plupart des maisons sont en pisé et elles sont toutes bâties sur le même modèle : un carré de terre percé d’une porte et de petites fenêtres aux volets en bois, sans vitres. Si les Ethiopiens ne semblent pas déborder d’imagination comme architectes, en revanche ils se rattrapent dans la décoration de leurs maisons. Peintes de couleurs vives, avec des enseignes et souvent des dessins pour les commerces, car les illettrés  sont très nombreux dans le pays, ces maisons semblent sortir de la palette d’un peintre naïf pour le plus grand bonheur des visiteurs.

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Les Derviches du Kurdistan irakien

Une soirée chez les derviches kurdes : la zikr commence au coucher du soleil. Assis par terre dans une grande salle, religieux, commerçants, paysans, étudiants commencent à réciter une prière. Bientôt les derviches scandent de plus en plus vite et de plus en plus fort les paroles sacrées, certains se lèvent, balancent leur tête, balayant l’espace avec leurs longs cheveux. Soudain le maître de cérémonie arrête la prière, un derviche s’agenouille, des poignards s’enfoncent dans son crâne, il se relève, fait le tour de la salle pour montrer son pouvoir de derviche insensible à la douleur. D’autres derviches se transpercent le corps d’épée, d’aiguilles, des braises dans la bouche, un jeune homme joue avec un serpent venimeux. L’assistance regarde, fascinée, ces derviches emportés dans leur transe.

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Retour à Halabja, ville martyre

Le 16 mars 1988, Halabja subissait les bombardements chimiques de l’armée irakienne. En quelques instants 5000 Kurdes mouraient, gazés. Parmi les survivants, certains subiront des séquelles irréversibles  causant encore aujourd’hui de nombreux décès. La ville, les villages alentour et les habitants émergent difficilement de ce drame. En 1991, lorsque les Kurdes retourneront à Halabja, ils découvriront une ville en ruines, de nombreuses maisons ayant été systématiquement dynamitées par les Irakiens après les bombardements chimiques. Aujourd’hui Halabja  est presque totalement reconstruite, mais des villages proches ne sont toujours que ruines et la population de la région demeure  profondément traumatisée.

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Les marais d’Irak : un monde disparu 

Situés entre le Tigre et l’Euphrate, à l’endroit ou les deux grands fleuves de l’Irak se rejoignent, les marais formaient jusqu’au début des années 80  un monde à part pour les hommes et la faunes qui les habitaient depuis l’antiquité. Pendant la guerre Iran-Irak, Saddam Hussein a décidé de les assécher. Aujourd’hui des terres incultes les ont remplacés. Les gens des marais se sont réfugiés dans les banlieues des grandes villes, les oiseaux migrateurs ne s’arrêtent plus  dans le sud de l’Irak, la civilisation des marais n’est plus qu’un souvenir pour les livres d’histoire.

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Le Sultanat d’Oman en 1970 : le dernier état féodal de l’Arabie

Sous le long règne du sultan Said ben Taimour, le temps s’était arrêté dans le sultanat d’Oman. Tout y était interdit : il était interdit de fumer, de jouer de la musique, de réparer les maisons, il y avait en tout et pour tout deux kilomètres de route goudronnée, et trois écoles. Pas de presse ni de télévision. La vie s’y déroulait comme au Moyen-Age, et les portes de Mascate, la capitale, étaient fermées chaque soir au coucher du soleil… Pour les jeunes qui voulaient faire des études, l’exil était la seule issue… Ce reportage, réalisé quelques mois après le coup d’état qui permit au sultan Qabous de prendre le pouvoir et de succéder à son père, est un rare témoignage sur une « Arabie Heureuse » disparue…

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Cambodge: Au delà des Champs de la Mort

Ong Keng Sen, le directeur artistique du Theater Works de Singapour, présente avec succès ses réalisations théatrales dans le monde entier. Avec le Continuum: Beyond the Killing Fields, il aborde le spectacle-documentaire en introduisant des artistes khmers, des danseuses et un maître de marionnettes, qui au cours de la représentation racontent leur histoire personnelle au temps des Khmers rouges.
Ce spectacle, montré en Australie, Asie, aux Etats-Unis et maintenant en Europe, fut créé en 2001 au Cambodge, avec des répétitions a Siem Reap et dans les temples de Angkor Vat et Ta Prohm

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Iran:Visite guidée de la prison d’Evin

C’est un des paradoxes de l’Iran: il est strictement interdit de prendre des photos de l’extérieur de la prison d’Evin, dans le nord ouest de Téhéran, et ceux qui enfreignent cette interdiction risquent fort de se retrouver… en prison! Mais quand cela lui convient, pour des raisons de prtopagande, le régime iranien organise des visites guidées de la prion – une occaion rêvée et inespérée pour une photographe de prendre des photos spectaculaires de cet endroit de sinistre réputation.

KURDISTAN d’IRAK : Un appel au secours des Chrétiens

Chrétiens d'El Kosh

Ils sont peut-être un million en Irak — et entre 100.000 et 200.000 au Kurdistan, dans le nord du pays, dans cette région où la présence chrétienne remonte à la fin du 4° siècle. Depuis 30 ans leur situation n’a cessé de se détériorer: victimes de la répression qui a suivi le soulèvement du général Barzani en 1962, ils ont doublement souffert, comme Kurdes — ou habitants du Kurdistan — et comme chrétiens. Aujourd’hui, le Kurdistan irakien étant “de facto” séparé du reste de l’Irak, les Chrétiens du Kurdistan connaissent les mêmes difficultés économiques que les autres Kurdes, avec, en plus, la difficulté de vivre dans un milieu musulman, et le sentiment d’être abandonné par la hiérarchie. Conséquence: ils émigrent. Cette émigration s’est faite en deux temps: dans un premier temps, les campagnes ont été “vidées” de leur population — chrétienne ou musulmane — par l’armée. Et dans un deuxième temps, ce sont les villes qui perdent leur population chrétienne, qui émigre vers Bagdad, et surtout vers l’étranger.

Dans le diocèse de Zakho — l’un des deux diocèses du Badinan, avec celui d’Amadia — 30 villages chaldéens et 40 églises ont été rasés: en dehors des villes de Zakho et de Dohok, il ne reste plus que cinq villages! Des églises très anciennes, certaines de plus de 10 siècles, ont été détruites, et d’autres, comme celle de Beidar, à la périphérie de Zakho, sont dans un état lamentable: après avoir été utilisée comme cantonnement par l’armée irakienne jusqu’au printemps 1991, elle sert aujourd’hui … d’étable.

enfdants devant église de Levo

Le village de Sheranesh, à une vingtaine de kilomètres de Zakho, illustre la tragédie de ces familles chrétiennes du Kurdistan: environ 85 familles vivaient dans ce village qui possédait deux églises, dont l’une, vieille de plus de mille ans, était l’une des plus anciennes du Kurdistan. Après le soulèvement de 1962, à cause de l’insécurité, et pour des raisons économiques — manque de terres, manque d’emplois — les jeunes partirent s’établir à Zakho, Mossoul et Bagdad. En 1976, après l’effondrement du mouvement du général Barzani, l’armée a chassé les derniers habitants et rasé le village, dans le cadre d’une politique de “terre brûlée”, pour empêcher les “pechmergas” d’y trouver abri et nourriture: aujourd’hui, Sheranesh n’est plus qu’un amoncellement de ruines, et 350 familles issues de ce seul village vivent en Irak ou à l’étranger, dont six familles au Canada, et 420 personnes en Australie.

Père Petros, ruines de l'église de Sheranesh

 Grace au travail du père Petros Harboli, curé de la paroisse chaldéenne de Sainte-Marie, qui a recueilli des données statistiques très rares dans ce pays, on peut suivre l’évolution de la population chrétienne de Zakho. Zakho a bénéficié dans un premier temps de cette émigration des campagnes vers les villes: la population de sa paroisse est en effet passée de 810 personnes en 1975 à 1.314 personnes en 1976 et à un peu plus de 2.000 personnes en 1984, oscillant ensuite autour de 2.400. Mais en 1991 on assiste à une chute de la population, qui tombe à 1947 personnes — avec 360 départs à l’étranger. On observe la même évolution dans la paroisse de l’église-cathédrale du père Paulos, où la population est passée de 855 personnes en 1975 à 1.500 en 1987, pour retomber à 1.168 en 1991. Les deux petites paroisses arménienne (174 familles en 1991) et syrienne catholique (32 familles en 1991) ont également vu leurs populations fondre ces dernières années. “Presque tous les Chrétiens ne pensent qu’à aller vivre à l’étranger — c’est un rêve”, remarque avec tristesse un de leurs leaders.

Beaucoup de ces candidats à l’émigration sont aujourd’hui en transit, en Turquie, où plusieurs centaines d’entre eux vivent dans des conditions lamentables dans un camp, près de la frontière, à quelques kilomètres de Zakho; ou en Jordanie, où ils attendent désespérément le visa qui leur permettra enfin d’aller en Australie, au Canada ou aux Etats-Unis. Ceux qui croupissent — il n’y a pas d’autre mot — en Turquie sont des réfugiés arrivés en avril 1991, lors du grand exode, et qui n’ont pas voulu retourner en Irak. En Jordanie, leurs compatriotes vivent, relativement, dans de meilleures conditions: ce sont des Chrétiens qui ont tout vendu après la guerre du Golfe, leur maison, leurs meubles, leur voiture, mais qui n’obtiendront probablement jamais leur visa; peu à peu leurs économies fondent, et ils devront rentrer chez eux en ayant tout perdu.

 Pourquoi cet acharnement à émigrer?

“Tant que Saddam Hussain sera au pouvoir à Bagdad, les gens n’auront pas d’espoir, ils continueront de vouloir émigrer”, dit Georges , dirigeant de la communauté chrétienne de Souleimania. Les Chrétiens du Kurdistan évoquent facilement leurs problèmes avec le gouvernement de Bagdad: “Le gouvernement de Saddam Hussain considérait les Chrétiens comme des Arabes, explique le père Petros Harboli; on devait suivre les lois faites pour les Arabes, et l’on ne bénéficiait pas des avantages accordés aux Kurdes: pendant la guerre, les Kurdes pouvaient choisir d’être incorporés dans l’armée régulière, ou de l’être dans les forces supplétives, qui restaient au Kurdistan: nous, nous étions envoyés d’office à l’armée et au front… Mais si nous étions Arabes, pourquoi détruisaient-ils aussi les villages chrétiens: c’était un sort réservé aux Kurdes!” Cette inégalité s’observait dans tous les domaines: “Les Chrétiens ne pouvaient pas faire tous les métiers, ajoute le père Petros: ce n’était pas interdit, mais en fait”…

Les relations avec les Kurdes musulmans sont également conflictuelles: “Comme chrétiens, nous vivons toujours dans un état d’inégalité”, affirme le père Petros, qui rappelle qu’un chrétien peut devenir musulman, mais que l’inverse n’est pas toléré. Et si une chrétienne épouse un musulman, ses enfants sont automatiquement musulmans. Dans les écoles, on n’enseigne le catéchisme que s’il y a une majorité  d’élèves chrétiens; “s’il y a 49% d’élèves chrétiens, il n’y a pas de catéchisme, souligne le père Petros; mais s’il y a un seul musulman dans une école, le Coran est au programme”.

Chrétiens et Musulmans s’affrontent aussi pour la possession des terres: de nombreux villages chrétiens étaient autrefois exclusivement habités de chrétiens, et il n’y avait pas de problème: tout le monde savait que leurs terres appartenaient aux chrétiens. Mais peu à peu, des Kurdes musulmans sont venus habiter dans ces villages où ils travaillaient comme bergers, cultivateurs; et peu à peu la population musulmane est devenue aussi importante que la population chrétienne… Après le début du soulèvement du général Barzani en 1962, de nombreux Chrétiens ont fui l’insécurité et abandonné leurs villages, et les Musulmans ont commencé à occuper leurs terres. Ce mouvement s’est amplifié en 1970, après la signature de l’accord sur l’autonomie du Kurdistan; et en 1976, après l’effondrement du mouvement du général Barzani. Dans certaines régions où le gouvernement avait installé des familles arabes dans le cadre de sa politique d’arabisation, les villages ont été occupés par des Kurdes musulmans quand les Arabes se sont enfuis devant l’arrivée des troupes alliées en 1991. Et partout les Kurdes musulmans disent: “ces villages nous appartiennent”. Et ils cultivent les terres, que réclament aujourd’hui leurs propriétaires chrétiens vivant à Zakho ou à Bagdad.

Le père Petros Harboli s’est entretenu de ce problème avec les responsables politiques kurdes: soucieux d’avoir de bonnes relations avec les Chrétiens du Kurdistan, ceux-ci ont répondu:”Nous ferons tout notre possible pour vous rendre vos terres, mais il faut que les Chrétiens retournent dans leurs villages”. Le problème, c’est que de nombreuses familles qui ont pris l’habitude de vivre dans de grandes villes ne veulent plus retourner dans les villages: elles veulent récupérer la propriété de leurs terres, mais pas vivre au village. Et les quelques Chrétiens qui ont eu le courage de retourner dans leurs villages vivent dans des conditions matérielles très difficiles: ils campent au milieu des ruines, dans des huttes de branchages, ou sous une tente de toile en plastique, sans moyens pour reconstruire leurs maisons…

Isolés dans un monde musulman avec lequel ils ont des relations conflictuelles, les Chrétiens du Kurdistan sont d’autant plus angoissés qu’ils ont le sentiment d’être totalement abandonnés par la hiérarchie catholique: ”Nous avons un besoin vital de la solidarité de l’Eglise, dit le père Petros. Mais est-ce que le Vatican sait qu’il y a des Chrétiens ici, au Kurdistan? Le Vatican a envoyé en 1991 une délégation à Bagdad, mais est-ce que tous les Chrétiens sont à Bagdad? Qu’ils viennent voir les réfugiés dans les camps. Qu’ils viennent voir les jeunes… L’Eglise n’a pas de rôle positif. Le patriarche de Bagdad fait ce que veut le président de l’Irak; il vit dans son palais, et il ignore la situation des gens qui crèvent de faim sous des tentes: l’ancien patriarche n’est pas venu une seule fois au Kurdistan en 31 ans! Que la hiérarchie catholique — cette hiérarchie qui commence au Vatican — mais aussi l’Eglise de France, qu’elles viennent voir les villages, les villes, l’église de Beidar. Nous ne réclamons pas seulement sur le plan matériel. Nous voulons des relations, une visite: on se sent complètement abandonnés. Notre maison s’écroule, au matériel et au spirituel”…

(Croissance, Janvier 1995)

Araniles

Peu d’îles ont un aspect aussi tourmenté, aride et inhospitalier que les îles d’Aran, et pourtant ces trois îlots, qui se dressent à peine au-dessus des flots, dans la baie de Galway, sur la côte ouest de l’Irlande, ont depuis toujours été un refuge pour les hommes: difficiles à dater, les “forts”, des constructions primitives de dimensions parfois impressionnantes que l’on trouve sur les trois îles, remontent en tout cas aux premiers siècles de notre ère. Et aujourd’hui encore quelques milliers d’hommes s’accrochent à ces îlots dont l’isolement leur permet de conserver — pour combien de temps encore? — les traditions gaéliques qui se perdent de plus en plus dans le reste de l’Irlande.

Petite maison couverte de chaume

Selon une ancienne légende irlandaise, la baie de Galway formait autrefois un lac, séparé de l’Océan par une barre de terre, jusqu’au jour où, par une tempête plus violente que les autres, les flots ont tout balayé: les trois îles d’Inis Oirr, Inis Meain et Arainn — plus connues sous leurs noms anglais d’Inisheer, Inishmaan et Inishmore — sont tout ce qui reste de ce bras de terre. Géologiquement, les trois îles prolongent les escarpements des Burren, dans le comté Clare, à quelques kilomètres de l’autre côté de la baie de Galway.  La surface du sol, du calcaire ou du schiste, fracturée par des milliers de fissures parallèles plus ou moins larges, a été sculptée par l’érosion.

À certains endroits le sol est hérissé de lames acérées sur lesquelles il est difficile de marcher; ailleurs des galets s’étendent à perte de vue; ailleurs enfin on a la surprise de rencontrer de grandes dalles parfaitement planes sur lesquelles on pourrait danser… Le versant sud-sud-ouest des îles s’élève à plus de 120 mètres au-dessus des flots, tandis que le versant nord-nord-est est léché par la mer: c’est là qu’ont été construits les quelques villages des îles.

Une vie extrêmement dure de paysans pêcheurs

Un canoe avec une voile rouge

Depuis l’arrivée des premiers moines qui ont christianisé les îles au Ve siècle, la vie quotidienne n’a pratiquement pas changé jusqu’au début du XXe siècle… C’était une vie extrêmement dure de paysans pêcheurs, à la limite de la subsistance. Les historiens irlandais racontent volontiers qu’après l’arrivée de St Enda, au Ve siècle, les îles d’Aran sont devenues de “grands centres d’érudition, qui ont attiré des savants de toute la chrétienté”. Mais un coup d’œil sur les ruines de cette époque ramène les choses à leur juste proportion: les chapelles étaient minuscules, et le nombre des moines qui vivaient alors sur les îles ne dut jamais être très élevé. Au début du XXe siècle, les rares voyageurs qui venaient sur les îles depuis Dublin avaient l’impression de se retrouver à plusieurs milliers de kilomètres de chez eux, dans un monde étrange, dont les habitants, habillés de façon étrange, parlaient une langue incompréhensible, et se lançaient à la mer dans des canoës, les “curraghs”, qu’eux seuls savaient maîtriser; L’anglais était une langue inconnue; tout le monde parlait le gaélique, ou plus exactement l’irlandais, une langue qui a été parlée autrefois par tous les habitants de l’Irlande, et qui a produit une littérature très riche, mais qui n’est plus parlée aujourd’hui que par quelque 40.000 personnes, dans la “ceinture gaélique”.

Les habitants de l’île vivaient dans de petites masures de deux pièces, une cuisine et une chambre, à peine éclairées par de petites fenêtres. La cuisine comprenait toujours deux portes, l’une donnant au sud, plus protégée des vents dominants, l’autre au nord. Pendant des siècles les habitants des îles d’Aran ont vécu sans montre et ont ignoré notre façon de marquer le temps. Si le vent soufflait du nord, ils laissaient la porte du sud ouverte, et l’ombre du chambranle de la porte, fonctionnant comme un cadran solaire, leur indiquait combien il restait de temps avant le crépuscule… Si le vent changeait, les gens ouvraient la porte du nord… et ils n’avaient plus aucune idée du temps! Cela donnait lieu à des scènes assez curieuses: un visiteur, se promenant dans un village animé, avec des femmes filant sur le pas de leurs portes,  pouvait trouver toutes les portes closes et le village désert à son retour: le vent avait tourné.

Des vêtements entièrement faits à la main

Jusqu’à la veille de la première guerre mondiale, les gens s’habillaient de vêtements entièrement faits à la main: les femmes filaient et tissaient ou tricotaient la laine de leurs moutons, elles fabriquaient notamment une sorte de tweed particulièrement coloré en mélangeant de la laine teinte avec de l’indigo à de la laine ayant conservé sa couleur naturelle. Jusqu’à l’âge de 8-9 ans les garçons portaient les mêmes jupes que les filles, car les habitants des îles, très superstitieux, étaient convaincus que les fées qui enlevaient les petits garçons seraient trompées par ce stratagème. Les femmes, qui s’habillaient en général de vêtements sombres, portaient pour certaines cérémonies (enterrements) des jupes d’un rouge écarlate. Les hommes ne se séparaient jamais d’un chapeau noir, et d’une ceinture, le “criss”, très colorée, tissée par les femmes. Quand ils n’allaient pas pieds nus, les gens des îles utilisaient des “pampooties”, espèces de sandales taillées dans la peau de vache, le poil retourné à l’extérieur, et attachées à la cheville et autour des orteils. Le soir, lorsqu’ils les enlevaient, les îliens les mettaient à tremper dans un baquet plein d’eau pour que la peau reste souple. Et pendant la journée ils marchaient souvent dans l’écume des vagues, dans le même but. Autant dire que leurs pieds étaient continuellement humides… Selon des voyageurs qui les ont utilisés au début du siècle, les “pampooties” étaient parfaitement adaptés au sol de l’île, permettant de s’agripper avec les orteils aux rochers qui la recouvrent. Chaussettes, casquettes, écharpes, tout était tissé ou tricoté avec de la laine locale: les habitants des îles vivaient pratiquement en autarcie, achetant le minimum  à l’extérieur — essentiellement du “turf” (de la tourbe), transportée par des “hookers”.Plus pauvres que le reste des Irlandais

Vivant dans un pays qui, au début du XXe siècle, était le plus pauvre de l’Europe, les habitants des îles étaient beaucoup plus pauvres que le reste des Irlandais: ils ne mangeaient pratiquement jamais de viande, sauf un peu de bacon, et leur nourriture se composait de poisson frais, ou, plus souvent salé, de pommes de terre et de pain, les pommes de terre et le pain formant l’ordinaire.

À de rares exceptions près, les habitants des îles étaient d’abord des pêcheurs qui passaient la plus grande partie de leur temps en mer, à bord de frêles embarcations: les “curraghs” des îles d’Aran sont faits de toile tendue sur une armature de lattes de bois et enduite de bitume. Ce sont des esquifs sans quille, des canoës étroits, à la proue effilée, à la poupe carrée, équipés de 2 à 4 bancs, sur lesquels s’asseoient les rameurs (un par banc) et parfois un barreur. Mesurant de sept à huit mètres de long, les “curraghs” sont relativement légers et portés assez facilement par deux hommes jusqu’au rivage. S’endommageant fréquemment sur les rochers, ils sont aussi facilement réparés.

Pendant des siècles, les pêcheurs des îles d’Aran ont pêché, avec des filets ou des lignes, à bord de ces embarcations qui semblent dérisoires dès que la mer est un peu grosse. Aucune autre embarcation n’était utilisable car les îles ont été dépourvues pendant très longtemps de la moindre jetée et n’ont aucun port naturel. Les “hookers” qui assuraient le transport — du bétail, vaches et cochons, ou du “turf” — entre le Connemara, Galway et Doolin, et les trois îles, devaient être chargés ou déchargés avec les “curraghs”, ce qui donnait lieu à des scènes assez pittoresques… Tous les étrangers qui sont montés à bord d’un “curragh” par mer un peu démontée en gardent un souvenir terrifié.

Les pêcheurs doivent parfois attendre une heure avant de lancer leur canoë à la mer; profitant d’une brève et relative accalmie, ils poussent alors le canoë entre les rochers, en ramant avec une rapidité extraordinaire pour s’éloigner du rivage avant qu’une lame trop grosse ne les écrase. Quand la mer est forte, le “curragh” est parfois tellement incliné qu’une personne assise à la poupe a l’impression d’être juchée sur… une échelle! Même avec deux ou trois pêcheurs à bord les “curraghs” sont des embarcations tellement légères que la moindre faute d’un rameur la fait tourner de 90 degrés. Par mauvais temps il en faut moins pour être emporté et écrasé. Mais les marins ne redoutent pas tant le mauvais temps que le brouillard: parfois un épais brouillard recouvre toute la baie de Galway pendant plusieurs semaines avant de se dissiper. Certains pêcheurs ont eu la chance de se retrouver, épuisés mais vivants, sur la côte du Connemara. D’autres, moins chanceux, ont péri en mer dans des conditions atroces. Il n’y a pratiquement pas une famille qui n’ait un parent mort en mer.

Un dicton local résume bien l’état d’esprit des marins d’Aran: “Un homme qui n’a pas peur de la mer se noiera très vite, car il sortira en mer un jour où il ne devrait pas… mais nous avons peur de la mer, et cela ne nous empêchera pas de périr noyés”. Les accidents étaient finalement assez rares — et le plus souvent dûs à l’ivresse; mais quand une embarcation disparaissait, c’était terrible pour la famille concernée: elle perdait en même temps un père et deux ou trois de ses fils; tous les membres actifs de la famille ayant ainsi disparu, la veuve plongeait avec ses enfants dans la misère la plus totale….

Des terres façonnées par l’homme

Si les parties les plus élevées des îles sont recouvertes d’une mince couche d’humus sur lequel pousse assez d’herbe pour accueillir les troupeaux pendant l’estivage, il n’y a pas un seul champ naturel : toutes les terres cultivées, jusqu’au plus petit jardinet, ont été entièrement façonnées par l’homme, et sont le résultat du labeur de plusieurs générations de paysans. C’est en mélangeant du sable, transporté à dos d’âne, avec des algues, qu’ils sont parvenus à créer un humus assez fertile pour cultiver pommes de terre, seigle et quelques légumes. Il est difficile d’imaginer, lorsque l’on voit un paysan sarcler son lopin, que toute cette terre a été créée artificiellement, et qu’à l’origine il n’y avait là qu’une plaque rocheuse.

Après avoir appartenu aux moines des îles, les ‘terres’ ont ensuite été l’objet d’âpres luttes entre clans irlandais (les O’Brien, puis les O’Flaherty) avant de tomber sous la coupe de la couronne britannique qui les donna en fief, en 1587, à une famille anglaise, à charge d’y entretenir une force armée de 20 hommes. Jusqu’à l’indépendance (1921) c’est un droit féodal extrêmement rigoureux qui fut appliqué sur les îles. Les terres étaient divisées selon un système quaternaire très complexe, hérité du Moyen-Age. Chaque bourg des îles était divisé en 4 quartiers (ceathru), eux-mêmes divisés en ‘quartrons’ (cartur), à leur tour subdivisés en 4 parcelles appelées ‘Cnagaire’, d’une superficie d’environ 7 hectares – surface supposée être suffisante pour nourrir une famille avec une vache, son veau, un cheval et quelques moutons. Chaque parcelle était entourée d’un mur de pierre, des frontières précises séparaient chaque ‘quartron’ et chaque ‘quartier’, et seuls les vieux s’y retrouvaient dans ce système extrêmement complexe de petites parcelles séparées par des chemins étroits courant entre deux murs, les ‘boreens’.

La chasse sur les falaises

Tout appartenait au seigneur, jusqu’aux épaves de bois échouant sur les plages que les paysans venaient chercher en cachette, ou aux oiseaux se nichant dans les falaises. Depuis l’âge de la pierre jusqu’à la fin du 19° siècle, les falaises des îles d’Aran ont été exploitées presque comme des champs par les paysans qui attrapaient les oiseaux qui y faisaient leur nid ou s’y abritaient pendant la nuit : guillemots, macareux, pingouins, cormorans. Tout était bon ; la viande améliorait l’ordinaire, les plumes étaient vendues au marché de Galway ou servaient à fabriquer les matelas et oreillers des habitants des îles. Tout était braconné, car c’était une chasse réservée au seigneur des îles qui infligeait une amende d’une livre – somme considérable pour l’époque – par oiseau braconné.

C’était aussi un sport très dangereux : de nuit un homme se faisait descendre au bout d’une corde tenue par 4 ou 5 compagnons, et prenait pied sur un des rebords schisteux de la falaise, où il restait jusqu’au petit jour, attachant à une corde les oiseaux dont il venait de tordre le cou…Une bonne nuit de chasse permettait de ramener 200 ou 300 oiseaux. Il paraît que la chair des jeunes cormorans et des pingouins était particulièrement appréciée – quoique les gens s’en lassaient au bout d’un certain temps, comme l’indique un dicton local sur le ‘goût du septième pingouin’. Mais plusieurs chasseurs moururent comme ces deux hommes qui, selon une chronique locale, tombèrent de la falaise dans les flots en 1816. Un de ces chasseurs connu à la fin du 19° siècle sous le sobriquet du ‘petit Michael de Sara’, était, paraît-il, tellement connu des corbeaux qu’ils tournoyaient autour de lui de façon menaçante dès qu’il s’approchait de la falaise… Mais il y a plus de 70 ans que les derniers ‘varappeurs’ ont pratiqué cette chasse nocturne. Aujourd’hui, cormorans et macareux, guillemots et pingouins ne sont plus dérangés que par les rares touristes qui s’aventurent au bord des falaises, sans imaginer qu’il y avait des gens assez hardis et assez fous pour descendre jusqu’aux plates-formes éclaboussées par les embruns.

Le ramassage des algues

Pendant des siècles, le ramassage des algues poussant près du rivage ou ramenées par les tempêtes a occupé toute la population des îles. Ce n’était pas une activité improvisée, elle était régie par des lois extrêmement. strictes : chaque village avait des droits sur une portion de rivage délimitée par un ‘boreen’ (sentier)n ou par un relief particulier, et en mer, par des rochers émergeant à marée basse. A l’intérieur de ce territoire communal chaque famille avait son domaine propre – sauf quand les algues étaient tellement abondantes qu’elles étaient ramassées en commun : la récolte était alors répartie en tas à peu près égaux tirés ensuite au sort.

Malgré tout, les rixes étaient fréquentes; et un lieu dit de l’île d’Inishmaan porte encore le nom de ‘plage de la querelle’ ! Les algues avaient une tendance fâcheuse à dériver vers l’endroit précis qui séparait les territoires de deux villages.

La cueillette des algues était un travail exténuant : les hommes pénétraient dans l’eau jusqu’à la taille, et remplissaient d’algues de gros paniers d’osier carrés qu’ils portaient jusqu’au rivage, où ils jetaient les algues, hors d’atteinte de la marée haute. Les Aranais distinguaient une trentaine d’espèces d’algues différentes, parmi lesquelles les algues noires (gigartina stellata et chondrus crispus) qui servaient d’humus pour les jardins… et pour le traitement de diverses affections respiratoires. Les algues rouges, des espèces plus grosses (slata maria et laminaria digitata) étaient ramassées pour en extraire de l’iode: après avoir été séchées sur le rivage, puis entassées en meules, elles étaient brulées au début de l’été dans des fours construits avec de gros galets: c’était une opération délicate, il fallait entretenir le feu pendant plusieurs jours et plusieurs nuits en faisant bruler peu d’algues à la fois. Le produit de cette combustion lente, une masse ressemblant à du mâchefer– le ‘kelp’ – était vendu à des entreprises qui en extrayaient l’iode. Il y a une vingtaine d’années les habitants des trois îles ramassaient encore une centaine de tonnes d’algues qui étaient traitées dans le Connemara, puis en Ecosse, pour fabriquer un liant utilisé dans la préparation des cosmétiques ou des ice creams. Mais aujourd’hui ce n’est plus une activité assez lucrative, et personne, sauf les anciens, ne se souvient des ‘frontières’ des algues.

Le bouleversment des moeurs

Après être resté à peu près identique pendant des siècles, le style de vie des habitants des îles a peu à peu évolué à partir de la première guerre mondiale. Mais la création d’une liaison aérienne quotidienne en 1970, et surtout l’installation de l’électricité et l’arrivée des premiers postes de télévision en 1975 ont bouleversé irrémédiablement cette petite société qui vivait repliée sur elle même, et dont les mœurs ont plus changé pendant ces quinze dernières années que pendant les trois quarts de siècle précédents.

Le voyageur qui arrive aujourd’hui dans les îles n’a plus du tout le sentiment de débarquer dans un autre monde… Le temps des veillées, où les habitants d’un hameau se réunissaient chez l’un d’eux pour écouter un conteur raconter en langue gaëlique une légende ou réciter un poème épique, à la lueur des bougies ou d’une lampe à pétrole, est bien révolu. Pourtant les Aranais semblent bien réfractaires au progrès: lors d’une enquête réalisée en 1974 pour savoir combien d’habitants d’Inishmore voulaient l’électricité, 90 foyers seulement sur 300 répondirent positivement ! Aujourd’hui, évidemment, tout le monde a l’électricité et la télévision.

Plus personne ne tisse ses vêtements, et la seule jeune femme qui file la laine aujourd’hui sur l’île d’Inishmore est une jeune Irlandaise, Siobhan McGuinness, originaire des environs de Dublin, qui est venue s’installer dans un des rares cottages de l’île encore couvert de chaume. Comme les côtes françaises, les îles d’Aran sont défigurées par la construction de pavillons inesthétiques qui poussent comme des champignons, et les cottages couverts de chaume se font de plus en plus rares. L’administration, il est vrai, n’encourage pas les propriétaires à conserver un style traditionnel : comme le chaume n’est pas considéré comme un matériau permanent, ceux qui l’utilisent ne reçoivent pas les subventions accordées aux utilisateurs de tuiles ou d’ardoises.

Mais surtout, « les gens d’ici sont convaincus qu’on les a forcés à vivre dans la misère, et personne ne les empêchera de détruire leurs vieilles masures et de construire un pavillon rutilant neuf et plein de pastique », explique avec tristesse Stephen O Direain qui assiste, impuissant, à la disparition des traditions que chante encore Bridge Gillain, sa belle mère, une des dernières conteuses de l’île, âgée de 94 ans.

Le fléau de l ‘émigration

Le seul héritage de ce passé misérable qui ne soit pas rejeté par les Aranais, c’est la langue: partout, à la maison, au pub, à l’épicerie, tout le monde parle le gaëlique – et à l’école, l’enseignement se fait en gaëlique. Les trois îles font partie de la « ceinture gaëlique », cette frange qui s’étend le long de la côte ouest de l’Irlande, où le gaëlique reste la langue de tous les jours pour quelque 40.000 Irlandais ( sur une population totale de 3,5 millions). Mais les instituteurs sont inquiets : ce n’est pas tellement le sort de la langue ou de la culture gaëlique qui est en jeu, mais la survie de la population des îles.

L’émigration, surtout vers les Etats-Unis, n’est pas un fléau nouveau: il y a plus de 100 ans que les Irlandais ont découvert le chemin des Etats-Unis. Mais aujourd’hui, les jeunes des îles, qui découvrent grâce à la télévision comment on peut vivre ailleurs, supportent de moins en moins leur isolement. Ils ont tous dans leur famille un parent émigré aux Etats-Unis et qui n’en raconte que merveille: « C’et une véritable épidémie ; plus ils sont jeunes, plus ils rêvent de partir aux Etats-Unis… Evidemment, ils n’entendent parler que de ceux qui ont ‘réussi’ », dit Caobhan O Goill, directeur de la seule école secondaire des îles, à Kilronan, ajoutant: « Il y a 8 ans, j’avais 94 élèves ; je n’en ai plus que 66, et dans quelques années il ne m’en restera que 50 ».

Inishmaan, la petite île centrale, la plus négligée, n’a plus que 300 habitants, et seulement 31 enfants dans son école primaire “Nous ne pouvons même plus former une équipe de foot, c’est la fin”, dit avec tristesse un des instituteurs qui craint que l’île soit complètement abandonnée dans 20 ans.

La pêche reste (avec le tourisme pendant deux mois) le seul débouché pour les jeunes. Mais c’est « un métier sans avenir », dit un pêcheur, « les cours baissent, et le prix du carburant augmente tout le temps ». Et aucune des îles n’a un port en eau profonde. A Inishmore, la plus grande et la mieux équipée des trois, les chalutiers ne peuvent entrer et sortir du port de Kilronan qu’à marée haute, et seuls les chalutiers d’un petit tirant d’eau peuvent passer.

Il y a bien une quinzaine de petits chalutiers basés à Kilronan, mais les gros chalutiers ont comme port d’attache Galway ou d’autres ports de la côte, ce qui contribue à accentuer l’hémorragie des jeunes. A Inisheer et surtout à Inishmaan, où en l’absence de tout équipement portuaire les pêcheurs utilisent encore beaucoup leurs ‘curraghs ‘, la saison de pêche est limitée par le mauvais temps à une brève période de juin à septembre.

Pour que les îles survivent, il faudrait construire des ports ou des jetées dignes de ce nom. Mais les îles ont hérité d’un statut politique antérieur à l’indépendance: il n’y a pas de conseils municipaux, il n’existe aucun corps constitué à l’échelon des îles. Elles sont entièrement gérées par le comté de Galway dont elles dépendent et qui les a toujours considérées comme un fardeau financier… et négligées. Un certain nombre d’habitants d’Inishmore ont bien constitué un ‘conseil de développement communautaire’ – c’est lui qui est à l’origine de l’électrification de l’île – mais c’est un organisme non officiel, sans aucun pouvoir de décision.

« Si vous montez jusqu’au fort de Dun Aengus par une belle soirée d’automne au coucher du soleil et contemplez le paysage qui s’étale devant vous, jusqu’à l’Océan, tout est si beau, tout est si paisible, tout est si féérique que vous vous attendez à voir les choses et les gens du passé resurgir dans la brume », affirme sérieusement Stephen O Direain qui, après avoir vécu 20 ans aux Etats-Unis, est revenu terminer ses jours au milieu des fantômes de son enfance… Bientôt, à moins que les autorités irlandaises ne se réveillent et fassent quelque chose pour les îles d’Aran, il n’y aura plus personne pour évoquer devant les touristes les hommes et les choses merveilleuses du passé.

(Thalassa, )

TURKEY: Yesim Ustaoglu, Journey to the Sun

Yesim Ustaoglu is not a politician, nor a journalist. She is a film director but her latest work “Journey to the Sun” could hardly be more topical. Released after the capture of Abdullah Ocalan, the leader of the Kurdish armed rebellion in Turkey, and before his show trial at Imrali island, “Journey to the Sun” tells the fascinating, if improbable, story of an intense friendship between a Kurd and a Turk.

Based on a story written by Tayfun Pirselimoglu, Yesim Ustaoglu’s former husband,  “Journey to the Sun” (Gunese Yolculuk) begins with an event that marks a young Turk, Mehmet, for life. At the end of a day spent happily in Istanbul and after making a new friend, Berzan, Mehmet is travelling home by bus to keep a date with his girlfriend, Arzu. But within the space of a few seconds, life, as he knows it, collapses. Stopped and arrested at a routine police check point, he is accused of being the owner of a pistol left in a bag by another passenger, and taken off to an interrogation centre.

Yesim Ustaoglu

While held in custody, Mehmet is savagely tortured  because he is “marked” out by a dark skin; although he is a Turk, born near Izmir in western Turkey, because of his skin tone he is suspected of being a Kurd and treated accordingly. When finally released by the police, Mehmet discovers that through no fault of his own, his life has changed. A red X has been painted by the authorities on the door of the miserable dormitory he shares with other workers. Fearing reprisals  his frightened roommates tell him to leave. Shortly afterwards, he is fired from his job at the water department.

Arzu, his girlfriend, who works in a laundromat, tries to help him out, but ultimately it is Berzan, Mehmet’s friend, who finds a new job and a new lodging for the wretched Mehmet. After a long while — and this clever twist in the scenario makes the film all the more interesting — the spectator discovers that Mehmet is not the real hero of this tragic story, but Berzan, a Kurd who sells music cassettes from a push cart on Fatih square, one of Istanbul’s major tourist areas. Active in an illegal Kurdish organisation, Berzan plays hide and seek with the police until the day when Mehmet, by chance watching television, witnesses his friend being killed during a demonstration.

Yesim Ustaoglu

Remembering what Berzan told him about Zorduc, his village,  “somewhere in the East” (the word used by Turks when they refer to Kurdistan) near the Iraqi border, a village where Shirvan, his girlfriend, was waiting for him, Mehmet decides to retrieve his friend’s body and to take him home for burial. Thus Mehmet embarks on his journey to the East — to the sun — with his friend’s coffin. This second part of Yesim Ustaoglu’s film is not a “road movie” as some critics have written, but rather an exploration of the world of the dead Kurdish hero lying inside his coffin by his young Turkish friend. Berzan is dead, but he is taking us to his country — Kurdistan. What do we see? Pictures of a poor country, devastated by a hidden war. Yesim Ustaoglu mixes beautiful pictures of Kurdistan — the director of photography is Jacek Petrycky, who worked with the famous  Polish film director Kislowski — with terrible scenes of destroyed villages, intertwined with archive video newsreels of tanks patrolling the streets of Kurdish towns.

On his way east, Mehmet stops near Hasankeyf, a very famous old Kurdish town which is doomed to disappear under the water of a dam. Finally, when Mehmet reaches Zorduc, the place where he hopes to bury his friend Berzan, there is no village left,  only a few ruins rising eerily from the waters of an endless lake: the whole region has disappeared under water, and with it all memory of the heroic Berzan and Shirvan, the girl friend he longed for when living in the slums of Istanbul. The past has been obliterated. Mehmet silently unloads his friend’s coffin and watches it descend beneath the shores of the lake.

Yesim Ustaoglu was born in 1960 near Kars, in an area where most of the population is Kurdish, not far from Turkey’s border with Armenia, and went to university in Trabzon, on the Black Sea. After studying architecture, and working as an architect for ten years, she decided she wanted to make films. In 1984 her first film, a 15-minute short, “To catch a moment”, tells of the relationship of a girl, her father and her authoritarian mother over the course of a week-end. Her efforts won her a prize which included the free use of a 16 mm camera, and three boxes of 16 mm negative film. With her prize she produced her second short film, “Big Fantasy”, in 1986, about the dreams of two eight-years old children. The film was shown in children’s film festivals in Chicago and Germany.

Yesim Ustaoglu shot two more short films, “Duet” (1990) and “Hotel” (1992) before shooting her first long film, “The Trace” (Iz) (1994) — the story of a policeman who was a torturer, and had plastic surgery to start a new life. “I liked to shoot short films”, says Yesim Ustaoglu. “When you make short films, you are free; with longer films, you get involved in money problems”.

Yesim Ustaoglu is a woman who values freedom highly. For a few years she made a living running a cafe, the “Trapez”, in Beyoglu, Istanbul. And she proves her love of freedom again in “Journey to the Sun”, by far her best work. Avoiding melodrama, she shows the miserable life of Mehmet, Berzan and all their like, poor migrants from the west and the east of Turkey who flock to Istanbul, the city of their dreams, only to see their dreams of a better life shattered.  Yesim Ustaoglu has spent years walking around Istanbul, and has come to know the city better than most; she knows the slums and the garbage dumps as well as the capital’s many splendours.

“Journey to the Sun” was awarded the “Blue Angel “ prize for the best European film at the Berlin festival last February, and the “Best Film” and “Best Director” prizes at Istanbul festival in April; it also passed the keen eye of the film censor in Turkey, and consequently can be shown there.

Paradoxically, despite winning the approval of the censor, it appears Turkish distributors are scared of showing the film, especially after the upsurge of Turkish nationalism that followed Ocalan’s death sentence. And, despite the fact that visitors to the Istanbul Film Festival queued to watch the film, described as the biggest event of the entire festival, several of Turkey’s best known critics have consistently failed to review it.

(The Middle East magazine, October 1999)

IRAK:Le Baas, de la clandestinité au pouvoir

L’histoire des premières années du Baas se confond avec celle de son principal fondateur, Michel Aflak: né en 1910, le philosophe de la résurrection arabe est un chrétien grec orthodoxe, issu de la bourgeoisie damascène, qui fit ses études à la Sorbonne de 1928 à 1932.

Fils de militants nationalistes, il fonda à Paris la première Union des étudiants arabes, qui regroupait des étudiants de tous les pays arabes, et lut les classiques du marxisme, sans jamais, affirme-t-il, devenir communiste.

La “trahison” du Front Populaire

Dès le début, Michel Aflak, qui revient en 1932 enseigner l’histoire à Damas, affiche ses préoccupations nationalistes et sociales: pendant quelques années, le social l’emporte, et Michel Aflak collabore à la revue communisante Al Talia (l’avant garde); mais en 1936, il s’estime “trahi” par le gouvernement de Front populaire français, et l’on ne dira jamais assez combien l’attitude des socialistes français à l’égard du mouvement nationaliste syrien contribua à le détourner du socialisme européen, dans lequel il verra de plus en plus un mouvement “impérialiste”.

Portrait de Saddam Hussain, 1975

En 1941, pendant la tentative de Rachid Ali Gaylani pour instaurer un régime anti-britannique — et pro-nazi — à Bagdad, Michel Aflak fonde le “comité syrien pour l’aide à l’Irak”, aussi éphémère que le régime de Gaylani. La question de Palestine achèvera de faire de Michel Aflak l’idéologue d’un parti virulemment anti-occidental.

C’est en 1943 que Michel Aflak, qui a déjà été arrêté par les Français en 1939, et le sera à nouveau par les Syriens en 1948, fonde avec une dizaine d’intellectuels syriens, libanais et jordaniens soucieux de “regénérer” le monde arabe, le noyau qui devait, trois ans plus tard, créer officiellement à Damas le parti Baas.

Dès 1943, Michel Aflak et ses amis s’étaient engagés à fond dans la lutte contre la présence française en Syrie puis, au moment de l’indépendance de la Syrie, pour la constitution d’une “Grande Syrie” réunissant la Syrie, l’Irak, la Palestine et la Jordanie. Les élections de Syrie en 1947 sont également l’occasion pour le Baas d’imposer le principe du suffrage universel, avec le vote des femmes — ce qui n’est pas une petite innovation dans le monde arabe.

Mais il faudra attendre le premier congrès du Baas, en avril 1947, pour que soient rédigés les statuts et le programme du parti de la “résurrection arabe”: proclamant que la nation arabe a une “mission éternelle”, et qu’elle a “le droit naturel de vivre dans un seul Etat”, les fondateurs du Baas affirment que la nation arabe est “caractérisée par des vertus qui sont les résultats de ses résurrections successives” et que  la “patrie arabe s’étend (…) du golfe de Basra à l’océan Atlantique”. Et ils demandent à la Ligue arabe de prendre un certain nombre de mesures immédiates en vue d’unifier les forces armées, l’action diplomatique, et de supprimer l’emploi des passeports à l’intérieur du monde arabe.

Un parti “socialiste”

Sur le plan économique et social, le Baas se proclame un parti “socialiste”, les services publics, les ressources naturelles, la grande industrie et les moyens de transport étant la propriété de la nation. La propriété de la terre sera limitée à ce que chacun peut “exploiter sans exploiter les efforts des autres”. La propriété et l’héritage sont deux “droits naturels” protégés “dans les limites de l’intérêt national”. L’enseignement et la santé seront gratuits.

Tarek Aziz, 1977

Sur le plan international, les Arabes “doivent lutter de toutes leurs forces pour détruire les fondations du colonialisme et de l’occupation étrangère et pour supprimer toute influence politique et économique dans leur pays”…

En conséquence, les baasistes sont anti-britanniques, puisque la Grande-Bretagne occupe l’Egypte, la Palestine, la Jordanie, l’Irak et la Libye; anti-français, puisque la France occupe l’Afrique du Nord; anti-espagnols, puisque l’Espagne est présente au Rif; anti-turcs, à cause de l’annexion d’Alexandrette; anti-iraniens, à cause de l’incorporation du district d’Ahvaz à l’Iran, et anti-américains, à cause des interférences américaines au Proche-Orient.

Anti-occidentaux, les baasistes sont aussi antisoviétiques, et Michel Aflak, qui estime que “le communisme traite le mal par le mal”, se fera l’avocat du “non alignement”, écrivant que s’aligner sur l’un ou l’autre des deux camps en présence ne “fera que nuire aux Arabes”.

C’est aussi à cette époque que l’un des fondateurs du Baas, Salah Bitar, proposera de faire pression sur l’Occident en cessant de lui vendre du pétrole: vingt-cinq ans avant la guerre d’octobre 1973, il avait inventé l”arme du pétrole”.

Les débuts du Baas en Irak

L’apparition du Baas en Irak coincide avec la défaite de Palestine (1948) qui, pour tous les jeunes nationalistes irakiens, sonne le glas des dirigeants traditionnels et, et impose la nécessité d’une grande révolution interne, en Irak comme dans le reste du monde arabe…

On dispose de très peu de renseignements sur les débuts du Baas en Irak, et l’on sait seulement qu’il y fut introduit par quelques réfugiés palestiniens et étudiants irakiens ayant fait leurs études en Syrie, qui fondèrent la branche irakienne du Baas le 7 avril 1949.

Pendant ses trois premières années, le Baas irakien fut entièrement accaparé par des tâches internes et n’eut guère d’activité extérieure apparente. Il faut attendre 1952 pour voir le Baas participer à l’organisation de manifestations de rue contre le renouvellement de l’accord avec l’Iraq Petroleum Company en février, et à nouveau en novembre.

Et c’est seulement  en 1954 que le Baas irakien, devient, sous l’égide de Fouad Rikabi et Fayçal Khaizouran, une branche “régionale” de plein droit du mouvement baasiste “national” (inter-arabe)

Le Baas est alors assez fort pour imprimer des tracts et les distribuer dans la rue, ce qui n’est pas un maigre exploit. Pendant les 12eme et 13eme cabinets Nouri Said (août 1954 – juin 1957), la répression fut portée à son comble: Nouri Said supprima tous les partis (septembre 1954) et, après l’opération franco-britannique sur Suez (octobre 1956), gouverna avec la loi martiale. Bref, pendant toute cette période, l’une des plus sombres de l’histoire de l’Irak monarchique — à plusieurs reprises les détenus politiques furent massacrés dans les prisons par leurs gardiens (Bagdad, fin 1952, et Kout, printemps 1953), — les militants baasistes furent mis à la dure école de la lutte clandestine et de la répression.

Après la signature du pacte de Bagdad (février 1955), le Baas redouble d’activité: Nouri Said, “l’agent et le valet” des Britanniques, devient l’homme à abattre. En 1957, le Baas rejoint les autres partis de l’opposition, le parti national démocrate, le parti communiste et l’Istiqlal, au sein du “front national”.

La révolution de juillet 1958 n’a apporté qu’un très bref répit au Baas irakien: à la répression extrêmement sévère qui a caractérisé les dernières années du régime monarchique succède rapidement sous Kassem une répression aussi brutale, qui prend souvent des aspects de règlements de comptes.

Vingt ans après la révolution du 14 juillet 1958, les circonstances exactes de la chute de la monarchie n’ont toujours pas été entièrement élucidées: l’armée joua certes un rôle déterminant, et notamment les unités de blindés de Kassem (19eme brigade) et d’Aref (20eme brigade), mais on ignore encore presque tout sur les liens du “comité des officiers libres” avec les partis de l’opposition, et le Baas en particulier: mais Fouad Rikabi, secrétaire général du Baas, devait certainement être au courant du complot, car il fit partie du premier cabinet Kassem, comme ministre de la reconstruction. Sa participation, en fait, ne fut jamais approuvée officiellement par la direction nationale du parti du Baas, et si les dirigeants du Baas irakien avaient pu espérer au début que le général Kassem poursuivrait une politique “unioniste”, ils perdirent rapidement toutes leurs illusions: le 12 septembre 1958, le colonel Abdel Salam Aref est “démissionné” de son poste de commandant en chef adjoint, et en décembre, Fouad Rikabi est arrêté et jugé avec Rachid Ali Gaylani. La rupture est alors consommée entre le Baas et Kassem.

L’attentat contre Kassem

Quelques mois plus tard, c’est l’attentat du 7 octobre 1959 contre Kassem: au cours d’une fusillade en plein centre de Bagdad, son chauffeur est tué, sa voiture criblée de balles, mais Kassem est seulement blessé à l’épaule: parmi les conjurés, Saddam Hussain Takriti, l’actuel vice-président du Conseil de commandement de la révolution, et l’homme fort de l’Irak, alors un étudiant âgé de 22 ans; blessé, Saddam Hussain doit se réfugier en Syrie, imité par de nombreux autres militants du Baas, tandis qu’un certain nombre de leurs leaders sont arrêtés et jetés en prison.

La direction nationale du Baas désavouera cette tentative d’assassinat, en rappelant que le Baas a “toujours, au cours de son histoire, condamné l’assassinat politique… non seulement à cause de son respect de l’individu… mais parce que l’assassinat politique trahit un manque de foi dans la capacité des gens d’arriver à leurs fins”, thèse que Michel Aflak résumera en une formule lapidaire: “La violence n’est pas inscrite à notre programme”. Mais le Baas irakien, faisant sienne les thèses de son premier secrétaire général, Fouad Rikabi, fera toujours preuve d’un certain penchant pour la violence, sans exclure l’assassinat politique.

Ces années sont difficiles pour le Baas: après la naissance, le 1er février 1958,  de la République arabe unie, issue de la fusion de l’Egypte et de la Syrie, certains Baasistes en viennent à estimer que rien ne distinguant le baasisme du nassérisme, il n’y a pas besoin de deux mouvements distincts et, en 1960, Fouad Rikabi ira jusqu’à recommander la dissolution du parti Baas et son intégration au nassérisme.

Visant tous les deux à l’unité du monde arabe, le baasisme et le nassérisme s’opposent pourtant sur presque tous les points: au socialisme doctrinaire du Baas, Nasser oppose un socialisme pragmatique. Les Baasistes sont partisans d’une direction collégiale, de consultations entre la direction et la base: Nasser est un leader charismatique, qui impose ses décisions. Nasser est un militaire: le Baas se veut avant tout civil. Avec la naissance de la R.A.U., les Baasistes espéraient que Nasser instaurerait en Syrie un régime démocratique: il interdit les partis politiques, et recourt très vite à des méthodes policières.

Aussi le Baas syrien approuve-t-il avec Saleh Bitar le coup d’Etat du 28 septembre 1961 qui met fin à l’union syro-égyptienne, tandis que les Baasistes irakiens, qui recevaient une certaine aide des Egyptiens pour lutter contre la répression kassémite, se montrent plus réservés, et demandent le retour à l’union. De son côté, la direction nationale du Baas condamnera le coup et demandera le rétablissement de l’union, tout en l’assortissant d’un certain nombre de conditions: mise en place d’une direction collective, d’un système fédéral, autorisation des partis, et plus de démocratie. Finalement, Rikabi sera condamné et expulsé du Baas.

Malgré la répression, les scissions et les dissidences, le Baas se développe en Irak, publie quatre journaux clandestins — la conscience des travailleurs, le Socialiste, l’Union nationale des étudiants, et le Jugement des masses — s’infiltre dans l’armée, et contrôle bientot un certain nombre de syndicats et l’union des étudiants irakiens.

Le Baas et l’Union des étudiants joueront un rôle déterminant dans la chute de Kassem: après un incident mineur dans une école de Bagdad, fin décembre 1962, une grève des lycéens s’étend bientôt à tout l’Irak, puis gagne l’Université, entretenant un climat d’agitation dans tout le pays.

La mort de Kassem

Le 8 février 1963, la radio de Bagdad annonce la mort de Kassem et la formation d’un “Conseil national de commandement de la révolution”, présidé par le colonel Abdel Salam Aref: en fait, les Baasistes ont été les véritables artisans de ce coup d’Etat, mais “jeunes et inexpérimentés”, ils crurent faire preuve d’habileté en plaçant à la tête du nouveau régime le colonel Aref, héros de la révolution de 1958, qui jouissait d’un grand prestige dans tout l’Irak.

Mais très vite l’équipe baasiste se scinde en deux clans rivaux: une aile gauche, animée par Ali Saleh Al  Saadi, ministre de l’intérieur, partisan d’une socialisation immédiate, de la collectivisation des terres, et hostile à une réconciliation avec Nasser; une aile droite, animée par Taleb Chebib, ministre des affaires étrangères, et Hachem Jawad, qui succèdera à Ali Saadi à l’intérieur, partisans d’une socialisation par étapes de l’économie irakienne, et d’une réconciliation avec Nasser, tandis que les militaires — et notamment le général Hassan al Bakr, premier ministre, le général Saleh Mahdi Ammache, ministre de la défense, le général Hardane Takriti, commandant de l’aviation, — plus “pragmatiques”, forment un troisième clan, rejoignant souvent l’aile droite qui jouit du soutien de Michel Aflak.

Un mois après le 8 février 1963, un autre coup d’Etat permet au Baas syrien d’arriver au pouvoir à Damas: le Baas peut croire que son heure a enfin sonné au Proche-Orient. Mais le Baas irakien ne devait rester que quelques mois au pouvoir: profitant de la crise qui déchire le Baas irakien depuis la chute de Kassem, et culmine en octobre-novembre 1963 — envoyé en exil par la droite du Baas, Ali Saadi y est bientôt suivi par Taleb Chebib, tandis que Michel Aflak vient prendre la direction du parti à Bagdad — le colonel Aref prend tous les pouvoirs  le 18 novembre 1963, mettant ainsi fin à l’éphémère gouvernement du Baas en Irak, caractérisé par une chasse aux communistes sans précédent, la reprise de la guerre contre les Kurdes, et la rupture avec Nasser.

Pour les Baasistes irakiens les plus connus, comme Saadoun Hammadi, ancien ministre de la réforme agraire, ou Tarek Aziz, rédacteur en chef d’al Jamahira (les masses), c’est à nouveau l’exil, tandis que d’autres replongent dans la clandestinité, avec Saddam Hussain, qui sera arrêté à deux reprises, notamment en octobre 1964, mais parviendra à rester en Irak, prenant le contrôle de l’appareil de sécurité du parti.

Les militaires baasistes se montrent dans l’ensemble beaucoup plus attentistes, certains se ralliant carrément au nouveau régime, comme le général Taher Yahya, qui devient premier ministre, ou le général Hardane Takriti, qui devient ministre de la défense, tandis que le général Hassan al Bakr accepte d’être nommé ambassadeur, avant sa “mise à la retraite” d’office quelques mois plus tard.

Le retour au pouvoir

Et il faut attendre cinq ans pour que le Baas revienne au pouvoir à la suite des coups d’Etat “à blanc” des 17 et 30 juillet 1968: le général Hassan alBbakr cumule alors la présidence de la république et celle du conseil des ministres, tandis que le général Hardane Takriti reste ministre de la défense, le général Ammache devient ministre de l’intérieur, et Abdel Karim Cheikly, ministre des affaires étrangères.

Les années qui suivent vont être marquées par l’émergence de Saddam Hussain, qui ajoute à ses fonctions de secrétaire général adjoint du Baas irakien celles de vice-président du conseil de commandement de la révolution, et la mise au pas des militaires, avec l’exclusion en octobre 1970 du Conseil de commandement de la révolution des généraux Ammache (nommé ambassadeur à Moscou puis à Paris) et Hardane Takriti (assassiné à Koweit le 30 mars 1971).

Sous le tandem Hassan al Bakr — Saddam Hussain, l’Irak devait jouir d’une stabilité sans précédent (rappelons que de 1936 à 1958, il n’y eut pas moins de 8 coups d’Etat militaires en Irak) qui lui permit de nationaliser l’I.P.C (I juin 1972) et de liquider le mouvement kurde du général Barzani (avril 1975).

(Le Monde Diplomatique, supplément Irak, avril 1977)

KURDISTAN: L’Exode vers le Kurdistan des Chrétiens des villes arabes d’Irak

procession

Depuis la chute du régime de Saddam Hussein (avril 2003), plus de 5.000 familles de chrétiens vivant dans les grandes métropoles arabes de l’Irak — Bagdad, Basra, Mossoul — ont trouvé refuge au Kurdistan, dans le nord de l’Irak, une région où règnent l’ordre et la sécurité. Paradoxalement, ces chrétiens fuient des villes où ils avaient émigré il y a 30 ans, après la destruction de leurs villages du Kurdistan par les troupes de Saddam Hussein.

Tous font le même récit : ils fuient l’insécurité qui règne à Bagdad, Basra et Mossoul, les voiturs piégées, les enlèvements, et d’une façon plus générale, la persécution des chrétiens par des groupes d’islamistes fanatiques.

C’est sans doute à Basra que l’hémorragie est la plus grave: sur les quelque 2.000 familles de chrétiens qui vivaient dans la grande métropole chiite du sud de l’Irak en 2.004, il n’en reste plus aujourd’hui qu’environ 400, selon Mg Gebrail Kassab, l’évêque chaldéen de Basra. Et ceux qui restent sont les plus pauvres, qui n’ont pas les moyens de fuir.

Dr M.A. Y (bien que réfugiée au Kurdistan, cette femme médecin a demandé à n’être identifiée que par ses initiales), a quitté Basra très vite après la chute de Saddam. Elle fait un récit terrifiant sur le sort de ses collègues : “Le Dr Abdoulla Hamid, un chirurgien, vice-doyen de l’école de médecine, a été abattu sur le seuil de sa clinique par un gamin de 15 ans. Un autre médecin, le Dr Jassem Fayçal, directeur d’un hôpital, a été assassiné. Et ensuite un dentiste et un urologue! Tous étaient des musulmans… Je ne me sentais plus en sécurité, et je suis partie, en laissant tout derrière moi, ma maison, ma clinique”. Aujourd’hui elle dirige le département de gynécologie du CHU de Dohok, une grande ville du nord du Kurdistan.

A Basra de nombreux chrétiens qui géraient les magasins vendant de l’alcool ont été la cible des extrémistes islamistes. Et l’église syrienne catholique de la ville a été incendiée après la déclaration de Benoit XVI sur le Djihad…

Dr M. E, la soeur de Dr M.A. Y, vient de terminer sa spécialité à Bagdad, d’où elle est revenue en juillet dernier. Le récit qu’elle nous fait à Dohok est non moins édifiant : “Les dernières semaines, j’étais forcée de mettre un tchador pour sortir. Les islamistes avaient rasé et battu deux étudiantes qui sortaient tête nue, et affiché leur photo un peu partout sur le campus, avec l’avertissement : “Ne montrez pas vos cheveux, sinon nous vous raserons, et vous tuerons”… Personne ne sait qui fait tout cela, ajoute-t-elle, des gens pénètrent dans nos bureaux la nuit, certainement avec la complicité d’employés locaux. Qui sont ces terroristes ? Personne ne le sait, personne ne sait ce qu’ils veulent. Mais si je dis que je suis médecin, on va me kidnapper, ou me tuer, parce qu’ils pensent que je suis riche”.

tapisseries a Erbil

Réfugié à Ain Kaoua, une agglomération exclusivement chrétienne à la périphérie d’Erbil, Toma, un plombier d’environ 40 ans, raconte pourquoi il a fui en février Nouveau Bagdad, un quartier de la capitale où il vivait avec sa femme, Faiza, et leurs six enfants. “Des bandits ont essayé de kidnapper un de nos fils. D’autres bandits, des arabes aussi, nous ont menacé par téléphone de kidnapper une de nos filles. Ils ont téléphoné quatre fois. Alors nous avons fui en emportant nos meubles dans un camion”. Toma affirme qu’il ne reste plus que 300 familles chrétiennes sur les 3.500 qui vivaient auparavant à Nouveau Bagdad, un quartier “mixte”, où cohabitaient auparavant sunnites, chiites et chrétiens.

Beharé, 28 ans, réfugié dans le village de Levo, près de Zakho, aux confins turco-syriens du Kurdistan, vivait à Dora, un quartier très chaud de Bagdad où dès la tombée de la nuit chiites et sunnites s’affrontent à coup de lance-grenades. “Nous n’en pouvions plus, explique Beharé, chaque jour il y avait une ou plusieurs explosions de voitures piégées, on retrouvait des têtes décapitées. Nous sommes partis après l’assassinat de dix jeunes chrétiens qui vendaient de l’alcool”. Madeleine, sa tante, ajoute : “Nous sommes persécutés en tant que chrétiens. IIs en sont arrivés à tuer les gens d’après leur carte d’identité” !

Les chrétiens sont-ils victimes de l’anarchie générale qui sévit en Irak arabe, ou sont-ils persécutés en tant que chrétiens ? Mgr Raban, évèque d’Amadia et d’Erbil, répond prudemment : “Les chrétiens sont les victimes les plus faciles, ils n’ont pas de milices pour les protéger”. Et d’ajouter : “Les chrétiens sont victimes du commerce du kidnapping, organisé par les criminels qui ont été libérés de prison pendant les derniers jours du régime de Saddam. Et aussi de terroristes fanatiques qui procèdent à une véritable extermination religieuse, qui veulent changer la démographie. C’est une catastrophe pour tout l’Irak”. Mgr Raban est bien placé pour parler de la menace qui pèse sur la communauté : il a lui même été l’objet de menaces répétées par téléphone, par des individus très bien renseignés sur ses activités, qui l’ont appelé à multiples reprises sur son téléphone portable pour lui dire “Ou vous collaborez avec nous, ou….”

Enlèvements de prêtres

Mgr Raban

La tension est montée ces dernières semaines au sein de la communauté chrétienne d’Irak avec l’enlèvement de trois prêtres chaldéens (catholiques) et surtout avec celui d’un prêtre syrien orthodoxe (jacobite) qui s’est terminé tragiquement. C’est tout d’abord le père Raed Wachan, de Dora, à Bagdad, qui a été enlevé dans le taxi qu’il avait emprunté le 15 juillet. Séquestré pendant 48 heures, il a été battu et brûlé avec des cigarettes sur le dos et les mains. Le chef du gang l’a ensuite relaché, en lui disant : “Nous savons où vous vivez… Si vous ne nous versez pas 200.000 dollars dans les 48 heures, on ira vous chercher”. Le père Raed Wachan a été exfiltré d’urgence en Jordanie.

Un autre prêtre, le père Saad Serop, professeur au séminaire, a été enlevé à la mi-août alors qu’il circulait dans Bagdad au volant de sa voiture. Trois hommes armés l’ont arrêté en lui disant, “Changez d’auto, nous avons besoin de vous dix minutes”, et en ajoutant à l’intention de deux jeunes chrétiens qui étaient avec lui “Ramenez la voiture à l’église”. En fait de dix minutes, ils devaient le garder environ trois semaines. L’enlèvement s’était déroulé de façon “correcte”, mais ensuite le père Saad avait été sérieusement maltraité. Libéré le 10 septembre dans un état de choc, il a dû être hospitalisé.

Le 16 septembre, c’était le secrétaire du patriarche chaldéen, le père Bassel Yeldo qui était sequestré pendant 24 heures.

Mais un nouveau pas dans l’escalade de la terreur a été franchi avec l’enlèvement à Mossoul le 9 octobre du prêtre syrien orthodoxe Paulos Iskandar. L’enlèvement a été revendiqué par un groupe islamique inconnu, qui a réclamé une rançon de 280.000 Euros, et demandé au Pape de présenter ses “excuses” après ses déclarations sur le Jihad. On devait découvrir quatre jours plus tard, le 13 octobre, le corps décapité, encore vêtu de sa soutane, du père Paulos Iskandar, à l’est de Mossoul. Sa tête n’a pas été retrouvée. Il a été inhumé le lendemain, en présence de tous les évêques de Mossoul. Ce drame — pour la premuère fois, des preneurs d’otage ont osé exécuter un prêtre — a achevé de frapper de terreur la population chrétienne dont la fuite vers le Kurdistan s’accélère.

Paradoxalement, cet exode des chrétiens de l’Irak arabe vers le Kurdistan est bien accueilli par les autorités religieuses du Kurdistan et par les dirigeants kurdes. Pour les évêques du Kurdistan, qui se lamentaient de la “désertification” du Kurdistan, on assiste, comme le dit Mgr Petros Harbole, évêque de Dohok, à un “véritable printemps de mon diocèse”.

De nombreux villages chrétiens qui avaient été rasées dans les années 1960-70 revivent.

Dans tout le nord du Kurdistan, dans cette région montagneuse qui s’étend autour de Zakho, Dohok, et Amadia, le long de la frontière turque, les villages chrétiens qui avaient été rasés par l’armée irakienne sont reconstruits par le gouvernement kurde de Massoud et Nechirvan Barzani, et par le bureau de Sarkis Aghajan, le ministre des finances, un chrétien (nestorien) qui supervise et finance cette opération (la construction de chaque maison de 3 pièces revient à 17-18.000 dollars).

Abandonné depuis 30 ans par ses habitants qui avaient fui vers Zakho, Bagdad et les Etats-Unis, Sharanesh, près de la frontière turque, est à nouveau habité. Habib Issa Toma, le mukhtar (maire) du village, réfugié à Zakho, à une demie heure de route, revenait camper l’été dans son verger depuis une dizaine d’années. En novembre 2.005 il a pu s’installer dans l’une des vingt maisons reconstruites par le gouvernement kurde d’Erbil. Cinquante autres maisons sont en cours de construction dans ce village encaissé dans une magnifique vallée de haute montagne.

Hanna, une mère de quatre enfants, qui vivait dans le Nouveau Bagdad avec Akram, son mari, installateur d’antennes de télévision, est arrivée à Sharanesh le 4 juillet et se dit très heureuse de revivre dans le village de la famille de son mari. “Ici il y a la paix. On peut visiter nos voisins, et je pourrai aller à l’école” , ajoute sa fille Nermin, 16 ans. En attendant que leur maison soit terminée Hanna et sa famille campent chez des parents, déménageant tous les mois pour ne pas abuser de leur sollicitude… “Ici on est tous parents, on est tous chrétiens”, souligne Mgr Petros Harbole.

Seule ombre au tableau, pour Hanna, l’absence de travail pour son mari. La seule occupation des habitants de Sharanesh, c’est l’exploitation des magnifiques vergers qui s’étendent sur plusieurs kilomètres dans la vallée. Pour l’instant ils survivent grâce à l’aide de leurs parents réfugiés aux Etats-Unis, et à l’allocation mensuelle versée par le gouvernement kurde — environ 100.000 dinars par famille, soit 13 Euros. Mais Hanna se lamente : l’église de Sharanesh n’a pas encore été reconstruite, “et pour moi, c’est plus important qu’une maison”.

A quelques kilomètres de là, dans le village de Levo dont les premières maisons ont été reconstruites par des ONG européennes il y a une dizaine d’années, et l’église il y a cinq ans, la situation est différente : c’est à Levo qu’a été foré il y a quelques semaines un des premiers puits de pétrole du Kurdistan par la société norvégienne DNO, qui a employé des hommes du village. Souffrant du manque d’eau et d’électricité, les habitants de Levo espèrent que l’exploitation de “leur” pétrole transformera leur existence.

Ce retour des chrétiens qui ont vécu dans les grandes villes arabes de l’Irak ne se fait pas sans problèmes. Nazhat, une jeune fille de 20 ans, professeur d’anglais, avoue regretter la belle vie de Bagdad. “Cétait une ville de rêve, dit-elle. Si la situation redevient normale, je serai la première à y retourner, à pied s’il le faut. Mes amies me manquent. j’adorais faire du shopping, aller avec elles au restaurant, au théâtre… Levo (d’où sa famille est originaire) est une prison ! “. Heureusement pour elle, Nazhat doit se marier d’ici peu avec un chrétien de Zakho. Mais tous les jeunes n’ont pas cette chance.

Le problème des terres

Autre problème, plus grave, le problème des terres. Dans certains villages, comme Pechkabour, Deir Aboun, et Karaoulla, les terres ont été occupées après 1975 par des Arabes, et après 1991, quand les alliés ont créé le sanctuaire kurde (safe haven), par des tribus kurdes musulmanes — les chrétiens ne manifestant alors aucunement l’intention  

de revenir dans leurs villages. Aujourd’hui, le gouvernment kurde a fait évacuer ces villages par les Kurdes — en versant des indemnités à chaque famille kurde (de l’ordre de 10.000 dollars �par �famille) — mais les Kurdes musulmans s’accrochent aux terres.

A Pechkabour, notamment, les terres des chrétiens sont occupées par des Kurdes de la tribu des Miran, qui disposent d’appuis importants au sein du régime (un des leurs est membre du bureau politique du Parti Démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani).

A Karaoulla, sur la rive de la rivière Habour, village évacué et détruit en 1975 par l’armée irakienne, qui n’avait même pas laissé aux habitants le temps de terminer leur repas, les terres du village sont occupées d’un côté par des Kurdes musulmans, et de l’autre par des Kurdes Yézidis, venus en 1992. Le gouvernement kurde a commencé à construire une dizaine de maisons pour les chrétiens en 2.005, et 70 nouvelles maisons sont en cours de construction. “Si nous ne récupérons pas nos terres, qu’allons nous devenir ? “, se lamente le mukhtar, Hormiz Toma Moussa. Et pourtant, chaque jour arrivent de nouvelles familles de réfugiés — nous avons même assisté à l’arrivée d’une �famille qui a été réduite à camper dans une pièce de l’ancienne casemate de la police irakienne, avec l’aide du frère du chef de famille, un certain Nicolas, qui vit à Sarcelles !

Deir Aboun, sur la route de Zakho à Pechkabour, a été entièrement détruit en 1975, à l’exception de l’église. Les premières maisons du village ont été reconstruites il y a 3 ans par une ONG, les suivantes par le gouvernement d’Erbil. Cinquante maisons en cours de construction doivent s’ajouter aux quatre vingt cinq déjà construites. Plus de cent familles sont déjà revenues de Zakho et de Bagdad. Et il y a même un chrétien, Akram, qui envisage de revenir des Etats-Unis, mais se heurte aux réticences de sa femme et surtout de ses enfants, un garçon et une fille de 10 et 12 ans..

Si la vie dans ces villages satisfait les chrétiens d’un certain âge, elle pose de nombreux problèmes aux jeunes. Les jeunes chrétiens qui reviennent de Bagdad ne parlent en effet que l’arabe et le sureth (la langue des chrétiens d’Irak). Ils ne peuvent donc pas suivre des cours en langue kurde — langue d’enseignement dans la majorité des écoles du Kurdistan — ni même aller dans des écoles de la minorité chrétienne, en langue sureth, qu’ils parlent, mais ne savent pas assez pour la lire ou l’écrire (Saddam Hussein n’avait pas autorisé l’enseignement en sureth à Bagdad). Dans la vie quotidienne, tous ces réfugiés chrétiens ne peuvent pas communiquer avec leurs voisins kurdes, surtout dans les zones rurales, où le nombre de Kurdes parlant l’arabe est très limité. En conséquence, un certain nombre de jeunes chrétiens prennent le risque de retourner à Bagdad poursuivre leurs études.

Et si les spécialistes chrétiens — médecins, ingénieurs, techniciens — trouvent facilement du travail, la grande masse, ces petites gens qui vivaient à Bagdad de petits boulots ne peuvent trouver du travail dans les villages du Kurdistan et ils y mènent une vie d’assistés, survivant grâce aux allocations du gouvernement kurde et à l’aide de leurs parents qui ont émigré à l’étranger — rien qu’aux Etats-Unis, il y aurait 250.000 chrétiens irakiens dans l’état du Michigan, 50.000 en Arizona, et 30.000 en Californie.

Isolés linguistiquement des Kurdes qui les ont accueillis, ces réfugiés chrétiens, traumatisés par les crimes des extrémistes musulmans de Bagdad, Basra et Mossoul dont ils ont été les témoins et parfois les victimes, sont aussi manipulés par la propagande du mouvement nationaliste assyrien, basé aux Etats-Unis, qui tente de faire revivre le mythe de la nation assyrienne. “Nous les chrétiens, nous avons une histoire, assène un chrétien de Bagdad réfugié dans le village d’Arraden, près d’Amadia. Il y a 2.000 ans, il n’y avait pas de Kurdes ici. Nous étions trente millions. Aujourd’hui, nous ne sommes pas un million. Où sont passés les autres ? Les Kurdes prétendent que la terre leur appartient, leur nombre augmente sans cesse”. Et de conclure : ” Les chrétiens n’ont pas de futur en Irak, même les enfants vous le diront. Aujourd’hui les chefs kurdes construisent des maisons pour nous, pour donner une bonne image d’eux. Mais l’extrémisme viendra, insidieusement, comme à Basra. On ne peut pas contrôler l’influence des extrémistes, on ne peut pas l’arrêter. On ne peut pas changer l’islam : un jour ils vous appellent “mon frère”, le lendemain ils vous tuent’.

Le plus étonnant, c’est que le réfugié chrétien qui prononce cette diatribe le fait dans une maison qui lui a été donnée par un gouvernement kurde, présidé par un premier ministre musulman, Nechirvan Barzani, dont le ministre des finances, Sarkis Aghajan est un chrétien qui gère l’aide financière aux réfugiés chrétiens, une aide considérable, bien plus importante que celle qui est fournie aux réfugiés musulmans. C’est ainsi que les quelque 15.000 familles de kurdes musulmans qui ont fui Mossoul depuis le début des troubles ne bénéficient d’aucun programme gouvernemental de construction de logements.

Interrogé sur les motivations des dirigeants kurdes, Mgr Petros Harbole estime qu’il ne faut pas négliger d’éventuelles pressions des dirigeants protestants américains et de la diaspora kurde sur les chefs kurdes. Ni leur désir de faire venir une population par définition hostile à la propagande des mouvements islamistes. Un responsable kurde ajoute que ces réfugiés chrétiens sont les bienvenus au Kurdistan parce qu’il y a dans cette communauté une élite — des médecins, des ingénieurs, des techniciens — qui fait défaut au Kurdistan. Il convient que cette assistance a aussi pour but de couper court à la propagande du mouvement nationaliste assyrien. Et avec une pointe d’humour typiquement kurde, il conclut que les chefs kurdes ne peuvent tirer que des avantages de la présence d’une minorité… pas susceptible de faire un coup d’état.

(Le Monde 2, N°141, 28 Octobre 2006)

The Long March of the Kurds

cover 40

It is with these unique documents – some 130 articles published in the major international press and 25O often previously unseen photos – that a pair of reporters, a photographer and a journalist, publishing their reportages under the name of Chris Kutschera, have retraced 40 years of Kurdish history.

These 40 years, from 1971 to 2011, cover certain major episodes in the history of the Kurdish movement, from the struggle waged by general Barzani in his Hamilton road bastion to the quasi-independence of an Iraqi Kurdistan on the brink of becoming an oil emirate, along with the combat of the Iranian Kurds against the Islamic regime in Tehran and the epic tale of Abdullah Ocalan and the Kurdistan Workers’ Party in Turkey. Presented with notes that situate them against the background of the period and that of the authors’ journalistic career, these documents are essential keys to an understanding of the struggle of a people numbering over 30 million to have at last its own State.

Chris Kutschera has already published several books on Kurdistan and the Kurds: Le mouvement national kurde (1979), Le défi kurde ou le rêve fou de l’indépendance (1997), Le Kurdistan, guide littéraire (1998), Le livre noir de Saddam Hussein (2005), Kurdistan Stories (2007).

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FRANCE IRAK : Une idylle sans faille

1 L’Engagement

Saddam Hussein

C’est d’abord l’histoire d’une percée française sur une chasse gardée des Britanniques: depuis que ceux-ci en reçurent le mandat en 1922, l’Irak n’avait pratiquement pas d’échanges avec la France quand Bagdad rompit les relations diplomatiques avec Paris à la suite de l’expédition de Suez (1956).

Après la révolution du 14 Juillet 1958, Kassem fait des ouvertures à la France, qui hésite. Déçu, Kassem se tourne vers l’URSS, se retirant en Mars 1959 du Pacte de Bagdad.

La fin de la Guerre d’Algérie et l’indépendance de ce pays lèvent un très gros contentieux dans les relations bilatérales: en Janvier 1963 Kassem rétablit les relations diplomatiques entre Paris et Bagdad, déclarant: “Entre nous et le peuple français il existe des liens que rien n’aurait dû altérer”. Un accord de coopération culturelle et technique est alors signé.

Très vite les relations se développent: la France, qui était le 23° fournisseur de l’Irak en 1963, devient son 13° fournisseur en 1966, quand Adnan Pachachi, ministre des affaires étrangères, est reçu à l’Elysée, et passe au 5° rang en 1968.

1967 marque le premier grand tournant dans les relations franco-irakiennes — comme, d’ailleurs, avec le reste du monde arabe. Quelques jours avant le conflit israelo-arabe, De Gaulle avait en effet mis en garde les Israeliens contre une reprise des hostilités. Et, aussitôt après, il proclame l’embargo sur les livraisons d’armes aux pays du champ de bataille — et en premier lieu Israel. Cette attitude vaut à la France un traitement privilégié: dès le 26 Juin, le gouvernment irakien autorise la Compagnie Française des Pétroles (CFP) à réutiliser les pipelines irakiens, tandis qu’il maintient l’embargo sur les fournitures de pétrole à la Grande Bretagne, aux USA et à la République Fédérale Allemande.

En Juillet 1967, l’Irak demande à la France de prendre la relève des intérêts britanniques et américains en Irak. Et le 19 Septembre 1967 un accord commercial est signé.

Le général Aref veut confier à la CFP le soin de développer l’exploitation des gisements de pétrole de Roumeila, dans le sud de l’Irak. Mais la CFP hésite et cède devant les pressions américaines. Finalement, l’Irak confiera à l’URSS le soin d’exploiter les gisements de Roumeila — sauf sur un secteur délimité qui sera confié à ELF-ERAP.

Le 3 Février 1968, ERAP signe avec l’INOC (Iraqi National Oil Company) un contrat qui fait de la compagnie française un “contracteur général”. ERAP est autorisé à procéder à l’exploration sur quatre blocs d’une superficie totale de 10.800 Km2, dans des conditions assez draconiennes: 55% de cette superficie doivent être rendus au bout de 3 ans, et au bout de 6 ans ERAP ne conservera plus que la zone d’exploitation.

En cas de découverte un nouveau contrat de 20 ans sera signé. ERAP avance l’argent pour la mise en exploitation du gisement: ERAP sera remboursé sur le cash flow. En aucun cas l’Irak ne devait débourser d’agent. Pour lui, il n’ avait qu’un manque à gagner éventuel sur ses revenus. Pour ERAP, un droit d’achat de 30% de ce qui sera exploité.

Et du 7 au 10 Février 1968, le chef de l’Etat irakien, le général Abdel Rahman Aref, fait un voyage officiel en France, où il tente, sans succès, d’acquérir des Mirage.. Mais ce personnage falot devait être renversé quelques mois plus tard, en Juillet 1968 et c’est avec le Baas que se développeront véritablement les relations franco-irakiennes.

En 1969, la France participe pour la première fois à la Foire Internationale de Bagdad. En 1971, une mission économique française dirigée par Mr Gorse vient à Bagdad. Le climat des relations franco-irakiennes est alors alourdi par le contentieux avec ERAP: Très vite, étant donné l’évolution du contexte pétrolier international, le contrat avec ERAP avait perdu son aspect “révolutionnaire”. Après avoir investi plus de 30 millions de dollars en 1972 ERAP trouve que ce pétrole lui revient trop cher pour permettre une commercialisation profitable. Et après plusieurs années de négociations, l’accord se conclut par une “séparation à l’amiable” en Juillet 1977.

La nationalisation de l’Iraq Petroleum Company (I.P.C) le 1 Juin 1972 marque le second tournant dans les relations franco-irakiennes.

Pendant les mois de crise qui ont précédé la nationalisation la France a joué un rôle modérateur: le gouvernement français a vu dans la décision de l’I.P.C de diminuer de 40 pour cent ses enlèvements pétroliers une évidente mesure de représailles des Britanniques et des Américains après l’accord irako-soviétique de la mi-avril sur la commercialisation du pétrole de Roumeila. Après l’ultimatum irakien du 17 mai, la France s’efforce d’inciter les intéressés à trouver un terrain d’entente.

Saddam et Kossyguine

Aussi, aussitôt après la nationalisation, Bagdad suggère au gouvernement français d’ouvrir des négociations pour “préserver les intérêts français”. Le gouvernement français est très embarrassé, car un refus serait interprété par les Irakiens comme une preuve de sa “collusion” avec les “impérialistes”. Et la CFP tire le tiers de son approvisionnement de l’Irak, alors que pour les Anglais ou les autres membres du consortium, l’Irak ne représente que le 1/10 ou le 1/20 de leurs ressources.

La France peut-elle faire pour autant cavalier seul? Cela lui est difficile, car la CFP travaille avec les autres membres du consortium (Royal Dutch, BP, Standard Oil of New Jersey, et Mobil) dans de nombreux pays où elle a des gisements, notamment dans les Emirats du Golfe Persique.

Le président de la CFP, René Granier de Lilliac, ne cache pas qu’il est devant un dilemme, et se montre partagé entre “son souci permanent d’une solution générale” (et donc pour ses associés) et la “défense des intérêts français en cause” (et ceux de la CFP en particulier…).

La position de la France est manifestement très délicate: après la nationalisation de l’IPC, une délégation de dirigeants de banques franco-arabes va à Bagdad étudier les moyens d’aider financièrement le gouvernement de Bagdad. Parmi ces banques, il y a l’UBAF dont le capital est détenu à 40% pat le Crédit Lyonnais) et la FRAB-BANK (dont la Société Générale détient le 1/4 du capital). Cette mission est interprétée comme un aquiescement officieux de Paris aux propositions de Bagdad. Les réactions de la presse britannique sont aussitôt très violentes: “La France change de camp” titrent les journaux de Londres.

De son côté, le régime irakien attribue une certaine cote d’amour au régime du président Pompidou, continuateur de De Gaulle. Après l’échec des négociations avec l’IPC, en Février 1972, Saddam Hussein avait fait un voyage secret à Moscou, qui avait débouché sur la signature d’un traité d’amitié et de coopération, à Bagdad, le 9 avril 1972. Mais celui qui n’est encore qu’un “jeune loup” et que le N°2 du régime irakien veut en même temps briser le front pétrolier occidental et éviter d’être astreint à un tête à tête trop exclusif avec le camp socialiste.

Les vicissitudes de la politique intérieure irakienne devaient avoir des répercussions durables sur l’avenir des relations entre Paris et Bagdad. En effet, le vice-président Ammache ne voyait dans la France qu’un “tremplin” vers la Grande Bretagne et la République Fédérale Allemande. Mais il devait être limogé, et envoyé comme ambassadeur en URSS.

Saddam, qui venait de montrer son habileté à se débarrasser de ses rivaux éventuels, voyait, lui, dans la France, le “pôle” autour duquel devaient se regrouper les autres pays de la Communauté Européenne pour élaborer des relations spéciales — et plus équitables — avec le monde arabe.

L’ambassadeur de France à Bagdad, Pierre Cerles, spécialiste du monde soviétique, joue un rôle important dans le développement des relations franco-irakiennes. C’est lui qui remet à Saddam Hussain en décembre 1971 une invitation officielle à venir en France. Le premier voyage de Saddam Hussein, à la mi-Juin 1972, devait permettre aux deux partenaires de préciser leurs positions. D’entrée de jeu, Saddam Hussein déclare à son arrivée à Paris, le 14 Juin 1972, “nous ne sommes pas ici pour demander des armes, mais pour asseoir les relations franco-arabes sur des bases solides”.

Chaban-Delmas, le premier ministre français, répond en mettant l’accent sur… les échanges linguistiques et culturels!

Saddam et Hassan al Bakr

Piqué au vif, Saddam réplique:

“Pour notre part, l’amitié est indivisible. Elle devrait se traduire non seulement sur le plan culturel, mais dans tous les domaines: économiques et politiques en particulier…” Après s’en être pris à l’Amérique, à l’Angleterre et à l’Allemagne qui ont voulu imposer à l’Irak des accords “léonins”, Saddam Hussein ajoute: “Nous ouvrons notre porte à la France, et nous l’invitons à tirer avantage de l’occasion que nous lui offrons. Ce serait tout autant votre intérêt que le notre”.

Saddam propose-t-il à la France un accord comparable à celui qu’il vient de signer avec l’URSS? On sent, à Matignon, beaucoup de réticences… Beaucoup de choses dépendront des décisions que la France prendra à l’égard du cartel des compagnies pétrolières.

Saddam Hussein a un entretien décisif à l’Elysée avec le président Pompidou le 15 Juin. Et son séjour à Paris se termine le 18 Juin avec la signature d’un accord qui privilégie la France par rapport à ses partenaires de l’IPC: elle pourra en effet enlever pendant 10 ans la part de brut (12 millions de tonnes) à laquelle elle avait droit avant la nationalisation, et ce à un prix relativement avantageux. Par ailleurs, l’Irak bénéficiera de l’assistance de la France “pour la réalisation de projets industriels et la mise en valeur des ressources naturelles”. Mais Saddam Hussein repart sans avoir signé de traité.

L’année suivante, en 1973, l’Irak parviendra à un accord avec les membres de l’IPC sur le montant des indemnités devant compenser la nationalisation de la Compagnie.

Le rapprochement franco-irakien était donc déjà très net quand, en avril 1973, Michel Jobert devient le ministre des affaires étrangères du président Pompidou. On oublie un peu aujourd’hui que pendant ces années 1969-1973, le ministre des affaires étrangères du gouvernement français était Mauriche Schumann, et que la politique arabe de la France était l’oeuvre de l’Elysée, de Pompidou.

Avec Jobert, elle prend véritablement son essor. Le 9 Février 1974, le nouveau ministre des affaires étrangères du gouvernement Messmer est à Bagdad, après avoir fait la tournée des principaux pays du Proche-Orient. Michel Jobert écrira plus tard:

“Mon rôle était de développer une politique à long terme, ouvrant les pays du Proche-Orient… traditionnellement tournés vers la culture et le commerce anglo-saxons, à nos industriels, nos commerçants et nos professeurs. Il fallait établir un dialogue, à peine ébauché, être présents, inspirer confiance et donner à la politique suivie par la France depuis 1967 la perspective industrielle et culturelle qui lui manquaient totalement. Elle n’avait eu jusque là qu’une interprétation purement politique”.

En l’accueillant à Bagdad, Saddam Hussein déclare à Jobert: La France est un partenaire idéal, “Vous ne nous menacez en aucune manière, et vous ne menacez en rien ceux qui nous environnent”.

Et pour la première fois, on parle armements, même si, officiellement, il n’en a été question que de façon générale.

Dans le domaine civil, les exportateurs français ont des plans ambitieux dans les branches suivantes: industrie lourde, pétrochimie, cimenterie, usines de textiles, papier, oléoducs.

Mais Jobert a aussi des projets politiques: à Bagdad, il propose d’organiser une conférence mondiale sur l’énergie, réunissant consommateurs et producteurs, et surtout, il lance le projet de “dialogue euro-arabe”.

La réaction isréalienne, après le voyage de Jobert, est violente: “La France vient de liquider complètement l’indépendance de sa politique en échange du pétrole arabe”, écrit le journal israelien Davar.

Quelques jours après la visite de Michel Jobert, une délégation économique de 45 personnalités des affaires françaises, conduite par Habib-Deloncle, président de la chambre de commerce franco-arabe, arrive à Bagdad pour une visite de 5 jours. Et le 14 Mars 1974, un accord de coopération économique et technique est conclu entre la France et l’Irak. Il prévoit notamment la réunion annuelle d’une commission mixte.

Mais la mort du président Pompidou le 2 avril 1974 devait entraîner le départ de Michel Jobert de son bureau du Quai d’Orsay — le 28 mai suivant.

En Décembre 1973, l’Irak avait signé avec le Creusot Loire un contrat de 600 Millions de francs lourds pour la construction d’une aciérie à Khor Zubair, dans le sud, près de Basrah. En Octobre 1974, Le Creusot Loire signe un nouveau contrat comportant:

-la construction d’un réseau d’adduction d’eau de 40 Kms.

– la construction de deux unités de production d’éponge de fer

– des équipements portuaires.

La première installation de concentration de minerai de fer devait avoir une capacité annuelle de 400.000 tonnes/an, et approvisionner le complexe sidérurgique de Khor Zubair. La deuxième unité, avec une capacité de 750.000 tonnes/an, était detinée à l’exportation.

Avec ce contrat — qui,pour la première fois atteint le chiffre d’un milliard de Francs lourds — s’ouvre l’ère de Jacques Chirac et des contrats “fabuleux”. Indéniablement, le premier ministre du nouveau président, Valéry Giscard d’Estaing, et Saddam Hussein, qui n’est encore que le N°2 irakien, avaient beaucoup de choses en commun.

Ce que Chirac aimait dans Saddam Hussein, c‘était le nationaliste ombrageux qui voulait construire son pays, forger une nation. Son souci d’indépendance à l’égard des blocs, américain ou soviétique, ne pouvait que séduire le gaulliste intransigeant qui était devenu le premier ministre de Giscard d’Estaing.

“A la hussarde, Chirac fera sortir Saddam du ghetto”, disent aujourd’hui des diplomates français qui ont un peu tendance à oublier l’oeuvre de ses prédécesseurs.

C’était d’autant plus exagéré que les évènements — la guerre d’Octobre 1973 et le quadruplement du prix du pétrole — vont eux aussi contribuer à développer les relations franco-irakiennes: alors que les exportations françaises ne couvrent que 10% des importations de pétrole, la presse française découvre que l’Irak consacrera en 1975 trois milliards de dollars au développement de son industrie: “Cette somme représente à peu près le déficit de la balance de la France en 1974”. Désormais, l’Irak est un pion majeur sur l’échiquier diplomatique français…

Précédé par un bref voyage de Christian Bonnet, son ministre de l’Agriculture, qui signe un accord de coopération agricole à Bagdad, le 4 Novembre 1974, Jacques Chirac fait son premier voyage à Bagdad pendant les premiers jours de Décembre 1974. C’est aussi le premier voyage d’un premier ministre français en Irak.

L’ironie du sort veut qu’en se rendant à Bagdad, Chirac réponde à une invitation qui avait été adressée deux ans plus tôt par Saddam Hussein à son grand rival — Jacques Chaban-Delmas.

D’emblée, l’entourage du premier ministre français souligne qu’il s’agit d’un voyage à “dominante économique”. Et à son retour à Paris le 3 décembre 1974, les bureaux du premier ministre font état de contrats fabuleux d’un montant total de 15 milliards de Francs, comprenant notamment la construction par Pechiney d’une usine d’aluminium (400 millions de francs), la construction d’un hôpital militaire de 1.600 lits (800 millions de francs), celle d’un complexe pétro-chimique dans la région de Basrah (3,5 milliards de francs), mais aussi un réseau de télécommunication par câbles, la construction de deux usines d’assemblage par Peugeot et Saviem, et divers projets de coopération. Enfin l’Irak achèterait des Airbus .Ces contrats seront “probablement” signés lors de la visite que devait faire en Février suivant Norbert Segard, secrétaire d’état au commerce extérieur.

Selon l’entourage de Jacques Chirac, l’Irak, qui était sur le point d’adopter le système de télévision allemand PAL va adopter le système français SECAM, présentant cette décision comme un “cadeau” du vice-président irakien à son invité.

Il pouvait se le permettre, car si les media français sont plus discrets sur ce contrat, la France lui vend aussi des armes, et notamment 40 hélicoptères Alouette qui sont utilisés contre les Kurdes. (Voir CK, le chapitre Un Etat contre les Kurdes)

Visiblement conquis par Saddam Hussein — malade, le président irakien Hassan al Bakr ne pourra le recevoir — Jacques Chirac va jusqu’à faire un éloge surprenant du régime irakien, déclarant que “le nationalisme au meilleur sens du terme, et le socialisme comme moyen de mobiliser les énergies et d’organiser la société de demain sont deux sentiments très proches du coeur des Français”.

Dans une tribune libre, l’écrivain Claude Roy ne pourra s’empêcher d’ironiser de façon cinglante sur ce soudain attrait de Jacques Chirac pour un “socialisme” qui fait “bouillir la marmite”.

Le plus étonnant, c’est que de son côté Saddam Hussein éprouve une véritable amitié pour Jacques Chirac, allant jusqu’à lui téléphoner à l’improviste, dérangeant un interprète au milieu de la soirée, pour consulter Jacques Chirac sur les sujets les plus divers.

Quelques semaines plus tard, l’Irak signe avec la France un accord de coopération nucléaire.

Au mois de Mars 1975, Saddam Hussein en route pour la réunion de l’OPEP à Alger, au cours de laquelle il se réconciliera de façon spectaculaire avec le Chah d’Iran, fait une brève escale à Paris, où il est reçu à déjeuner par Jacques Chirac.

Les relations entre les deux pays sont excellentes, les deux hommes d’état ayant noué des liens personnels assez exceptionnels.

Mais lorsque le vice-président Saddam Hussein vient pour la deuxième fois en France en visite officielle, le 5 Septembre 1975, en passant tout d’abord le week-end avec Chirac, en Provence, on se demande à Paris si le chiffre de 15 milliards de francs de contrats avancé par Jacques Chirac à son retour de Bagdad n’est pas le fruit d’un “amalgame quelque peu exagéré entre le sûr, le probable et l’éventuel”, et si la perspective de contrats “fabuleux” ne risque pas de déboucher sur de cruelles désillusions: finalement, le montant total des contrats signés en 1975 s’élèvera peut-être à 2 milliards de francs.

Ce dur retour à des réalités beaucoup plus modestes s’explique, d’une part, par le fait que le pactole pétrolier irakien a des limites. D’autre part, l’insuffisance des infrastructures irakiennes freine considérablement le développement du pays. Mais surtout, la France doit désormais faire face à une concurrence étrangère qui se fait de plus en plus âpre. Les Allemands, qui viennent de rétablir leurs relations diplomatiques avec l’Irak, font une rentrée en force, devenant le premier fournisseur, avec 1,5 milliard de francs d’exportations à destination de l’Irak.

Cela n’empêche pas Jacques Chirac d’accueillir Saddam Hussein le 5 Septembre 1975 à Orly comme un “ami personnel” pour lequel il a non seulement de la “considération” mais “de l’affection”. Le Premier ministre français ajoutera, au cours du séjour de Saddam Hussein à Paris, que “la France a une politique qui n’est pas seulement dictée par l’intérêt, mais par les élans du coeur”.

Mais le 9 Septembre 1975, au cours de sa visite au centre nucléaire de Cadarache, le vice-président irakien signe un accord de coopération nucléaire, qui porte sur la construction d’un centre de recherches nucléaires d’un milliard et demi de francs, doté d’un réacteur expérimental de type Osiris, fonctionnant à l’uranium enrichi. Cet accord, d’un montant de 1,45 milliard de francs, devait permettre à Bagdad de construire le centre de recherches nucléaires de Tamouz, où devaient être formés plusieurs centaines de techniciens. Mais ces réacteurs nucléaires seront bombardés par l’aviation israelienne en pleine guerre Iran-Irak, le 7 Juin 1981, juste avant leur chargement en combustible radioactif. (Voir Israel’s Attack against Osiris, Iraq’s Nuclear Reactor, par Erik Pierre, dans L’Irak de la Crise au Chaos, sous la direction de Kenneth Brown, Ibis Press, Paris 2004)

L’ampleur de la coopération nucléaire franco-irakienne — qui se fait malgré les réserves du ministre des Affaires Etrangères de l’époque, Jean Sauvagnargues — demeure un secret d’état, mais tout indique qu’elle est allée beaucoup plus loin qu’on ne veuille l’admettre. Le général Gallois, expert en la matière, rappelle les déclarations de Saddam Hussein, affirmant à sa sortie de l’Elysée qu’à la suite de l’entretien qu’il avait eu avec le chef de l’état français, l‘Irak “sera la première puissance atomique du Croissant fertile”, déclaration confirmée par la signature d’accords avec Framatome. “La France a souhaité que l’Irak devienne une puissance nucléaire, je suis allé faire des conférences à Bagdad sur la stratégie nucléaire, j’ai eu Saddam Hussein pour élève”, conclut le général Gallois, en s’élevant contre le “cynisme” de la France qui s’associera par la suite aux USA pour bombarder l’Irak (en 1991).

Après la visite de Saddam Hussein à Paris, la presse française revient sur le fait que les grands contrats irakiens n’ont finalement été que des “mirages”: on ne parle plus des Airbus, l’hôpital est dans les cartons, il n’y a rien de nouveau au sujet de l’usine d’aluminium, le contrat du barrage de Mossoul n’est pas signé. Quant au complexe pétro-chimique de Basrah, un consortium d’entreprises françaises dirigé par Le Creusot Loire fait une soumission de 8 milliards de francs lourds: “C’est beaucoup trop cher”, disent les Irakiens.

En fait, les exportations françaises à destination de l’Irak vont prendre un nouvel aspect — l’accent étant mis sur les livraisons de matériel militaire. En décembre 1975 une mission militaire irakienne vient en France. Pour la première fois, il est question de matériel destiné à l’armée de l’air irakienne.

Le mois suivant, c’est autour de Jacques Chirac de faire un bref voyage à Bagdad — en fait, il s’agit d’une brève escale au cours d’un voyage en Inde. Escorté par son ministre du commerce extérieur — Raymond Barre — Jacques Chirac arrive le 27 janvier 1976 à Bagdad, dîne avec Saddam Hussein, poursuit ses entretiens avec lui tard dans la nuit, avant de les reprendre au petit déjeûner. Chirac offre à Saddam Hussein une dague de chasse du 18° siècle. Quant à Saddam Hussein, il offre à Chirac… un palmier en or. Mais après cette rencontre leur porte-parole se refuse à toute déclaration. Les discussions ont-elles porté sur d’éventuelles ventes d’armes? Silence.

A la mi-mars 1976, le général Grigaut, chef d’état-major de l’armée de l’air française fait une visite officielle en Irak. Fin Mai 1976, Raymond Barre revient à Bagdad pour une visite de trois jours. Ce sera sa dernière visite comme simple ministre du commerce extérieur. En Septembre 1976, c’est autour d’Adnan Hussein, ministre irakien du plan (il sera exécuté en 1979) de venir en France pour négocier — c’est alors officiel — l’achat de Mirage.

Il faudra attendre un an pour que ces négociations se concrétisent: Raymond Barre revient à Bagdad les 25 et 26 juin 1977 — il est alors premier ministre. L’ironie du sort veut que ce soit le successeur et rival de Chirac qui recueille les fruits de ses contacts personnels avec “son ami” Saddam Hussein.

Sur le plan politique, les Irakiens éprouvent des inquiétudes après le départ de Chirac de Matignon, craignant que Giscard d’Estaing n’infléchisse la politique étrangère française dans une direction plus “atlantiste” — plus pro-américaine.

Au début de l’année, Guiringuaud, le ministre des affaires étrangères, est allé en visite officielle en Syrie, mais pas en Irak. Les relations syro-irakiennes sont très mauvaises, et les Irakiens ont été irrités par les déclarations de Guiringuaud, qu’ils jugent trop favorable à la Syrie.

De même, Guiringuaud est allé en voyage officiel en Israel.

Mais Raymond Barre rassure Saddam Hussein, et le 7 Juillet 1977 on annonce que l’Irak va acheter pour 7 milliards de francs de matériel militaire fançais, dont, notamment, 72 Mirage F-1 (un contrat portant sur l’acquisition de 36 Mirage est signé) équipés de missiles Magic, des hélicoptères Puma, des blindés AMX; l’Irak achètera également à la France (Thomson) un système de couverture aérienne (1 milliard de francs pour la première phase).

Le général Adnan Khairallah, ministre de la défense, vient souvent à Paris pour négocier ces divers contrats. Mais en fait les vrais négociateurs sont Adnan Hussein, le ministre du plan, et des militaires moins connus, comme le général Chenchel, chef d’état-major inter-armes, le chef d’état-major de l’armée de l’air, le général Habib Shaban al Takriti, et le brigadier général Kahtane al Azzawi, qui aurait demandé, selon certaines sources, une commission de… 30% pour le contrat des Mirage F-1.

En Juin 1978, Yvon Bourges, ministre français de la défense, fait un voyage officiel à Bagdad (22-25 Juin). A la fin de son séjour Bourges déclare: “Ma visite en Irak n’a pas été marquée par la conclusion de nouveaux marchés d’armes. Cette visite m’a toutefois permis de préciser les besoins de l’armée irakienne et de présenter des propositions”.

Assez étrangement, les relations particulières qui s’étaient développées entre Chirac et Saddam Hussein n’ont pas été compromises par le départ de Chirac de Matignon: Raymond Barre saura à son tour trouver le registre lui permettant d’avoir un excellent contact personnel avec le vice-président irakien.

Le premier ministre français, qui a longtemps été, il ne faut pas l’oublier, professeur à la faculté de droit, est séduit, selon un diplomate français, par “la volonté d’apprendre” de Saddam Hussein. Il est aussi très favorablement impressionné par sa “réussite”. Au début de leurs contacts, Barre n’était que ministre du commerce extérieur, et Saddam Hussein vice président. Ultérieurement, Barre devient premier ministre, mais il est heureux, au cours de ses entretiens avec Saddam, de pouvoir, dans son attitude favorite, les mains croisées sur les genoux, répondre à toutes les questions de son interlocuteur irakien sur les relations est-ouest, sur la politique pétrolière, etc. Lorsque Saddam Hussein deviendra président de la république, en Juillet 1979, Barre n’en éprouvera que plus de sympathie pour son “élève” qui a réussi.

Le 31 Juillet 1978, les relations franco-irakiennes sont troublées par un grave incident :à la suite d’une prise d’otages dans les locaux de l’ambassade d’Irak à Paris les membres du service de sécurité irakien tirent sur… les policiers français, et tuent l’un d’eux.

Quelques mois plus tard, voulant “décrisper” les relations franco-irakiennes, Saddam Hussein fait inviter une quarantaine de journalistes français en Irak, en Octobre 1978, et déclare: “Les relations avec la France doivent être différentes et exemplaires”. Il lance aussi un avertissement: “Nous devons avoir un niveau convenable de fournitures militaires en provenance de la France. Si la France met son veto, nous reviserons notre attitude”.

Apparemment son appel est entendu, car quelques jours plus tard on annonce la vente à l’Irak de missiles français air-mer AM 39, qui seront montés sur des hélicoptères lourds Super-Frelon.

L’année 1979 verra se multiplier les voyages de délégations françaises en Irak. Comme le remarque la presse française, “les membres du gouvernement français connaissent le chemin de Bagdad”.

Jean-François Deniau, qui a remplacé son premier ministre au poste de ministre du commerce extérieur, fera deux visites à Bagdad, l’une en Février 1979 (17-20 Février),l’autre en Octobre 1979 (7 Octobre). Fouchier, le secrétaire d’état à l’agriculture, y va en Avril. Enfin, Raymond Barre, le premier ministre, fait une “visite de travail” à Bagdad du 7 au 9 Juillet 1979. De leur côté, les ministres irakiens multiplient les déplacements en France.

En Janvier 1979, Taha Mohieddine Maarouf,le vice-président de la république, vient en voyage officiel à Paris, accompagné d’une importante délégation comprenant notamment Hassan Ali, ministre du commerce extérieur, Saadoun Hammadi, ministre des affaires étrangères, Saad Kassem Hammoudi, ministre de l’information, et Latif Nassif Jassem, ministre de l’agriculture. En Mai 1979, c’est au tour d’Adnan Khairallah, ministre de la défense, d’être invité par son homologue français, Yvon Bourges.

Malgré ces nombreux déplacements, qui confirment le caractère privilégié des relations politiques franco-irakiennes, malgré des succès dans le domaine militaire, la France perd du terrain sur le plan des fournitures civiles– si l’on excepte la conclusion, à la mi-Mai 1979, d’un important contrat de 3,7 milliards de francs pour la construction du nouvel aéroport de Bagdad.

En 1978, la France ne s’est placée qu’en 3° position pour les exportations, derrière le Japon, 1° avec 1 milliard de dollars, et la République Fédérale Allemande, avec 800 millions de dollars, le montant des exportations françaises s’élevant à 540 millions de dollars. Le caractère privilégié des relations politiques, le fait que la France soit le premier acheteur de brut irakien, ne donnent pas de rang préférentiel à la France dans les soumissions. Le facteur politique permet peut-être de dépasser les normes de 3 à 4%, dans certains cas, et pas plus.

La France est devenue le premier acheteur de pétrole brut irakien (20 millions de tonnes en 1978, 25 MT en 1979 ) et reçoit à cet égard les assurances les plus fermes de l’Irak: “Nous n’oublierons jamais votre attitude positive à notre égard…aux moments les plus difficiles de notre histoire”, déclara Saddam Hussein à Raymond Barre.

“Vous avez été les seuls parmi les puissances occidentales à reconnaître la légitimité de notre décision, il y a quelques années, de nationaliser les compagnies pétrolières”. Et après lui avoir garanti la “continuité et la sécurité” de l’approvisionnement de la France en pétrole, Saddam Hussein d’ajouter: “Toutes les fois que vous aurez un problème à cet égard, nous vous aiderons à le résoudre”.

Assurance qui revêt une importance capitale pour la France en 1979, quand les fournitures de brut iranien sont tombées de 16 millions de tonnes en 1975 à 6MT en 1979.

Sur le plan politique, les échanges sont nombreux et fructueux. Au cours de son entretien avec Saddam Hussein, Barre a évoqué tour à tour les rapports Est-Ouest, les négociations SALT, le sommet de Tokyo, les problèmes de l’énergie, l’attitude de la France sur le problème palestinien, etc. L’un comme l’autre sont convaincus de la nécessité de relancer le dialogue euro-arabe.

Sur le plan militaire, l’année 1979 se caractérise par un désir accru de Saddam Hussein — devenu président de la république irakienne — de “briser le monopole de l’URSS en matière d’armements”, et, après la chute du Chah d’Iran, de faire face à de nouvelles responsabilités dans le Golfe Persique.

Aussi l’Irak a-t-il engagé avec la France des négociations portant sur la livraison d’un matériel naval considérable, notamment des missiles surface-surface,des hélicoptères embarqués, des radars, des bâtiments de guerre, et la formation de 1.200 techniciens.

S’ils se réalisent, ces contrats porteraient sur un montant de 6 à 10milliards de francs.

Enfin, en Décembre 1979, l’Irak a acheté ferme une nouvelle tranche de 24 Mirage F-1 (au lieu des 36 supplémentaires prévus en Juillet 1977. L’Irak se réserve en effet d’acheter ultérieurement des Mirage 2.000).

Ansi il apparaît que les échanges franco-irakiens s’orientent de plus en plus vers le troc armes contre pétrole.

Un des diplomates du Quai d’Orsay chargé de superviser les relations franco-irakiennes assure que celles-ci ne sont pas mues par des considérations “mercantiles”. Un de ses collègues, plus franc, reconnaît que “si le pétrole irakien arrêtait de couler vers la France, ce serait une défaite électorale certaine pour Valéry Giscard d’Estaing aux élections présidentielles de 1981”. donnant ainsi étrangement raison à Adnan Kassab, l’ancien président de la compagnie pétrolière nationale irakienne, qui déclarait à Alger, le 1° Juin 1972,le jour de la nationalisation de l’IPC, “le pétrole irakien est d’intérêt stratégique pour la France”. Le pétrole irakien n’arrêta pas de couler, mais

Valéry Giscard d’Estaing fut néanmoins battu en 1981.

2 Une dangereuse fuite en avant

Paradoxalement, après l’élection de François Mitterrand à la présidence le 10 mai 1981, il n’y eut aucun réexamen de la politique française à l’égard de l’Irak, engagé dans une guerre de huit ans (1980-1988) contre l’Iran. Au contraire. Durant son voyage en Egypte en Novembre 1982, le président Mitterrand déclare sans ambiguité: “Nous ne voulons pas la défaite de l’Irak”.Et il le prouve en vendant à l’Irak pour 14 milliards de francs d’armements dans l’année, faisant de la France le deuxième fournisseur d’armes de l’Irak, après l’URSS.

En Février 1983, à la veille d’un voyage en Irak, Jordanie et Syrie, Claude Cheysson, le nouveau ministre français des relations extérieures, souligne la “continuité” de la politique française à l’égard de l’Irak, déclarant qu’elle est basée sur de “grands principes” et sur la “volonté de rester proche du monde arabe”. Faisant allusion aux difficultés financières du régime irakien, Cheysson ajoute:”Nous n’allons pas changer notre politique parce que l’Irak, comme tant d’autres pays, et peut être à très court terme, a besoin de crédits”.

L’Irak représentait pourtant pour la France un risque financier considérable: l’évaluation précise de ces engagements par le ministère des relations extérieures était un document hautement confidentiel, mais son montant se situait, au début du premier septennat de François Mitterrand, entre 3 et 5 milliards de dollars.

Après le voyage de Tarek Aziz, devenu ministre des affaires étrangères, à Paris en août 1983 — le troisième en six mois — la France accepte de rééchelonner la plus grande partie de la dette civile pour 1983 — environ 1,2 milliard de dollars — et d’acheter 4 millions de tonnes de pétrole irakien pour compenser les deux tiers de la dette militaire pour 1983, soit un peu plus d’un milliard de dollars: la moitié de cette dette militaire est constituée par un à compte de 3 milliards de francs que les Irakiens sont supposés payer cash pour leur dernière commande de 29 Mirage F-1, dont la livraison devait commencer en 1984 ou 1985. Les Irakiens soutiennent qu’on ne devrait pas parler de “crédit” quand ils demandent de différer le paiement d’une marchandise qui ne leur a pas encore été livrée!

Apparemment les dirigeants français croient le ministre irakien des affaires étrangères quand il admet que l’Irak a des “problèmes financiers temporaires”, dûs essentiellement à la fermeture de l’oléoduc traversant la Syrie, dont l’alliance avec l’Iran coûte un milliard de dollars par mois à l’Irak. Tarek Aziz ayant affirmé que la guerre allait durer encore deux ans, un diplomate français remarque: “C’est une attitude très rationnelle: s’il disait que la guerre finira dans deux mois, personne ne le croirait… S’il disait qu’elle va durer cent ans, ce serait très mauvais pour le crédit de l’Irak. Son attitude est donc très logique”. Tarek Aziz avait ajouté: “Nous traversons une période très difficile; nos amis doivent nous aider: quand la guerre sera finie, le futur du Moyen-Orient sera en Irak. Notre pays sera ouvert à ceux qui nous ont aidés; les autres seront sur la liste noire”.

Cet engagement de la France socialiste aux côtés de l’Irak était difficilement compréhensible. Pressé d’expliquer la politique française en Irak, un des experts du parti socialiste qui jouent un rôle déterminant dans l’élaboration de cette politique fait allusion aux “déboires” de la politique arabe du président Mitterrand après son arrivée à l’Elysée, à l’époque de son premier voyage en Israel; il rappelle que pendant les six premiers mois, le gouvernement français n’a pas eu de politique arabe. “Dans ce contexte, l’Irak faisait exception; il y avait une longue histoire de relations, il y avait d’importants intérêts, il y avait la nécessité d’équilibrer les échanges commerciaux”.

Tout en admettant que Saddam Hussein est “un des pires dictateurs de la région” et que Claude Cheysson, le ministre des relations extérieures, aurait dû tempérer certaines de ses déclarations, cet expert soulignait que “tous les visiteurs de Cheysson, depuis le roi Hussein de Jordanie jusqu’au président Moubarak, y compris les émirs du Golfe, déclarent unanimement qu’il ne faut pas lâcher Saddam Hussein, que c’est la stabilité de toute la région qui est en jeu”.

En ce qui concernait la politique intérieure de l’Irak — la répression systématiquement sanglante de toute dissidence — on rappelait au parti socialiste que le parti n’entretient pas de relations avec un régime particulier, et que par contre il défend par principe la stabilité des frontières. Et, dit-on au parti socialiste, “qui souhaite une victoire de l’Iran? Pas même l’opposition irakienne, qui ne veut pas que Saddam Hussein soit remplacé par un ayatollah”.

Un diplomate français ayant passé une grande partie de sa carrière au Moyen-Orient faisait une analyse différente de la politique irakienne de la France: pour lui aussi, “elle était un moyen commode d’arriver à un consensus avec presque tous les pays arabes, et de leur faire oublier certaines “tergiversations” de la politique française au Moyen-Orient”. Mais surtout il était évident que les socialistes (et les communistes) du gouvernement français avaient été “piégés” par la “Délégation générale aux armements” qui avait fait pression sur le gouvernement, en disant que si l’on refusait de vendre des armes à l’Irak, le chômage frapperait l’industrie française de l’armement.

Selon ce diplomate, la politique de la France dans le Golfe était dictée par un “lobby pro-irakien tout puissant”. Faisant preuve à l’égard du régime des moullahs iraniens d’une “allergie socialiste” typiquement laïque, les membres de ce lobby présentent le régime iranien comme un régime “abject et sanglant” qui ne laisse aucune alternative à la France.

Et fin 1983 le président Mitterrand approuve personnellement la décision extraordinaire de “prêter” à l’Irak, dans le cadre d’un accord de “leasing” de 3 ans, cinq avions Super-Etendard prélevés sur le matériel de l’armée de l’air française. Equipés de missiles Exocet AM 39, d’un coût de 10 millions de francs l’unité, et déjà livrés à l’Irak, ces avions joueront un rôle décisif dans le conflit avec l’Iran. C’est l’apogée de la “fuite en avant” de la France dans ses relations avec le régime de Saddam Hussein — à un moment où les pays du Golfe commencent à reconsidérer leur soutien à l’Irak…

La victoire de Jacques Chirac aux élections législatives de 1986 et son arrivée à Matignon pour la première cohabitation ne fait que renforcer cette tendance. Jusqu’au bout, jusqu’au cessez le feu d’août 1988 qui marque la fin de la guerre Iran-Irak, la France ne cessera de s’engager à fond aux côtés de l’Irak — au nom de la lutte contre l’intégrisme, pour maintenir l’équilibre historique entre les puissances ottomanes, arabes et persanes, sinon pour des raisons bassement mercantiles… Et quand la France organisera en Janvier1989 une Conférence internationale sur l’interdiction des armes chimiques, le Quai d’Orsay prend l’engagement auprès de Tarek Aziz, vice-premier ministre irakien, que l’Irak ne sera pas cité dans le communiqué final! (Claude Angeli et Stéphanie Mesnier, Notre Allié Saddam, Paris, Olivier Orban, 1992, P. 196)

3 La Rupture…jusqu’à quand?

L’invasion du Koweit par Saddam Hussein le 2 août 1990 force la France et tous les pays occidentaux à reconsidérer leurs relations avec l’Irak: du jour au lendemain, le meilleur ami de la France devient un paria. Et le président Mitterrand engage résolument la France dans la coalition militaire qui va chasser l’Irak du Koweit — malgré l’opposition de Jean-Pierre Chevènement, son ministre de la Défense, qui parle de “guerre coloniale”. Le raisonnement de Mitterrand est simple: la France doit en être, pour défendre son rang et son siège au Conseil de Sécurité de l’ONU.

Le président Mitterrand — est-ce une concession à son ministre de la défense ? — fera cependant une tentative de dernière heure pour ramener Saddam Hussein à la raison.

Le “plan Mitterrand”, un projet de résolution pour le Conseil de Sécurité, dernière initiative du président Mitterrand pour empêcher la guerre, à la veille de l’échéance du 15 Janvier 1991, provoque la colère des Américains. Pour le président Mitterrand, il s’agit de ménager des portes de sortie à Saddam Hussain, pour éviter la guerre et les risques de déstabilisation du Proche Orient, et en particulier de l’Arabie Saoudite, de la Jordanie — considérée comme l”allumette” de la région — et d’Israel qu’elle implique.

La France officielle est toujours obsédée par ce dilemme: Si Saddam Hussain est écrasé, comment s’établit l’équilibre avec l’Iran? “Si on crée un vide au milieu, est-ce qu’on saura gérer ce vide?” se demande un diplomate du Quai d’Orsay, ajoutant: “Se fixer le départ de Saddam Hussain comme objectif de guerre n’est ni faisable à l’ONU, ni faisable politiquement”.

Mais il n’est pas non plus question pour le Président Mitterrand de se “laisser rouler dans la farine” par un dictateur sur lequel il ne se fait aucune illusion, tout en refusant de le comparer à Hitler, et finalement il se résigne à une guerre à laquelle la France participe activement — le contingent français de l’opération Daguet compte 10.000 hommes et leur équipement.

La France participe aussi à l’opération militaro-humanitaire “Provide Comfort” en faveur des centaines de milliers de Kurdes réfugiés à la frontière turque, et elle est à l’origine de la résolution 688 (5 Avril 1991) et du droit d’ingérence cher à Mr Bernard Kouchner.

La conférence de réconciliation des deux partis kurdes irakiens, le PDK et l’UPK, au château de Rambouillet du 16 au 22 juillet 1994, marque l’apogée de l’engagement du président François Mitterrand (fortement encouragé par Mme Danielle Mitterrand) en faveur des Kurdes irakiens. (voir le rappel historique kurde, par CK) Mais le refus des chefs kurdes d’entériner le projet d’accord rédigé à Rambouillet amène le président Mitterrand à se désengager d’une politique qui avait toujours suscité les réserves des diplomates du Quai d’Orsay — une réserve qui s’accentue avec l’arrivée d’Edouard Balladur à Matignon et de Juppé au ministère des Affaires étrangères pour la deuxième cohabitation (1993-1995).

“La France n’a pas d’agenda caché”, disait au début de 1994 un des diplomates du Quai d’Orsay responsables du dossier Irak, “elle veut l’application des résolutions des Nations Unies, ni plus ni moins”. Et d’énumérer les quatre points sur lesquels repose la diplomatie française:

– l’application de toutes les résolutions de l’ONU.

– la reconnaissance par l’Irak de la frontière avec le Koweit.

– le respect des droits de l’Homme, des minorités.

– et, en ce qui concerne les pays occidentaux, la volonté de ne pas ajouter de nouvelles conditions.

La levée des sanctions pourrait être envisagée après une période probatoire de 6 mois après l’application de tous ces points. Refusant de “diaboliser” Saddam Hussein, comme le font les Américains, les diplomates du Quai d’Orsay veulent rétablir l’équilibre de la politique française: “Après avoir été trop proches de l’Irak, nous avons fait un excès de balancier en sens inverse, en frappant ce pays d’ostracisme… Il faut faire sortir les Irakiens de leur autisme, encourager le clan qui est en faveur de l’application de la résolution des Nations Unies, leur montrer que la lumière est au bout du tunnel”.

C’est un argument qui suscite un écho positif même à Londres, où l’on reconnaît qu’il faut préserver la crédibilité du Conseil de Sécurité: “Cela reviendrait à envoyer à d’autres pays comme la Libye et la Yougoslavie le message suivant: ce n’est pas la peine de coopérer avec les Nations Unies, car de toute façon… (les sanctions seront maintenues)”, remarque un diplomate britannique suivant ce dossier. Le Conseil de Sécurité est donc divisé entre ceux qui sont partisans d’encourager les Irakiens, et ceux qui refusent toute concession. Il est aussi divisé entre ceux qui estiment, avec la France, que les sanctions doivent être levées sauf si le Conseil décide à l’unanimité de les maintenir, et ceux (les USA) qui pensent qu’elles doivent continuer sauf s’il y a unanimité pour les lever.

Des contacts ont lieu à l’échelon le plus élevé : Alain Juppé, ministre français des Affaires étrangères, rencontre Tarek Aziz aux Nations Unies à New York, le 6 Septembre 1994. Au cours de cette rencontre, les deux diplomates prennent la décision de principe d’ouvrir une section d’intérêts à Bagdad. Cette décision est confirmée au cours d’une nouvelle rencontre Tarek Aziz-Alain Juppé, à Paris cette fois-ci, le 6 Janvier 1995.

La décision d’Alain Juppé est motivée par le désir d’avoir un contact direct avec Bagdad, pour faire passer des messages à Saddam Hussain, le diplomate irakien gérant la section d’intérêts irakiens à Paris sous drapeau marocain n’étant pas bon du tout. Par ailleurs, plusieurs pays, y compris les Etats-Unis, “plaçaient leurs pions”, et avaient déjà ouvert une section d’intérêts.

La France ouvre donc le 1er Mars 1995 une section des intérêts français à Bagdad, sous drapeau roumain, avec un centre culturel. En l’absence de centre commercial (Le centre commercial français de Bagdad ne sera ouvert qu’après l’adoption de la résolution 986 par le Conseil de sécurité des Nations Unies), le Quai d’Orsay donne les consignes suivantes aux sociétés françaises désireuses de reprendre le chemin de Bagdad: “Vous pouvez avoir des contacts avec les Irakiens, mais ne signez rien pour l’instant; seulement, soyez prêts. Préparez des “memorandum of understanding” dont la mise en oeuvre est soumise à la levée de l’embargo”. Cette “directive” concerne également les compagnies pétrolières françaises — Total, Elf. “Il y a eu des contacts, des discussions, des négociations, mais jamais conclusion d’un accord”, affirme un diplomate français qui suivait de près ce dossier à l’époque.

Certains diplomates français, critiquant la politique officielle, portent un jugement sévère sur ce retour à l”ère du mercantilisme”. Ils l’attribuent à l’influence déterminante des milieux d’affaires français qui avaient espéré être “payés de retour” par l‘Arabie Saoudite et le Koweit après l’engagement de la France dans la coalition en 1990-1991. Mais les sociétés françaises n’ont obtenu aucun contrat en 1992, et rien en 1993… Le voyage du premier ministre Edouard Balladur dans le Golfe a été un “échec désastreux” sur le plan commercial. Alors, ces mêmes milieux d’affaires n’hésitent pas à proclamer: “Vous voyez, l’autre côté avait du bon”.

La défection de Hussein Kamel, l’un des gendres de Saddam Hussein, en août 1995, interrompt brutalement cette évolution pendant quelques mois: ses révélations sur les programmes de développement d’armes de destruction massive (bactériologiques et biologiques) poursuivis dans le plus grand secret font frissonner même les diplomates les plus enclins à l’indulgence, qui sont aussi furieux de réaliser que Tarek Aziz et les autres dirigeants irakiens leur ont menti avec le plus grand aplomb au cours des nombreux entretiens qu’ils ont pu avoir à ce sujet.

Mais quelques mois plus tard, le Quai d’Orsay estime à nouveau, comme le dit l’un de ses diplomates, que “Saddam Hussein est là pour un certain temps, il faut faire avec”… et que “5 ans après la fin de la guerre, il est temps de mettre fin à l’ostracisation de l’Irak”.

L’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République le 7 Mai 1995, et la nomination d’Alain Juppé au poste de premier ministre accélèrent cette évolution. La politique irakienne d’Alain Juppé se résume en deux lignes : maintenir le contact avec Saddam Hussain, et respecter les résolutions de l’ONU.

Le retour de la gauche à Matignon, après la victoire de Lionel Jospin aux législatives de Mai-Juin, ne modifie pas fondamentalement la politique irakienne de la France: le nouveau ministre des affaires étrangères, Hubert Védrine, respecte la primauté du chef de l’Etat en matière de politique étrangère. C’est à l’université du Caire, le 8 avril 1996, que le président Jacques Chirac expose, dans un discours “fondateur” de sa politique arabe, la politique irakienne de la France:

“Lorsque l’Iraq a envahi le Koweït, la France, avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Egypte, l’Arabie Saoudite, après avoir tout tenté pour éviter la guerre, s’est engagée pour la libération de l’Emirat et la défense du droit.

Cinq ans après, l’Iraq peut retrouver la place qui lui revient dans la communauté internationale. Il n’existe qu’un chemin pour y parvenir et les autorités irakiennes doivent le comprendre : c’est celui des résolutions du Conseil de sécurité qui fixent le cadre de la légalité internationale. Ces résolutions – et elles seules – doivent être mises en oeuvre par l’Iraq mais aussi par le Conseil de sécurité et la communauté internationale. Je le dis clairement : si l’Iraq applique toutes les résolutions, les sanctions devront être levées. La communauté internationale ne peut pas rester indifférente devant l’aggravation de la situation humanitaire de ce pays. La réinsertion de l’Iraq devrait s’accompagner de la restauration de relations confiantes entre Bagdad et ses voisins du Conseil de coopération du Golfe, avec lesquels, vous le savez, la France a développé des relations particulièrement étroites”.

Et peu à peu la France prend ses distances vis à vis de ses alliés américains et britanniques, allant jusqu’à retirer en 1998 ses avions qui participaient aux patrouilles aériennes alliées au dessus des zones protégées du Kurdistan irakien, au nord du 36° parallèle. Elle se distance également de ses alliés traditionnels au Conseil de Sécurité des Nations Unies, se rapprochant de la Russie et de la Chine, en proposant de clore certains dossiers du désarmement de l’Irak (nucléaire et balistique), en proposant de passer au stade du contrôle à long terme du désarmement irakien, et en envisageant un échéancier pour la levée des sanctions. En fait, le gouvernement français souhaiterait engager un débat sur les possibilités de découpler l’application des résolutions 661, 687 et 688, et de leurs clauses clés:

– application du paragraphe 22 de la 687, rétablissant la souveraineté de l’Irak sur ses exportations de pétrole;

– mais maintien de la 661, le comité des sanctions continuant d’autoriser les importations de Bagdad;

– application du paragraphe 21 de la 687, concernant les disparus du Koweit, la restitution des biens koweitiens pillés, et le versement de dommages de guerre;

– application du paragraphe 26 de la 688, posant un certain nombre de questions politiques (sort des Kurdes,etc).

A la différence du gouvernement, qui, lui, n’aurait pas de politique pour les kurdes, mais en aurait une pour l’Irak,

le Parti Socialiste affirme avoir une politique kurde, manifestée à plusieurs reprises (réunions de l’Internationale Socialiste, etc): le parti socialiste considère que, malgré leurs erreurs, les kurdes contituent un “pôle moteur” de l’opposition irakienne, et qu’ils peuvent jouer un rôle pour la démocratisation de l’Irak; le PS déclare aussi ouvertement n’avoir “aucune sympathie pour Saddam Hussein”.

Au Quai d’Orsay, de façon plus nuancée, on affirme “encourager les partis kurdes à poursuivre le dialogue sur place, entre eux (PDK et UPK) et avec Bagdad; il n’y a pas d’autre solution; cela sera très lent, cela se fera pas à pas”, estime un diplomate français suivant ce dossier, “et nous les soutiendrons en faisant pression sur Bagdad. Malheureusement, Bagdad ne se rend pas compte de l’importance très symbolique pour la communauté internationale de questions comme les disparus du Koweit ou le sort des Kurdes… Notre problème, c’est la réinsertion de l’Irak dans la communauté internationale avec Saddam Hussein au pouvoir: nous n’avons pas de Khatami en Irak”… Un autre diplomate, se retranchant derrière un strict anonymat, est plus catégorique: “L’opposition n’existe pas… la situation en Irak ne bougera pas avant un certain temps. Si Saddam Hussein disparaît, c’est le régime qui est balayé, c’est l’anarchie fédéralisée”.

Cette conviction justifiera l’attitude de la France, fermement opposée aux projets américains de “guerre américaine”. Au nom du multilatéralisme, au nom de la stabilité du Moyen-Orient, au nom de sa politique arabe, la France s’opposera jusqu’au bout aux projets américains d’intervention en Irak pour renverser Saddam Hussain — sans une seule fois dénoncer le régime du dictateur de Bagdad.

(Le Livre Noir de Saddam Hussein, OH Editions, Paris, Septembre 2005)

KURDISTAN d’IRAK: Voyage extraordinaire au pays des Derviches Kurdes

Une pleine lune qui illumine les montagnes du Kurdistan. Un édifice banal, entouré d’un mur de parpaings, surmonté d’un drapeau vert, avec une inscription sur un panneau: “Couvent de la Tarika Khaznazani”. C’est là que deux fois par semaine les derviches kurdes de la confrérie Kaderi se réunissent pour leur “Zikr”; assis en cercle, ils viennent à peine de commencer à psalmodier leurs litanies, en se balançant au rythme d’un tambour: sur de rares photos publiées dans des ouvrages spécialisés au siècle dernier, j’avais pu voir des portraits étonnants de ces hommes aux cheveux longs, le regard fixé droit sur l’objectif, mais manifestement ailleurs… et la tête transpercée par des broches!

Derviche avec une broche en travers de la bouche

J’avais désespérément recherché les sanctuaires où ces mystiques (soufis) se réunissent pour leurs cérémonies qui se déroulent selon un rituel qui n’a guère varié depuis la fondation de leur confrérie il y a … 900 ans. Mais la guerre faisait rage au Kurdistan. Les “pechmergas” (maquisards kurdes) ignoraient tout, ou voulaient tout ignorer de ces êtres extravagants: quand on “fait face à la mort” — et beaucoup de “pechmergas” sont morts pour la liberté du Kurdistan — on a peut-être un peu de mépris pour ces illuminés qui communiquent avec Dieu en se martyrisant le corps. Et pas question pour les journalistes étrangers qui s’intéressaient trop aux Kurdes d’aller dans les zones du  Kurdistan contrôlées par le gouvernement, en particulier dans ces zones montagneuses encore sauvages, aux confins de l’Irak et de l’Iran.

Le départ de l’armée irakienne fin 1991 de la plus grande partie du Kurdistan, et la liberté sans précédent qui règne depuis lors dans les zones contrôlées par les Kurdes, qui ont élu leur Parlement et leur gouvernement, allaient enfin me donner l’occasion de réaliser mon rêve. Mon ami Tijk m’avait décrit les scènes extraordinaires — extraordinaires même pour lui, qui appartient pourtant à la famille des cheikhs — auxquelles avait donné lieu l’enterrement, en 1978, de cheikh Abdel Kerim, le grand chef spirituel de la confrérie. Des milliers de derviches venus d’Irak et d’Iran avaient parcouru à genou les derniers kilomètres de la petite route empierrée conduisant au sanctuaire de Kreptchina, au pied des monts Karadagh, en hurlant leur douleur, en se frappant le front contre le sol, en balançant leurs cheveux de façon frénétique; et pendant plusieurs jours, ils avaient récité leurs “Zikr” en se transperçant l’abdomen avec des épées ou en se tirant une balle de pistolet dans le ventre — sans mal. Que croire?

Le sanctuaire de Kreptchina

Derviche dansant pendant une zikr

J’ai pu retrouver le sanctuaire de Kreptchina. Mais il n’en reste presque plus rien: tout a été ravagé par l’armée irakienne, qui a entièrement détruit le village, dynamité la résidence du cheikh, rasé les cinq couvents qui l’entouraient; les soldats irakiens n’ont pas épargné la mosquée, dont les piliers ont été dynamités: dans une salle un peu moins abîmée se dressent encore les quatre tombeaux des grands cheikhs. Impressionné par ma connaissance de la “silsila” — la chaîne d’or, la liste des noms qui relie le cheikh actuel au fondateur de la confrérie, et à… Mahomet — cheikh Ali,un petit-fils du grand cheikh Abdel Kerim m’a invité à assister à une “Zikr”. Un peu gêné, il s’est excusé à l’avance de ne pas pouvoir réunir un plus grand nombre de derviches, beaucoup étant retenus par les travaux … de la moisson.

Je n’ai pas été déçu.

Assis en cercle selon un protocole bien déterminé, fixé par le maître de cérémonie, le cheikh ou son représentant, le “khalifa”, les derviches répètent inlassablement le nom d’Allah et la profession de foi musulmane: “La Ilah illa Allah” (il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu),en respirant de plus en plus vite et de plus en plus fort. La plupart de ces derviches kurdes ignorent totalement l’arabe classique. Ils scandent les mots de prières composées par le fondateur de la confrérie comme s’il s’agissait de formules magiques, en allant de plus en plus vite, de plus en plus fort, en suivant le rythme des tambours. Certains derviches se livrent à une gymnastique respiratoire étonnante, en expirant très profondément, de façon bruyante — si bruyante qu’on les a parfois appelés les “derviches aboyeurs”. L’atmosphère devient assez irréelle:même un étranger, qui ne partage pas leur foi, ne peut rester totalement insensible à l’envoûtement qui s’empare des derviches au cours de cette cérémonie.

Parfois les derviches s’en tiennent là, se contentant, grâce à ces incantations, de communiquer avec le monde invisible. Parfois, ils vont plus loin: s’emparant de poignards acérés, ils les enfoncent à coup de maillet dans le crâne de l’un de leurs compagnons: j’ai essayé de l’arracher, mais en vain. Ils se transpercent le ventre avec de longues épées en forme de broches: les “novices” se perforent les muscles sous les côtes, mais j’ai vu un derviche iranien se transpercer le ventre en plein milieu, à côté du nombril: et j’invite tous ceux qui crient à la supercherie à placer leur doigt sur cette broche! D’autres de perforent les joues de longues aiguilles — exercice banal, paraît-il, car il existe un point non douloureux dans la joue — mais aussi le palais. Pendant que le “khalifa” continue de réciter des prières,et que les joueurs de tambour martèlent leurs instruments, des derviches se mettent dans la bouche des braises incandescentes, se dressent debout, pieds nus, sur des sabres terriblement affilés, ou se lacèrent le dos, le ventre, et scène particulièrement sanglante et insoutenable, la langue avec un poignard.

Après avoir terminé ces exercices, les derviches reprennent place dans le cercle — le “khalifa” se bornant à frotter les blessures avec un peu de salive, dotée d’un pouvoir curatif spécial, hérité des cheikhs –et ils se remettent à réciter leurs litanies comme si de rien n’était, sans éprouver apparemment la moindre douleur.

Comment expliquer cette absence apparente de douleur?

“Le derviche est comme enivré par son amour de Dieu, il sort de lui-même, il oublie sa peine”, m’explique cheikh Ali, qui évoque aussi les pouvoirs spéciaux des cheikhs. Un grand cheikh — et cheikh Abdel Kerim en était un — a des pouvoirs surnaturels, le pouvoir de faire des miracles. Ce pouvoir, le “karama”, se transmet de cheikh en cheikh; et il imprègne son tombeau, ce qui explique pourquoi les tombeaux des grands cheikhs deviennent des lieux de pèlerinage où se pressent les derviches et les simples fidèles, qui espèrent ainsi guérir d’une maladie dont ils sont affligés, ou trouver l’explication d’un rêve prémonitoire…

Souvent méprisés par leurs concitoyens kurdes éduqués, qui les considèrent avec beaucoup de condescendance comme de vulgaires jongleurs ou des bateleurs de cirque, les derviches kurdes se rattachent en fait à une tradition très ancienne, certainement antérieure à l’Islam, qui plonge ses racines dans le mysticisme chrétien des premiers siècles et dans le continent indien. La vie de cheikh Abdel Kader Gailani (1077-1166) le fondateur de la confrérie, telle qu’elle nous est contée par ses biographes, est une longue chronique de miracles: enfant, il refusait le sein de sa mère… au début du Ramadan! Il avait le pouvoir d’éteindre le feu, d’assécher les mers, de réduire les montagnes en poussière. Il ressuscitait les morts. Il punissait les pêcheurs à distance, il défendait les opprimés d’une manière miraculeuse; il marchait sur les eaux, il se transportait dans les airs: rien ne lui était impossible.

Les degrés de l’extase à laquelle parvient le derviche pendant la “Zikr”, tels qu’ils ont été décrits dans les ouvrages des grands cheikhs, font penser aux “étapes” du yoga: pendant le premier stade, le derviche récite sa litanie en faisant un effort; au ° stade, la récitation se poursuit sans effort. Quand il parvient au 3° stade, l’état de conscience s’annihile peu à peu. Au 4° stade, le derviche s’annihile en Dieu: “le serviteur de Dieu a disparu”. À ce stade, la “Zikr” s’accompagne de phénomènes lumineux colorés: le derviche “voit” des lumières montantes et descendantes de couleurs diverses, considérées comme des lumières divines, avec une symbolique différente selon les couleurs.

Des spécialistes des phénomènes parapsychologiques proposent une explication plus terre-à-terre: la technique respiratoire très particulière des derviches, leur gestuelle,la musique exercent une influence sur leur système circulatoire, sur leurs systèmes ortho et para sympathiques, et sur leur inconscient… Il est évident que certains derviches, lorsqu’ils entrent en transes, “partent très loin”: il leur faut parfois un très long délai pour revenir à un état normal; une fois, j’ai poussé négligemment un derviche qui était en transes, et qui me gênait pour prendre une photo: il a sursauté au contact de ma main d’une façon étonnante, et certainement pas simulée : il était “absent”. Il est évident que les bons derviches, qui entrent facilement en extase — quelquefois il suffit qu’ils entendent prononcer le nom d’un cheikh pour tomber en transes — ne ressentent aucune douleur; alors que les moins bons l’appréhendent un peu… Mais ce que la parapsychologie n’explique pas, c’est l’absence de lésions graves — et d’infections:les poignards et les broches utilisés par les derviches sont négligemment essuyés avec de vieux chiffons.

Pour cheikh Ali, c’est simple: c’est le pouvoir surnaturel du cheikh,le “karama”,qui permet aux derviches de survivre à ces épreuves: pendant une “zikr”, ils doivent demander au cheikh ou à son “khalifa” la permission de se livrer à ces exploits; et les derviches sont convaincus que quelqu’un qui tenterait de le faire sans être protégé par le pouvoir du cheikh risquerait fort de mourir.

Sans trop insister, cheikh Ali laisse entendre qu’il ne viendrait pas à l’idée des cheikhs de se livrer à ce genre de pratiques — “les cheikhs font des choses beaucoup plus extraordinaires”, dit-il, en rappelant les actes divinatoires et autres miracles des cheikhs. Mais surtout,les derviches que j’ai vus appartenaient au petit peuple kurde:c’était des paysans, de petits commerçants, des artisans, qui trouvaient peut-être en s’adonnant à ces pratiques étranges, un moyen de se rapprocher de Dieu — mais aussi de compenser leur infériorité dans l’échelle sociale… Cheikh Ali m’a affirmé à plusieurs reprises qu’il y avait aussi des derviches médecins, avocats ou ingénieurs, mais je ne les ai jamais rencontrés.

En me faisant visiter ce qui reste du sanctuaire de Kreptchina, cheikh Ali m’a montré, au milieu des ruines, la grotte creusée dans le sous-sol où les cheikhs ont l’habitude de se retirer pendant de longues semaines, pour jeûner et méditer comme les moines des premiers siècles de la chrétienté. Et il m’a raconté comment cette grotte avait été taillée dans le roc pour commémorer le miracle de son ancêtre le grand “soufi” cheikh Abdel Kerim: on le croyait perdu et mort depuis six mois; mais il était apparu en rêve à son frère, d’abord incrédule, et il lui avait décrit la grotte de la montagne Sakker Ma, où un berger l’a effectivement retrouvé vivant, se nourrissant de racines et de feuilles… En regardant ces photos des derviches kurdes, ne

Une pleine lune qui illumine les montagnes du Kurdistan. Un édifice banal, entouré d’un mur de parpaings, surmonté d’un drapeau vert, avec une inscription sur un panneau: “Couvent de la Tarika Khaznazani”. C’est là que deux fois par semaine les derviches kurdes de la confrérie Kaderi se réunissent pour leur “Zikr”; assis en cercle, ils viennent à peine de commencer à psalmodier leurs litanies, en se balançant au rythme d’un tambour: sur de rares photos publiées dans des ouvrages spécialisés au siècle dernier, j’avais pu voir des portraits étonnants de ces hommes aux cheveux longs, le regard fixé droit sur l’objectif, mais manifestement ailleurs… et la tête transpercée par des broches!

Derviche avec une broche en travers de la bouche

J’avais désespérément recherché les sanctuaires où ces mystiques (soufis) se réunissent pour leurs cérémonies qui se déroulent selon un rituel qui n’a guère varié depuis la fondation de leur confrérie il y a … 900 ans. Mais la guerre faisait rage au Kurdistan. Les “pechmergas” (maquisards kurdes) ignoraient tout, ou voulaient tout ignorer de ces êtres extravagants: quand on “fait face à la mort” — et beaucoup de “pechmergas” sont morts pour la liberté du Kurdistan — on a peut-être un peu de mépris pour ces illuminés qui communiquent avec Dieu en se martyrisant le corps. Et pas question pour les journalistes étrangers qui s’intéressaient trop aux Kurdes d’aller dans les zones du  Kurdistan contrôlées par le gouvernement, en particulier dans ces zones montagneuses encore sauvages, aux confins de l’Irak et de l’Iran.

Le départ de l’armée irakienne fin 1991 de la plus grande partie du Kurdistan, et la liberté sans précédent qui règne depuis lors dans les zones contrôlées par les Kurdes, qui ont élu leur Parlement et leur gouvernement, allaient enfin me donner l’occasion de réaliser mon rêve. Mon ami Tijk m’avait décrit les scènes extraordinaires — extraordinaires même pour lui, qui appartient pourtant à la famille des cheikhs — auxquelles avait donné lieu l’enterrement, en 1978, de cheikh Abdel Kerim, le grand chef spirituel de la confrérie. Des milliers de derviches venus d’Irak et d’Iran avaient parcouru à genou les derniers kilomètres de la petite route empierrée conduisant au sanctuaire de Kreptchina, au pied des monts Karadagh, en hurlant leur douleur, en se frappant le front contre le sol, en balançant leurs cheveux de façon frénétique; et pendant plusieurs jours, ils avaient récité leurs “Zikr” en se transperçant l’abdomen avec des épées ou en se tirant une balle de pistolet dans le ventre — sans mal. Que croire?

Le sanctuaire de Kreptchina

Derviche dansant pendant une zikr

J’ai pu retrouver le sanctuaire de Kreptchina. Mais il n’en reste presque plus rien: tout a été ravagé par l’armée irakienne, qui a entièrement détruit le village, dynamité la résidence du cheikh, rasé les cinq couvents qui l’entouraient; les soldats irakiens n’ont pas épargné la mosquée, dont les piliers ont été dynamités: dans une salle un peu moins abîmée se dressent encore les quatre tombeaux des grands cheikhs. Impressionné par ma connaissance de la “silsila” — la chaîne d’or, la liste des noms qui relie le cheikh actuel au fondateur de la confrérie, et à… Mahomet — cheikh Ali,un petit-fils du grand cheikh Abdel Kerim m’a invité à assister à une “Zikr”. Un peu gêné, il s’est excusé à l’avance de ne pas pouvoir réunir un plus grand nombre de derviches, beaucoup étant retenus par les travaux … de la moisson.

Je n’ai pas été déçu.

Assis en cercle selon un protocole bien déterminé, fixé par le maître de cérémonie, le cheikh ou son représentant, le “khalifa”, les derviches répètent inlassablement le nom d’Allah et la profession de foi musulmane: “La Ilah illa Allah” (il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu),en respirant de plus en plus vite et de plus en plus fort. La plupart de ces derviches kurdes ignorent totalement l’arabe classique. Ils scandent les mots de prières composées par le fondateur de la confrérie comme s’il s’agissait de formules magiques, en allant de plus en plus vite, de plus en plus fort, en suivant le rythme des tambours. Certains derviches se livrent à une gymnastique respiratoire étonnante, en expirant très profondément, de façon bruyante — si bruyante qu’on les a parfois appelés les “derviches aboyeurs”. L’atmosphère devient assez irréelle:même un étranger, qui ne partage pas leur foi, ne peut rester totalement insensible à l’envoûtement qui s’empare des derviches au cours de cette cérémonie.

Parfois les derviches s’en tiennent là, se contentant, grâce à ces incantations, de communiquer avec le monde invisible. Parfois, ils vont plus loin: s’emparant de poignards acérés, ils les enfoncent à coup de maillet dans le crâne de l’un de leurs compagnons: j’ai essayé de l’arracher, mais en vain. Ils se transpercent le ventre avec de longues épées en forme de broches: les “novices” se perforent les muscles sous les côtes, mais j’ai vu un derviche iranien se transpercer le ventre en plein milieu, à côté du nombril: et j’invite tous ceux qui crient à la supercherie à placer leur doigt sur cette broche! D’autres de perforent les joues de longues aiguilles — exercice banal, paraît-il, car il existe un point non douloureux dans la joue — mais aussi le palais. Pendant que le “khalifa” continue de réciter des prières,et que les joueurs de tambour martèlent leurs instruments, des derviches se mettent dans la bouche des braises incandescentes, se dressent debout, pieds nus, sur des sabres terriblement affilés, ou se lacèrent le dos, le ventre, et scène particulièrement sanglante et insoutenable, la langue avec un poignard.

Après avoir terminé ces exercices, les derviches reprennent place dans le cercle — le “khalifa” se bornant à frotter les blessures avec un peu de salive, dotée d’un pouvoir curatif spécial, hérité des cheikhs –et ils se remettent à réciter leurs litanies comme si de rien n’était, sans éprouver apparemment la moindre douleur.

Comment expliquer cette absence apparente de douleur?

“Le derviche est comme enivré par son amour de Dieu, il sort de lui-même, il oublie sa peine”, m’explique cheikh Ali, qui évoque aussi les pouvoirs spéciaux des cheikhs. Un grand cheikh — et cheikh Abdel Kerim en était un — a des pouvoirs surnaturels, le pouvoir de faire des miracles. Ce pouvoir, le “karama”, se transmet de cheikh en cheikh; et il imprègne son tombeau, ce qui explique pourquoi les tombeaux des grands cheikhs deviennent des lieux de pèlerinage où se pressent les derviches et les simples fidèles, qui espèrent ainsi guérir d’une maladie dont ils sont affligés, ou trouver l’explication d’un rêve prémonitoire…

Souvent méprisés par leurs concitoyens kurdes éduqués, qui les considèrent avec beaucoup de condescendance comme de vulgaires jongleurs ou des bateleurs de cirque, les derviches kurdes se rattachent en fait à une tradition très ancienne, certainement antérieure à l’Islam, qui plonge ses racines dans le mysticisme chrétien des premiers siècles et dans le continent indien. La vie de cheikh Abdel Kader Gailani (1077-1166) le fondateur de la confrérie, telle qu’elle nous est contée par ses biographes, est une longue chronique de miracles: enfant, il refusait le sein de sa mère… au début du Ramadan! Il avait le pouvoir d’éteindre le feu, d’assécher les mers, de réduire les montagnes en poussière. Il ressuscitait les morts. Il punissait les pêcheurs à distance, il défendait les opprimés d’une manière miraculeuse; il marchait sur les eaux, il se transportait dans les airs: rien ne lui était impossible.

Les degrés de l’extase à laquelle parvient le derviche pendant la “Zikr”, tels qu’ils ont été décrits dans les ouvrages des grands cheikhs, font penser aux “étapes” du yoga: pendant le premier stade, le derviche récite sa litanie en faisant un effort; au ° stade, la récitation se poursuit sans effort. Quand il parvient au 3° stade, l’état de conscience s’annihile peu à peu. Au 4° stade, le derviche s’annihile en Dieu: “le serviteur de Dieu a disparu”. À ce stade, la “Zikr” s’accompagne de phénomènes lumineux colorés: le derviche “voit” des lumières montantes et descendantes de couleurs diverses, considérées comme des lumières divines, avec une symbolique différente selon les couleurs.

Des spécialistes des phénomènes parapsychologiques proposent une explication plus terre-à-terre: la technique respiratoire très particulière des derviches, leur gestuelle,la musique exercent une influence sur leur système circulatoire, sur leurs systèmes ortho et para sympathiques, et sur leur inconscient… Il est évident que certains derviches, lorsqu’ils entrent en transes, “partent très loin”: il leur faut parfois un très long délai pour revenir à un état normal; une fois, j’ai poussé négligemment un derviche qui était en transes, et qui me gênait pour prendre une photo: il a sursauté au contact de ma main d’une façon étonnante, et certainement pas simulée : il était “absent”. Il est évident que les bons derviches, qui entrent facilement en extase — quelquefois il suffit qu’ils entendent prononcer le nom d’un cheikh pour tomber en transes — ne ressentent aucune douleur; alors que les moins bons l’appréhendent un peu… Mais ce que la parapsychologie n’explique pas, c’est l’absence de lésions graves — et d’infections:les poignards et les broches utilisés par les derviches sont négligemment essuyés avec de vieux chiffons.

Pour cheikh Ali, c’est simple: c’est le pouvoir surnaturel du cheikh,le “karama”,qui permet aux derviches de survivre à ces épreuves: pendant une “zikr”, ils doivent demander au cheikh ou à son “khalifa” la permission de se livrer à ces exploits; et les derviches sont convaincus que quelqu’un qui tenterait de le faire sans être protégé par le pouvoir du cheikh risquerait fort de mourir.

Sans trop insister, cheikh Ali laisse entendre qu’il ne viendrait pas à l’idée des cheikhs de se livrer à ce genre de pratiques — “les cheikhs font des choses beaucoup plus extraordinaires”, dit-il, en rappelant les actes divinatoires et autres miracles des cheikhs. Mais surtout,les derviches que j’ai vus appartenaient au petit peuple kurde:c’était des paysans, de petits commerçants, des artisans, qui trouvaient peut-être en s’adonnant à ces pratiques étranges, un moyen de se rapprocher de Dieu — mais aussi de compenser leur infériorité dans l’échelle sociale… Cheikh Ali m’a affirmé à plusieurs reprises qu’il y avait aussi des derviches médecins, avocats ou ingénieurs, mais je ne les ai jamais rencontrés.

En me faisant visiter ce qui reste du sanctuaire de Kreptchina, cheikh Ali m’a montré, au milieu des ruines, la grotte creusée dans le sous-sol où les cheikhs ont l’habitude de se retirer pendant de longues semaines, pour jeûner et méditer comme les moines des premiers siècles de la chrétienté. Et il m’a raconté comment cette grotte avait été taillée dans le roc pour commémorer le miracle de son ancêtre le grand “soufi” cheikh Abdel Kerim: on le croyait perdu et mort depuis six mois; mais il était apparu en rêve à son frère, d’abord incrédule, et il lui avait décrit la grotte de la montagne Sakker Ma, où un berger l’a effectivement retrouvé vivant, se nourrissant de racines et de feuilles… En regardant ces photos des derviches kurdes, ne vous moquez pas de leurs pouvoirs surnaturels: leurs disciples, dans le Caucase et en Asie Centrale, ont résisté à tous les efforts des Soviétiques pour éradiquer leur foi, “musées de l’athéisme” à l’appui, et ils ont dirigé des révoltes qui ont fait vaciller le pouvoir soviétique.

(VSD, 9 Septembre 1992)

vous moquez pas de leurs pouvoirs surnaturels: leurs disciples, dans le Caucase et en Asie Centrale, ont résisté à tous les efforts des Soviétiques pour éradiquer leur foi, “musées de l’athéisme” à l’appui, et ils ont dirigé des révoltes qui ont fait vaciller le pouvoir soviétique.

(VSD, 9 Septembre 1992)