CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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IRAN: Avoir 20 ans à Téhéran

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Jeune homme draguant en voiture dans les rues de téhéran“Il y a deux ans, j’étais avec mon copain dans le Parc Mellat: il était environ 6 heures de l’après-midi, nous discutions, assis sur un banc. Tout d’un coup un mec en civil est arrivé par derrière, et a demandé à mon ami: “Qui est cette fille?”. Il a répondu: “C’est ma fiancée...” Il ne l’a pas cru, et il nous a emmenés au bureau du “comité” (milice des bonnes mœurs) du Parc. C’était un petit bureau, avec une “prison” (une cellule) au fond. Ils nous ont posé plein de questions: comment nous nous étions rencontrés? etc. Finalement, ils ont enfermé mon copain dans la cellule, et moi, ils m’ont relâchée au bout de deux heures! J’ai prévenu sa mère par téléphone, et je suis rentrée à la maison: évidemment, je n’ai rien dit à mes parents; ils me pendraient. Après, c’était fini, je ne suis plus retournée dans les parcs”.

Jeunes filles flanant devant des vitrines en attendant un rendez-vousNisrine a 17 ans; elle est encore tout émue en racontant sa mésaventure -- comme si cela lui était arrivé hier. Apparemment, Nisrine est une lycéenne iranienne comme les autres: élève de terminale, elle se lève tous les matins à 6 heures, se douche, prend son petit-déjeuner, et part au lycée, en minibus ou en taxi collectif. Au lycée, qui n’est évidemment pas mixte, elle se plie à la discipline: tous les matins elle doit se mettre en rang avec ses camarades, et écouter pendant 5 à 10 minutes des versets du Coran lus par une “volontaire”. Ensuite, elle écoute sans broncher les surveillantes qui viennent prodiguer des conseils sur la discipline, le “hijab” (la tenue vestimentaire islamique).

La double vie de Nisrine

Nisrine se voile devant son miroir avant de sortitÀ 13h30, quand les cours sont finis, elle rentre directement à la maison, où elle mène une vie assez végétative: elle fait la sieste, elle mange gloutonnement, elle regarde la télévision; elle passe des heures au téléphone. Et elle étudie. Mais Nisrine a une double vie: la petite élève modèle que l’on distingue mal de ses camarades, quand sa silhouette est cachée sous le “roupouch” (espèce de manteau de couleur noire) et le “marnaï” (voile noir qui recouvre la tête et cache bien les cheveux) vit chez elle comme n’importe quelle fille occidentale de son âge: portant jeans et T-shirt brodé, Nisrine a un trésor: ses accessoires de maquillage, qu’elle expose fièrement sur une commode dans sa chambre. Et, comme les filles de son âge ailleurs dans le monde, elle ne pense qu’à une chose: comment rencontrer des garçons?

Nisrine est très sportive: elle nage, elle fait du ski: mais ce n’est pas là qu’elle en rencontrera: à la montagne, il y a des pistes séparées pour les hommes et les femmes (il est vrai que, hors-piste, on arrive à se retrouver...). Et la piscine est réservée aux femmes les jours pairs, et aux hommes les jours impairs! Alors, que faire?

Désormais à Téhéran hommes et femmes sont séparés dans les autobus (les femmes à l’arrière, les hommes à l’avant); mais les taxis collectifs, où l’on se retrouve à cinq passagers serrés les uns contre les autres, sont une excellente occasion pour faire connaissance: c’est comme cela que Nisrine a rencontré son petit ami actuel! Et il y a bien d’autres moyens de draguer à Téhéran: en voiture, ou dans les galeries commerciales.

Avec Maryam, une de ses amies qui a son permis (elle a 19 ans), et Leyla (17 ans), Nisrine part en expédition: les trois filles roulent lentement dans une grande avenue de Téhéran -- rien de plus facile dans cette ville où il y a toujours des embouteillages monstres: elles s’arrangent pour rouler à côté d’une voiture pleine de garçons, le temps de dévisager les passagers de l’autre voiture, et éventuellement de se lancer des numéros de téléphone... ou de se donner rendez-vous dans un centre commercial élégant, au nord de la ville. On fera semblant de regarder les vitrines, et l’on échangera quelques mots, avant de se retrouver dans un café, dont le patron, complaisant, prévient les jeunes quand les “pasdars” (gardiens de la révolution) arrivent...

C’est là que nous avons retrouvé Nisrine avec une bande de garçons, tous étudiants en fac: Hassan, Farhad, Navid... Les garçons se lamentent: pour la première fois, garçons et filles étudient ensemble; mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, la Fac n’est pas un endroit idéal pour draguer les filles: “Si on se fait remarquer en train de parler deux ou trois fois de suite dans une journée avec une fille, on est tout de suite convoqué au bureau; et l’on risque d’être chassé de l’université”, dit Hassan, 21 ans, étudiant à la fac de sciences. “Le secret: il faut savoir parler sans rire: on se passe des petits papiers avec des numéros de téléphone, et l’on organise des rencontres ailleurs... des invitations”.

Le grand mot est lâché: les soirées, à Téhéran, cela s’appelle des “invitations”. Mais il ne faut pas se faire d’illusions: Téhéran n’est pas un endroit où l’on fait la fête... “Je ne peux pas organiser des invitations chez moi”, dit Nisrine. “mon père ne veut pas: il me prend pour... une fille de moullah!... En général, je sors avec mes parents, et je retrouve dans ces soirées les enfants de leurs amis. Je ne suis allée qu’une seule fois à une party où il n’y avait que des jeunes: on était une quinzaine... mes parents n’étaient pas au courant”. Les étudiants arrivent à organiser quatre ou cinq “invitations” dans une année.

Paradoxalement, le voile n’est pas la première préoccupation de ces jeunes: “C’est vrai que ce n’est pas le plus important”, dit Maryam, 19 ans. “On n’en parle pas beaucoup en fac; cela fait tellement partie de la vie. Pour la plupart des filles, le voile, c’est la tradition: elles ont toujours vu des photos de leurs ancêtres, de leurs mères, de leurs grands mères, avec un voile! Comme les filles se sentent inférieures aux hommes, elles se sentent plus fortes si elles sont protégées par un voile contre les regards malsains... Et enlever le voile, ce serait retourner en arrière, revenir à l’époque du Chah; les filles n’en ont pas envie. Alors, comme il n’y a pas de solution, on n’en parle pas”...

La pilule?

“Oui, dit Maryam, on en parle; tout le monde veut savoir à quoi ça sert, comment ça marche. On ne peut pas en trouver. Les parents ne savent pas ce que c’est: ils ont des dizaines d’années de retard! Mais c’est une curiosité pour... plus tard: il n’est pas question d’avoir des rapports sexuels avant le mariage. La pudeur est totale. On se marie... et on verra après”.

Le mariage? Nisrine et ses amies ne pensent qu’à ça.

“Mais nous avons un gros problème, ajoute Nisrine: nous connaissons mal les garçons; on n’est pas à l’aise avec eux: ils se montrent gentils, même s’ils ne le sont pas... Mais si j’avais l“occasion”, je me marierais maintenant!

L’occasion, c’est un type beau, qui a du fric; ce serait mieux si ses parents étaient morts, parce que les parents sont des emmerdeurs... Si c’est un mariage arrangé (60% des cas au moins), l’amour viendra après”... En attendant, Nisrine a une obsession: “Partir, sortir d’ici le plus vite possible, parce qu’ici on ne peut rien faire, tout est limité. J’explose”!

(Cargo, N° 1, 1994)

(Marie Claire, Febrero 1996)

                     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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